Marie.--Van-M*** rentre en Hollande avec les Français.--Projet d'une
fête républicaine au _Doelen_ d'Amsterdam.--Difficultés qu'élèvent les
dames de la ville pour se dispenser d'y assister.
Je revis ma mère avec un sentiment de joie inexprimable. Avec quelle
chaleur et quelle franchise je lui promis de veiller à ses côtés et de
ne plus la quitter! Dans ce moment, en effet, je n'avais pas d'autre
désir ni d'autre besoin. Elle sembla m'écouter avec délices, me pressa
contre son cœur, et je me crus un instant revenue à ces jours de mon
enfance, où un seul sourire de ma mère était pour moi la source du
bonheur. La maladie fut longue et douloureuse: je ne quittais pas la
malade; pour elle j'oubliais tout, et Marescot lui-même. Je me plaisais
à prodiguer à ma bonne mère les soins les plus pénibles; assise jour et
nuit à son chevet, j'épiais ses moindres paroles, j'étudiais ses
moindres désirs, et je m'estimais heureuse quand j'entendais sortir de
sa bouche un mot de remercîment.
On l'a souvent remarqué avec raison, l'exaltation la plus vive, en
quelque genre que ce soit, ne saurait se soutenir long-temps au même
degré, et l'habitude émousse les sensations les plus violentes. Tant que
l'état de ma bonne mère avait exigé des soins non interrompus, ou fait
naître de graves inquiétudes, je n'avais pas eu une seule pensée qui ne
fût pour elle. Sa convalescence, plus longue encore que ne l'avait été
sa maladie, rendit à mon imagination ardente toute son activité. Je
commençai à trouver monotone la vie que je menais; l'absence de Marescot
me devint d'autant plus pénible, qu'elle n'était plus même adoucie par
le plaisir de recevoir des réponses aux lettres que je lui écrivais. La
difficulté des communications, interrompues chaque jour par le mouvement
des troupes, le désordre qui régnait dans un pays devenu le théâtre de
la guerre, telles étaient les causes du silence que je déplorais.
On savait en Hollande que j'avais suivi mon mari à l'armée, habillée en
homme: j'étais devenue, depuis mon arrivée à Leyde, l'objet de la
curiosité générale, et le but vers lequel se dirigeaient tous les traits
de la médisance; les partisans du stadhouwer ne parlaient de moi qu'avec
le ton de l'indignation ou du dédain le plus prononcé. Je me mettais
parfaitement au dessus des clabauderies et des murmures; mais ces
murmures affligeaient ma mère, toujours fidèle au parti de la cour, et
qu'attristait de plus en plus la réaction politique dont son gendre
s'était fait l'instrument. Pour me soustraire à l'amertume des propos
dont j'étais l'objet, elle me proposa de quitter Leyde, et de nous
retirer dans une terre qu'elle possédait aux environs de Wardenburg.
C'était m'offrir de me rapprocher du centre de la guerre, et par
conséquent de l'armée française. J'acceptai avec joie cette proposition:
trois mois s'écoulèrent pour moi d'une manière assez triste dans notre
nouveau séjour. Enfin je reçus en un même jour trois lettres à la fois:
la première était de Van-M***, qui m'invitait à rester près de ma mère;
les deux autres étaient de Marescot, qui m'apprenait son départ de
l'armée. Qu'aurais-je été faire là où il n'était plus? Je me conformai à
l'invitation de Van-M***; j'écrivis à Marescot; mais ma lettre resta
sans réponse. Je dus me croire entièrement oubliée; je versai bien des
larmes, et, après avoir donné un libre cours à ma douleur, je finis par
l'oublier à mon tour.
Comme ma mère et moi nous étions presque continuellement seules,
j'imaginai, pour la distraire, de lui faire faire en calèche de longues
promenades dans les environs. Revêtue de mes habits d'homme, je devenais
son cocher: habile dans l'exercice du cheval, je mettais une sorte
d'amour-propre à conduire adroitement la voiture de ma mère: ces courses
lui plaisaient autant qu'à moi; elles rompaient l'uniformité de nos
journées. Quelquefois nous nous promenions à pied, nous allions visiter
d'humbles chaumières; partout de nombreuses bénédictions accueillaient
ma mère et son jeune fils, le baron Van-Aylde-Jonghe: c'était sous ce
nom que je me présentais ordinairement. Grâce à ma taille élancée, à ma
tournure élégante, je pouvais aisément passer pour un fort joli garçon:
mes cheveux coupés à la Titus, et naturellement bouclés, mes grands yeux
bleus et mon teint animé me valaient bien des regards favorables de la
part des femmes: le plus souvent j'en riais avec ma mère. Il m'arriva
une aventure presque sérieuse avec une jeune et jolie femme que venait
d'épouser le vieux bailli de Wordenbœrg.
Un jour que nous avions poussé notre promenade à pied plus loin que de
coutume, nous entrâmes chez le bailli pour nous reposer, tandis que nous
envoyions avertir nos gens au château de nous amener notre voiture. La
gentille Marie se confondait en attentions de toute espèce pour M. le
baron Van-Aylde-Jonghe. Le vieil époux savait à quoi s'en tenir sur le
compte du joli jouvenceau qui plaisait si fort à sa femme: il ne chercha
cependant pas à la détromper. Marie m'emmena pour me faire voir ses
fleurs, sa volière, ses lapins, ses poissons dorés; ses yeux me dirent
plus d'une fois pendant cette promenade combien elle me trouvait
aimable. Le goût des espiégleries n'a jamais été un des traits
distinctifs de mon caractère; cependant l'occasion était si belle que je
ne pus résister au désir de m'amuser un peu de l'erreur de la jeune
femme, en prolongeant cette erreur le plus long-temps possible: je
soutins donc mon rôle, et je laissai deviner que je n'étais point
insensible aux sentimens qu'on me faisait voir; je comptais sur un
dénoûment comique; je supposais à Marie toute la légèreté de son âge et
du mien, et je me trompais entièrement[5].
Avant notre départ, Marie me donna un bouquet qu'elle avait composé tout
exprès pour moi. Ce bouquet me fut remis avec un certain air de mystère:
je soupçonnai sur-le-champ qu'il pouvait bien contenir quelque message
amoureux. Dès que nous fûmes montées en voiture, je fis part de mes
soupçons à ma mère; je déliai le bouquet, et j'acquis aussitôt la preuve
que mes présomptions étaient fondées: Marie m'écrivait, et me donnait
rendez-vous pour le lendemain, à trois heures, dans l'_allée des
églantiers_. Ma mère, qui riait d'abord comme moi, devint tout à coup
sérieuse: «Eh bien! maman, lui dis-je avec gaieté, vous vantiez la
sagesse des Hollandaises? Convenez qu'une Française ne ferait pas
mieux.» Ma mère s'affligeait de voir une jeune femme si prompte à
oublier ses devoirs envers son mari; la seule excuse qu'elle pût trouver
en faveur de Marie, c'était qu'elle avait sans doute deviné mon sexe
sous mes habits d'homme, et qu'elle se contentait de se prêter à une
innocente plaisanterie. «Mais, s'il en était ainsi, repris-je à mon
tour, pourquoi ce rendez-vous? pourquoi surtout ce mystère?--Que
ferez-vous, ma fille?» me dit ma mère. Je lui répondis que mon intention
était d'aller au rendez-vous: elle voulait m'y accompagner; je lui
représentai que Marie ne pourrait s'empêcher de rougir lorsqu'elle
serait désabusée, et qu'il pouvait lui être bien pénible de rougir
devant deux témoins. Ma mère consentit à me laisser partir seule; mais
elle exigea que j'allasse au rendez-vous revêtue de mes habits de femme;
je promis avec intention de ne pas tenir parole. La journée du lendemain
s'écoula lentement à mon gré, et j'attendis dans un trouble extrême le
moment fixé par Marie. Ma mère me vit partir; mais je gagnai sans
retard, par un détour, le pavillon écarté dans lequel j'avais fait
porter ma parure masculine. En quelques minutes la métamorphose fut
complète, et je pris le chemin qui devait me conduire à l'_allée des
églantiers_. Marie m'y attendait déjà: sa toilette était encore plus
soignée que la veille; son petit chapeau, orné d'une rose, était
suspendu à son bras par un large ruban bleu; ses beaux cheveux blonds
étaient bouclés avec élégance; son visage était coloré par une émotion
très vive; ses yeux exprimaient tout ensemble l'inquiétude et la joie,
la timidité et une naïve confiance.
Dès qu'elle me vit, elle accourut: «Oh! dit-elle avec un aimable
sourire, je savais bien que vous viendriez; car vous avez l'air d'être
aussi bon que vous êtes... beau.» Ce dernier mot fut prononcé à voix
basse, et elle posa sa jolie main sur mon bras.
«Chère Marie, lui répondis-je, ce n'est pas par bonté que je viens ici;
j'y viens pour vous témoigner mon désir de vous plaire et d'obtenir une
place dans votre cœur.»
Elle ne répondit pas. Nous allâmes, sans dire un mot, vers un banc de
pierre placé à peu de distance; elle y prit place à côté de moi.
«Dès hier, en vous voyant, me dit-elle les yeux baissés, j'ai senti
beaucoup d'amitié pour vous; mais vous, pourrez-vous m'aimer un peu?»
«Et pourquoi ne vous aimerais-je pas?» m'écriai-je; et je portai sa main
à mes lèvres: elle la retira doucement.
«Je suis bien ignorante et bien simple pour être aimée d'un jeune homme
de votre rang; vous me dédaignerez: cependant qui m'aimera, si ce n'est
vous? et si vous ne m'aimez pas, que deviendrai-je? car je suis loin
d'être heureuse.» Quelques larmes s'échappèrent de ses yeux; je me
sentis émue, et je commençai à croire que je ne pourrais pas soutenir
mon rôle. Marie était d'une candeur et d'une naïveté parfaite; elle me
peignit l'intérieur de son ménage, le peu de plaisir qu'elle avait
trouvé dans une union disproportionnée, et jusqu'à l'aversion que lui
inspirait son mari. «Vous voyez bien, ajouta-t-elle en terminant, que
j'ai besoin d'un ami à qui je puisse confier mes peines.»
«Oui, m'écriai-je à ces mots, c'est moi qui t'aimerai, qui serai ta
meilleure amie; car c'est une femme que tu vois devant tes yeux,»
ajoutai-je en pressant ses mains dans les miennes.
Je ne saurais rendre l'effet que ces paroles produisirent sur la pauvre
Marie: son visage se couvrit à l'instant d'une pâleur effrayante; d'une
main elle me retenait, tandis que de l'autre elle semblait me repousser.
«Vous, une femme! me dit-elle en me considérant d'un œil égaré, vous!...
mon Dieu, ayez pitié de moi.»
Aussitôt elle tomba à mes pieds, se couvrit la figure de ses deux mains,
et d'une voix entrecoupée de sanglots: «Oh! combien vous devez me
mépriser!» dit-elle, vivement émue de sa douleur. Je la relève, je la
presse dans mes bras, et, tout en m'offrant de la calmer, je pleure avec
elle. J'étais pour le moins aussi honteuse que Marie: à force de lui
répéter qu'elle n'avait rien perdu de mon estime, et qu'elle avait
acquis des droits éternels à mon amitié, je parvins à la consoler. Elle
reprit enfin assez d'assurance pour lever les yeux sur moi; il y avait
dans ce regard tant de douceur mêlée à l'expression du reproche, que je
lui demandai grâce à mon tour. Elle me suivit au pavillon. Je repris mes
vêtemens de femme; alors elle me sauta au cou, et me jura une
inaltérable amitié. Ma mère ne s'était pas trompée sur le compte de
Marie; elle sut mieux que moi la relever à ses propres yeux; elle lui
prodigua les avis les plus sages, les caresses les plus tendres; et
lorsqu'il me fallut la quitter, elle trouva dans la société de Marie une
grande consolation au chagrin que lui causait mon départ.
Plusieurs mois s'écoulèrent encore avant que Van-M*** me rappelât auprès
de lui. Lorsque je reçus la lettre par laquelle mon mari m'invitait à
venir le retrouver à Breda, ma pauvre mère ne chercha point à retarder
mon départ, quelque peine que lui causât cette séparation. «Va, mon
enfant, me dit-elle; ta place est à présent près de ton époux; ses
droits sont plus forts que les miens.»
Les adieux furent pénibles, et Marie ne fut pas celle qui versa le moins
de larmes. Enfin je partis, et, le 20 janvier 1795, je rentrai à
Amsterdam, dans un magnifique traîneau, au milieu d'un brillant
état-major, d'un cortége composé de régimens entiers, au son de la
musique militaire, et au bruit du canon. Le stadhouwer était allé
s'embarquer à Cheveling, et les États-Généraux avaient donné à tous les
commandans de place l'ordre de recevoir garnison française. Van-M***
était au comble de la joie. La nation hollandaise était en général
favorable à la révolution qui s'opérait; mais la différence des mœurs et
des usages donnait une apparence de froideur à l'accueil que la Hollande
faisait à ses vainqueurs ou plutôt à ses hôtes. Plusieurs généraux en
prirent ombrage. Pour confondre toutes les nuances, et amener
promptement entre les deux nations cette familiarité et cette confiance
qu'on désirait faire naître, je conseillai à Van-M*** de proposer une
fête publique, dans laquelle on réunirait ce qu'il y avait de plus
distingué parmi les habitans d'Amsterdam et les officiers de l'armée
française. Ce projet fut approuvé, et l'on décida que les vainqueurs
donneraient un bal à la ville. La grande difficulté était de vaincre les
scrupules qui arrêtaient en apparence les dames de la ville les plus
recommandables par leur rang, leur fortune et leur beauté. Toutes
mouraient d'envie de paraître à la fête; mais bien peu s'y seraient
rendues si je n'avais eu l'heureuse idée de me charger moi-même des
invitations. Dieu sait à combien de questions je me vis obligée de
répondre sur le compte de ces Français que je devais connaître mieux que
personne, puisque _j'avais fait la guerre avec eux_. Mes négociations
furent couronnées du plus entier succès, et je revins bientôt chez moi.
Lorsque je rentrai dans notre salon, il était rempli d'officiers qui
attendaient mon retour avec une impatiente curiosité: on cherchait à
deviner dans mes regards le résultat de ma mission. J'appris à
l'assemblée que j'avais obtenu la promesse positive de soixante des
dames les plus considérées de la ville: la joie éclata de toutes parts;
on m'accablait de complimens. Je sentis pour la première fois peut-être
toute l'importance de mon personnage; et avec la gravité convenable à la
circonstance, je proposai de faire adopter à nos dames un costume
uniforme et caractéristique. Cet avis fut adopté par acclamations, et on
me laissa le soin de régler le costume. Je m'occupai sur-le-champ de
fixer mes idées sur ce sujet.