CHAPITRE VI.

Marie.--Van-M*** rentre en Hollande avec les Français.--Projet d'une

fête républicaine au _Doelen_ d'Amsterdam.--Difficultés qu'élèvent les

dames de la ville pour se dispenser d'y assister.

Je revis ma mère avec un sentiment de joie inexprimable. Avec quelle

chaleur et quelle franchise je lui promis de veiller à ses côtés et de

ne plus la quitter! Dans ce moment, en effet, je n'avais pas d'autre

désir ni d'autre besoin. Elle sembla m'écouter avec délices, me pressa

contre son cœur, et je me crus un instant revenue à ces jours de mon

enfance, où un seul sourire de ma mère était pour moi la source du

bonheur. La maladie fut longue et douloureuse: je ne quittais pas la

malade; pour elle j'oubliais tout, et Marescot lui-même. Je me plaisais

à prodiguer à ma bonne mère les soins les plus pénibles; assise jour et

nuit à son chevet, j'épiais ses moindres paroles, j'étudiais ses

moindres désirs, et je m'estimais heureuse quand j'entendais sortir de

sa bouche un mot de remercîment.

On l'a souvent remarqué avec raison, l'exaltation la plus vive, en

quelque genre que ce soit, ne saurait se soutenir long-temps au même

degré, et l'habitude émousse les sensations les plus violentes. Tant que

l'état de ma bonne mère avait exigé des soins non interrompus, ou fait

naître de graves inquiétudes, je n'avais pas eu une seule pensée qui ne

fût pour elle. Sa convalescence, plus longue encore que ne l'avait été

sa maladie, rendit à mon imagination ardente toute son activité. Je

commençai à trouver monotone la vie que je menais; l'absence de Marescot

me devint d'autant plus pénible, qu'elle n'était plus même adoucie par

le plaisir de recevoir des réponses aux lettres que je lui écrivais. La

difficulté des communications, interrompues chaque jour par le mouvement

des troupes, le désordre qui régnait dans un pays devenu le théâtre de

la guerre, telles étaient les causes du silence que je déplorais.

On savait en Hollande que j'avais suivi mon mari à l'armée, habillée en

homme: j'étais devenue, depuis mon arrivée à Leyde, l'objet de la

curiosité générale, et le but vers lequel se dirigeaient tous les traits

de la médisance; les partisans du stadhouwer ne parlaient de moi qu'avec

le ton de l'indignation ou du dédain le plus prononcé. Je me mettais

parfaitement au dessus des clabauderies et des murmures; mais ces

murmures affligeaient ma mère, toujours fidèle au parti de la cour, et

qu'attristait de plus en plus la réaction politique dont son gendre

s'était fait l'instrument. Pour me soustraire à l'amertume des propos

dont j'étais l'objet, elle me proposa de quitter Leyde, et de nous

retirer dans une terre qu'elle possédait aux environs de Wardenburg.

C'était m'offrir de me rapprocher du centre de la guerre, et par

conséquent de l'armée française. J'acceptai avec joie cette proposition:

trois mois s'écoulèrent pour moi d'une manière assez triste dans notre

nouveau séjour. Enfin je reçus en un même jour trois lettres à la fois:

la première était de Van-M***, qui m'invitait à rester près de ma mère;

les deux autres étaient de Marescot, qui m'apprenait son départ de

l'armée. Qu'aurais-je été faire là où il n'était plus? Je me conformai à

l'invitation de Van-M***; j'écrivis à Marescot; mais ma lettre resta

sans réponse. Je dus me croire entièrement oubliée; je versai bien des

larmes, et, après avoir donné un libre cours à ma douleur, je finis par

l'oublier à mon tour.

Comme ma mère et moi nous étions presque continuellement seules,

j'imaginai, pour la distraire, de lui faire faire en calèche de longues

promenades dans les environs. Revêtue de mes habits d'homme, je devenais

son cocher: habile dans l'exercice du cheval, je mettais une sorte

d'amour-propre à conduire adroitement la voiture de ma mère: ces courses

lui plaisaient autant qu'à moi; elles rompaient l'uniformité de nos

journées. Quelquefois nous nous promenions à pied, nous allions visiter

d'humbles chaumières; partout de nombreuses bénédictions accueillaient

ma mère et son jeune fils, le baron Van-Aylde-Jonghe: c'était sous ce

nom que je me présentais ordinairement. Grâce à ma taille élancée, à ma

tournure élégante, je pouvais aisément passer pour un fort joli garçon:

mes cheveux coupés à la Titus, et naturellement bouclés, mes grands yeux

bleus et mon teint animé me valaient bien des regards favorables de la

part des femmes: le plus souvent j'en riais avec ma mère. Il m'arriva

une aventure presque sérieuse avec une jeune et jolie femme que venait

d'épouser le vieux bailli de Wordenbœrg.

Un jour que nous avions poussé notre promenade à pied plus loin que de

coutume, nous entrâmes chez le bailli pour nous reposer, tandis que nous

envoyions avertir nos gens au château de nous amener notre voiture. La

gentille Marie se confondait en attentions de toute espèce pour M. le

baron Van-Aylde-Jonghe. Le vieil époux savait à quoi s'en tenir sur le

compte du joli jouvenceau qui plaisait si fort à sa femme: il ne chercha

cependant pas à la détromper. Marie m'emmena pour me faire voir ses

fleurs, sa volière, ses lapins, ses poissons dorés; ses yeux me dirent

plus d'une fois pendant cette promenade combien elle me trouvait

aimable. Le goût des espiégleries n'a jamais été un des traits

distinctifs de mon caractère; cependant l'occasion était si belle que je

ne pus résister au désir de m'amuser un peu de l'erreur de la jeune

femme, en prolongeant cette erreur le plus long-temps possible: je

soutins donc mon rôle, et je laissai deviner que je n'étais point

insensible aux sentimens qu'on me faisait voir; je comptais sur un

dénoûment comique; je supposais à Marie toute la légèreté de son âge et

du mien, et je me trompais entièrement[5].

Avant notre départ, Marie me donna un bouquet qu'elle avait composé tout

exprès pour moi. Ce bouquet me fut remis avec un certain air de mystère:

je soupçonnai sur-le-champ qu'il pouvait bien contenir quelque message

amoureux. Dès que nous fûmes montées en voiture, je fis part de mes

soupçons à ma mère; je déliai le bouquet, et j'acquis aussitôt la preuve

que mes présomptions étaient fondées: Marie m'écrivait, et me donnait

rendez-vous pour le lendemain, à trois heures, dans l'_allée des

églantiers_. Ma mère, qui riait d'abord comme moi, devint tout à coup

sérieuse: «Eh bien! maman, lui dis-je avec gaieté, vous vantiez la

sagesse des Hollandaises? Convenez qu'une Française ne ferait pas

mieux.» Ma mère s'affligeait de voir une jeune femme si prompte à

oublier ses devoirs envers son mari; la seule excuse qu'elle pût trouver

en faveur de Marie, c'était qu'elle avait sans doute deviné mon sexe

sous mes habits d'homme, et qu'elle se contentait de se prêter à une

innocente plaisanterie. «Mais, s'il en était ainsi, repris-je à mon

tour, pourquoi ce rendez-vous? pourquoi surtout ce mystère?--Que

ferez-vous, ma fille?» me dit ma mère. Je lui répondis que mon intention

était d'aller au rendez-vous: elle voulait m'y accompagner; je lui

représentai que Marie ne pourrait s'empêcher de rougir lorsqu'elle

serait désabusée, et qu'il pouvait lui être bien pénible de rougir

devant deux témoins. Ma mère consentit à me laisser partir seule; mais

elle exigea que j'allasse au rendez-vous revêtue de mes habits de femme;

je promis avec intention de ne pas tenir parole. La journée du lendemain

s'écoula lentement à mon gré, et j'attendis dans un trouble extrême le

moment fixé par Marie. Ma mère me vit partir; mais je gagnai sans

retard, par un détour, le pavillon écarté dans lequel j'avais fait

porter ma parure masculine. En quelques minutes la métamorphose fut

complète, et je pris le chemin qui devait me conduire à l'_allée des

églantiers_. Marie m'y attendait déjà: sa toilette était encore plus

soignée que la veille; son petit chapeau, orné d'une rose, était

suspendu à son bras par un large ruban bleu; ses beaux cheveux blonds

étaient bouclés avec élégance; son visage était coloré par une émotion

très vive; ses yeux exprimaient tout ensemble l'inquiétude et la joie,

la timidité et une naïve confiance.

Dès qu'elle me vit, elle accourut: «Oh! dit-elle avec un aimable

sourire, je savais bien que vous viendriez; car vous avez l'air d'être

aussi bon que vous êtes... beau.» Ce dernier mot fut prononcé à voix

basse, et elle posa sa jolie main sur mon bras.

«Chère Marie, lui répondis-je, ce n'est pas par bonté que je viens ici;

j'y viens pour vous témoigner mon désir de vous plaire et d'obtenir une

place dans votre cœur.»

Elle ne répondit pas. Nous allâmes, sans dire un mot, vers un banc de

pierre placé à peu de distance; elle y prit place à côté de moi.

«Dès hier, en vous voyant, me dit-elle les yeux baissés, j'ai senti

beaucoup d'amitié pour vous; mais vous, pourrez-vous m'aimer un peu?»

«Et pourquoi ne vous aimerais-je pas?» m'écriai-je; et je portai sa main

à mes lèvres: elle la retira doucement.

«Je suis bien ignorante et bien simple pour être aimée d'un jeune homme

de votre rang; vous me dédaignerez: cependant qui m'aimera, si ce n'est

vous? et si vous ne m'aimez pas, que deviendrai-je? car je suis loin

d'être heureuse.» Quelques larmes s'échappèrent de ses yeux; je me

sentis émue, et je commençai à croire que je ne pourrais pas soutenir

mon rôle. Marie était d'une candeur et d'une naïveté parfaite; elle me

peignit l'intérieur de son ménage, le peu de plaisir qu'elle avait

trouvé dans une union disproportionnée, et jusqu'à l'aversion que lui

inspirait son mari. «Vous voyez bien, ajouta-t-elle en terminant, que

j'ai besoin d'un ami à qui je puisse confier mes peines.»

«Oui, m'écriai-je à ces mots, c'est moi qui t'aimerai, qui serai ta

meilleure amie; car c'est une femme que tu vois devant tes yeux,»

ajoutai-je en pressant ses mains dans les miennes.

Je ne saurais rendre l'effet que ces paroles produisirent sur la pauvre

Marie: son visage se couvrit à l'instant d'une pâleur effrayante; d'une

main elle me retenait, tandis que de l'autre elle semblait me repousser.

«Vous, une femme! me dit-elle en me considérant d'un œil égaré, vous!...

mon Dieu, ayez pitié de moi.»

Aussitôt elle tomba à mes pieds, se couvrit la figure de ses deux mains,

et d'une voix entrecoupée de sanglots: «Oh! combien vous devez me

mépriser!» dit-elle, vivement émue de sa douleur. Je la relève, je la

presse dans mes bras, et, tout en m'offrant de la calmer, je pleure avec

elle. J'étais pour le moins aussi honteuse que Marie: à force de lui

répéter qu'elle n'avait rien perdu de mon estime, et qu'elle avait

acquis des droits éternels à mon amitié, je parvins à la consoler. Elle

reprit enfin assez d'assurance pour lever les yeux sur moi; il y avait

dans ce regard tant de douceur mêlée à l'expression du reproche, que je

lui demandai grâce à mon tour. Elle me suivit au pavillon. Je repris mes

vêtemens de femme; alors elle me sauta au cou, et me jura une

inaltérable amitié. Ma mère ne s'était pas trompée sur le compte de

Marie; elle sut mieux que moi la relever à ses propres yeux; elle lui

prodigua les avis les plus sages, les caresses les plus tendres; et

lorsqu'il me fallut la quitter, elle trouva dans la société de Marie une

grande consolation au chagrin que lui causait mon départ.

Plusieurs mois s'écoulèrent encore avant que Van-M*** me rappelât auprès

de lui. Lorsque je reçus la lettre par laquelle mon mari m'invitait à

venir le retrouver à Breda, ma pauvre mère ne chercha point à retarder

mon départ, quelque peine que lui causât cette séparation. «Va, mon

enfant, me dit-elle; ta place est à présent près de ton époux; ses

droits sont plus forts que les miens.»

Les adieux furent pénibles, et Marie ne fut pas celle qui versa le moins

de larmes. Enfin je partis, et, le 20 janvier 1795, je rentrai à

Amsterdam, dans un magnifique traîneau, au milieu d'un brillant

état-major, d'un cortége composé de régimens entiers, au son de la

musique militaire, et au bruit du canon. Le stadhouwer était allé

s'embarquer à Cheveling, et les États-Généraux avaient donné à tous les

commandans de place l'ordre de recevoir garnison française. Van-M***

était au comble de la joie. La nation hollandaise était en général

favorable à la révolution qui s'opérait; mais la différence des mœurs et

des usages donnait une apparence de froideur à l'accueil que la Hollande

faisait à ses vainqueurs ou plutôt à ses hôtes. Plusieurs généraux en

prirent ombrage. Pour confondre toutes les nuances, et amener

promptement entre les deux nations cette familiarité et cette confiance

qu'on désirait faire naître, je conseillai à Van-M*** de proposer une

fête publique, dans laquelle on réunirait ce qu'il y avait de plus

distingué parmi les habitans d'Amsterdam et les officiers de l'armée

française. Ce projet fut approuvé, et l'on décida que les vainqueurs

donneraient un bal à la ville. La grande difficulté était de vaincre les

scrupules qui arrêtaient en apparence les dames de la ville les plus

recommandables par leur rang, leur fortune et leur beauté. Toutes

mouraient d'envie de paraître à la fête; mais bien peu s'y seraient

rendues si je n'avais eu l'heureuse idée de me charger moi-même des

invitations. Dieu sait à combien de questions je me vis obligée de

répondre sur le compte de ces Français que je devais connaître mieux que

personne, puisque _j'avais fait la guerre avec eux_. Mes négociations

furent couronnées du plus entier succès, et je revins bientôt chez moi.

Lorsque je rentrai dans notre salon, il était rempli d'officiers qui

attendaient mon retour avec une impatiente curiosité: on cherchait à

deviner dans mes regards le résultat de ma mission. J'appris à

l'assemblée que j'avais obtenu la promesse positive de soixante des

dames les plus considérées de la ville: la joie éclata de toutes parts;

on m'accablait de complimens. Je sentis pour la première fois peut-être

toute l'importance de mon personnage; et avec la gravité convenable à la

circonstance, je proposai de faire adopter à nos dames un costume

uniforme et caractéristique. Cet avis fut adopté par acclamations, et on

me laissa le soin de régler le costume. Je m'occupai sur-le-champ de

fixer mes idées sur ce sujet.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 18 / 43 题