AVANT-PROPOS.

Ce sont ici plutôt des confessions que des mémoires. Cette déclaration

que je m'empresse de faire au public me justifiera, je l'espère, de

toute prétention à écrire l'histoire. Étrangère par l'inconstance de mon

caractère, par la violence même des passions qui ont agité ma vie, aux

froides combinaisons de la politique, j'aurais mauvaise grâce à retracer

les grandes catastrophes dont les quarante années qui viennent de

s'écouler nous ont offert le spectacle. Je n'ai voulu que raconter les

étranges vicissitudes auxquelles mon existence a été soumise; mais au

récit de ces vicissitudes qui me sont toutes personnelles, se rattachent

des souvenirs qui vivront éternellement dans la mémoire des hommes. Les

situations singulières dans lesquelles le sort m'a placée m'ont mise à

même, sans prendre une part directe au drame, de connaître et de juger

tous les acteurs. Presque tous les personnages dont la fortune ou les

revers, la gloire ou l'infamie, ont occupé l'attention de la France

depuis l'époque où j'entrai pour la première fois dans le monde,

passeront à leur tour sous les yeux du lecteur. Je m'abstiendrai de

placer aucune réflexion au bas des portraits qu'ébauchera mon pinceau.

Mes lecteurs jugeront chacun selon ses mérites, sans que je leur demande

même de partager ma reconnaissance pour les amis qui me sont restés

fidèles, ni de me venger par leurs dédains de ceux qui ont pu

m'abandonner. Les faits parlent toujours plus haut que les raisonnemens.

Je les raconterai tous, soit qu'ils m'accusent ou me justifient

moi-même, soit qu'ils élèvent ou qu'ils abaissent les hommes au milieu

desquels j'ai vécu. Ce principe me guidera dans la révélation que je

vais faire des secrets de ma vie privée; il serait encore ma règle

invariable, si j'avais à écrire l'histoire des rois, ou les annales des

nations.

J'ai de grandes fautes à avouer: ce serait sans doute les aggraver

encore que de leur chercher une excuse; on me saura peut-être quelque

gré de ma franchise. Du reste, cette franchise ne sera jamais propre à

exciter le scandale. Mes Mémoires offriront, à côté des scènes et des

événemens les plus simples de la vie commune, quelques unes de ces

aventures extraordinaires qui semblent plutôt appartenir au domaine du

roman qu'à celui de l'histoire; mais, je le répète, cette histoire,

toute romanesque qu'elle pourra paraître, n'en sera pas moins toujours

l'histoire de ma vie. Mes récits seraient, au besoin, fortifiés du

témoignage unanime des hommes dont les noms figurent sur les pages de

mon livre. Ces noms sont ceux d'illustres capitaines, d'hommes d'État,

d'hommes de lettres et d'artistes célèbres qui, presque tous, sont

encore vivans, dont quelques uns n'ont pas même encore atteint la

vieillesse. Ce serait peut-être ici le lieu de parler de mon âge; mais

j'ai intérêt à prolonger sur ce point les doutes du lecteur: il sera

temps de les fixer plus tard, et ce sont là de ces aveux qu'une femme ne

saurait faire deux fois. On me pardonnera de dire que j'ai été belle.

S'il fallait prouver d'avance que je ne trompe pas le public en lui

promettant le récit d'événemens peu ordinaires, j'ajouterais que, placée

par ma naissance, mon éducation et ma fortune au premier rang de la

société, j'ai vu pour la première fois, en 1792, cette France qui est

devenue ma patrie, et qui recevra, je l'espère, mes derniers soupirs; je

dirais que j'ai traversé les saturnales du Directoire, vu naître la

gloire du Consulat et la grandeur de l'Empire; qu'enfin, sans avoir

jamais affecté une force et des sentimens qui ne sont pas de mon sexe,

j'ai été, à vingt-trois ans de distance, spectatrice des triomphes de

Valmy et des funérailles de Waterloo.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 12 / 43 题