LA FONTAINE, PAGE 54.

(L'article suivant, écrit dans _le Globe_ (15 septembre 1827), à

propos des Fables de La Fontaine rapprochées de celles des autres

auteurs par M. Robert, ajoute quelques détails et quelques

développements au morceau que contient ce volume.)

La littérature du siècle de Louis XIV repose sur la littérature

française du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle; elle y a

pris naissance, y a germé et en est sortie; c'est là qu'il faut se

reporter si l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuité, et

se faire une idée complète et naturelle de ses développements. Pour

apprécier, en toute connaissance de cause, Racine et son système

tragique, il n'est certes pas inutile d'avoir vu ce système, encore

méconnaissable chez Jodelle et Garnier, recevoir grossièrement, sous la

plume de Hardy, la forme qu'il ne perdra plus désormais, et n'arriver

à l'auteur des _Frères ennemis_ qu'après les élaborations de Mairet et

avec la sanction du grand Corneille. On ne porterait de Molière qu'un

jugement imparfait et hasardé si on l'isolait des vieux écrivains

français auxquels il reprenait son bien sans façon, depuis Rabelais et

Larivey jusqu'à Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-même, ce

strict réformateur, qui, à force d'épurer et de châtier la langue, lui

laissa trop peu de sa liberté première et de ses heureuses nonchalances,

Boileau ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de

Malherbe; et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est

forcé de remonter à Ronsard, à Des Portes, à Regnier, en un mot à toute

cette école que le précurseur de Despréaux eut à combattre. Mais si ces

études préliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce

pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages?

Contemporain et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier

abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du génie;

et ce serait plutôt à Molière qu'il ressemblerait, si l'on voulait qu'il

ressemblât à quelqu'un parmi les grands poëtes de son âge. Rien qu'à

lire une de ses fables ou l'un de ses contes après l'_Épître au Roi_ ou

l'_Iphigénie_, on sent qu'il a son idiome propre, ses modèles à part et

ses prédilections secrètes. Il est fort facile et fort vrai de dire que

La Fontaine se pénétra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit

avec originalité; mais de Marot et de Rabelais à La Fontaine il n'y a

pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie de

talent et de goût qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite et

si naturelle analogie de manière, à cette longue distance, a besoin

d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a dû

trouver en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et

respectables maîtres, qui l'aura introduit dans leur familiarité: car

l'idée ne lui serait jamais venue de _restituer_ immédiatement leur

_faire_ et leur _dire_, ainsi que l'a tenté de nos jours le savant

et ingénieux Courier. Ce n'était pas à beaucoup près un travailleur

opiniâtre ni un érudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur

de manuscrits, comme on l'a récemment avancé[196], et il employait ses

nuits à tout autre chose qu'à feuilleter de poudreux auteurs, ou à pâlir

sur Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort à lire durant

le jour. Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes

fables, M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne prétend nullement

indiquer les sources où notre immortel fabuliste a puisé: «Je suis bien

persuadé, dit-il, que la plupart lui ont été totalement inconnues.» Un

tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent

esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous

essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle

de M. Walckenaer, d'exposer avec précision quelles furent, selon nous,

l'éducation et les études de La Fontaine, quelles sortes de traditions

littéraires lui vinrent de ses devanciers, et passèrent encore à

plusieurs poëtes de l'âge suivant.

[Note 196: C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette thèse: il

avait intérêt à voir en toutes choses le laborieux.]

Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport à La

Fontaine et à son époque, les anciens poëmes français antérieurs à la

découverte de l'imprimerie, si l'on excepte le _Roman de la Rose,_ dont

le souvenir s'était conservé, grâce à Marot, durant le XVIe siècle, et

qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, en

effet, fut employée dans l'origine à fixer et à répandre les textes des

écrivains grecs et latins, bien plus qu'à exhumer les oeuvres de nos

vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait à eux; il arriva

seulement que leurs successeurs profitèrent, depuis lors, du bénéfice

général, et participèrent aux honneurs de l'impression. Marot, le

premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver de

l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maîtres: il restaura

à grand'peine et publia Villon; il donna une édition du _Roman de la

Rose,_ dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son érudition

n'était pas profonde, même en pareille matière, et très-probablement il

déchiffrait cette langue surannée avec moins de sagacité et de certitude

que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Méon ou M. Robert par

exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurèrent le culte

des antiquités nationales et les laissèrent en partage aux érudits, aux

Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, dont

les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent

d'erreurs et attestent une extrême inexpérience. L'école de Malherbe,

par son dédain absolu pour le passé, n'était guère propre à réveiller le

goût des curiosités gauloises, et on ne le retrouve un peu vif que chez

Guillaume Colletet, Ménage, du Cange, Chapelain, La Monnoye, tous doctes

de profession. Ce fut seulement au XVIIIe siècle que les fabliaux et

les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations et d'études

sérieuses. Irons-nous donc, à l'exemple de certains critiques, ranger La

Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de son temps, et mettre le

bonhomme tout juste entre Ménage et La Monnoye, lesquels, comme on sait,

tournaient si galamment les vers grecs et les offraient aux dames en

guise de madrigaux? Il y a dans un recueil manuscrit du XIVe siècle une

fable du _Renard_ et du _Corbeau,_ et dans cette fable on lit ce vers:

Tenait en son bec un fourmage,

qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure,

avec plusieurs personnes de mérite consultées par M. Robert, que notre

fabuliste a évidemment dérobé son vers à l'obscur Ysopet, et que, pour

s'en donner l'honneur, il s'est bien gardé d'éventer le larcin? Ainsi,

le comte de Caylus, dès qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi

d'un bel enthousiasme, crut y découvrir tout La Fontaine et tout

Molière, et se plaignit amèrement du silence obstiné que ces illustres

plagiaires avaient gardé sur leurs victimes. Un critique éclairé du

_Journal des Débats,_ séduit par quelques traits de vague ressemblance,

et cédant aussi à cette influence secrète qu'exerce le paradoxe sur

les meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup «et à nos

contes, et à nos poëmes, et à nos _proverbes_, depuis le _Roman

de Renart_, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu

connaissance, jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment

dans une de ses fables.» Quant aux farces de Tabarin, quant à nos

contes, à nos poëmes _imprimés,_ je pourrais tomber d'accord avec le

savant critique; mais le _Roman de Renart_, alors manuscrit et inconnu,

où le bonhomme l'eût-il été déterrer? et quand on le lui aurait mis

entre les mains, de quelle façon s'y fût-il pris pour le déchiffrer,

même _à grand renfort de besicles_, comme disent Rabelais et Paul-Louis?

On voit dans le _Ménagiana_ que Ménage (ou peut-être La Monnoye; je

ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas à l'éditeur) eut

communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio,

intitulé _le Renart contrefait_, espèce de parodie du _Roman de Renart._

A propos d'un passage du poëme, il remarque que Mr de La Fontaine aurait

pu en tirer parti pour une fable, et sa manière de dire fait entendre

assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait pas. Nous

persisterons donc à croire, jusqu'à démonstration positive du contraire,

qu'en matière de poëmes et de romans d'une pareille date, l'aimable

conteur était d'une ignorance précisément égale à celle de Marot, de

Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture; on pourra même trouver

que ces derniers le dispensaient assez naturellement des autres.

L'esprit léger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait animé nos

auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'épigrammes, ne s'était

pas éteint vers le milieu du XVIe siècle, avec l'école de Marot, en la

personne de Saint-Gelais. Malgré Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et leurs

prétentions tragiques, épiques et pindariques, cet esprit, immortel en

France, avait survécu, s'était insinué jusque parmi leur auguste troupe,

et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulée, leur avait

dicté bien souvent une chanson gracieuse et légère. D'Aubigné et

Regnier, grands admirateurs et défenseurs de Ronsard, appartenaient par

leur talent à l'ancienne poésie, et lui rendaient son accent d'énergie

familière et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naïve; Passerat et

Gilles Durant lui conservaient son badinage ingénieux et ses piquantes

finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement ces

habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus d'une fois, dans

l'épigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urfé, Colletet, mademoiselle de

Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres illustres de cet

âge, aimaient notre ancienne littérature, tout en lui préférant la leur.

Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet italien avait détrôné

le rondeau gaulois, les ballades et les chants royaux: Voiture, Sarasin,

Benserade, y revinrent, et cherchèrent de plus à reproduire le style des

maîtres du genre. Mais déjà, depuis 1621, La Fontaine était né, vers le

même temps que Molière, quinze ans avant Boileau, dix-huit ans avant

Racine.

Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres disent

1664). Ils avaient été précédés, et non pas annoncés, en 1654, par la

faible comédie de _l'Eunuque_. La Fontaine avait donc quarante et un

ans lorsqu'il commençait au grand jour sa carrière poétique. Quelle

explication donner de ce début tardif? Son génie avait-il jusque-là

sommeillé dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-même? Ou bien

s'était-il préparé, par une longue et laborieuse éducation, à cette

facilité merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa

vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du

bonhomme ne coûtèrent pas moins à enfanter que les odes de Malherbe?

J'avoue qu'_a priori_ cette dernière opinion me répugne; et, sans être

de ceux qui croient à la suffisance absolue de l'instinct en poésie, je

crois bien moins encore à l'efficacité de vingt années de veilles, quand

il s'agit d'une fable ou d'un conte, dût la fable être celle de la

_Laitière_ et du _Pot au lait_, et le conte celui de _la Courtisane

amoureuse_. Que La Fontaine ait travaillé et soigné ses ouvrages, ce ne

peut être aujourd'hui l'objet d'un doute. Il _confesse_, dans la

préface de _Psyché_, «que la prose lui coûte autant que les vers.»

Ses manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les mêmes

détails.) Ce soin extrême n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de

Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardât de moins près

pour cette foule de vers galants et badins dont il semait négligemment

sa correspondance. Mais même en poussant aussi loin qu'on voudra cette

exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, d'après un précepte

de rhétorique assez faux à mon gré, que chez lui la composition était

d'autant moins facile que les résultats le paraissent davantage, on

n'en viendra pas pour cela à comprendre par quel enchaînement d'études

secrètes, et, pour ainsi dire, par quelle série d'épreuves et

d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au Parnasse et

mérita, le jour précis qu'il eut quarante et un ans, de recevoir des

neuf vierges le _chapeau de laurier,_ attribut de maître en poésie,

à peu près comme on reçoit un bonnet de docteur. En vérité, autant

vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il était, il dormit d'un long

somme jusqu'à cet âge, et se trouva poëte au réveil. Mais le mot

de l'énigme est plus simple. Livré, après une première éducation

très-incomplète, à toutes les dissipations de la jeunesse et des sens,

La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui passait par

Château-Thierry, l'ode de Malherbe: _Que direz-vous, races futures,_

etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son génie prit feu

aussitôt comme celui de Malebranche à la lecture du livre de _l'Homme._

Dès lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques et dans le

genre de Malherbe, mais il s'en dégoûta vite; puis galants et dans le

goût de Voiture, et il y réussit mieux. Malheureusement, rien ne nous

a été transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de son parent

Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit sérieusement à l'étude de

l'antiquité: il lut et relut avec délices Térence, Horace, Virgile, dans

les textes; Homère, Anacréon, Platon et Plutarque, dans les traductions.

Quant aux auteurs français, il avait ceux du temps, passablement

nombreux, et la littérature du dernier siècle, qui était encore fort

en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de La Fontaine,

maître des eaux et forêts à Château-Thierry, devait passer pour un

très-agréable poëte de province, quand un oncle de sa femme, le

conseiller Jannart, s'avisa de le présenter au surintendant Fouquet,

vers 1654. Ainsi introduit à la cour et dans le grand monde littéraire,

il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, madrigaux,

sixains, dizains, poëmes allégoriques, et put bientôt paraître le

successeur immédiat de Voiture et de Sarasin, le rival de Saint-Évremond

et de Benserade; c'était le même ton, la même couleur d'adulation et de

galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de simplicité et de sentiment.

A cette époque, La Fontaine fréquentait avec assiduité la maison de

Guillaume Colletet, père du rimeur crotté et famélique, depuis fustigé

par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulièrement enclin, selon

l'expression de Ménage, aux amours _ancillaires_, avait épousé, l'une

après l'autre, trois de ses servantes, et en était, pour le moment, à

sa troisième et dernière, appelée Claudine, dont la beauté, jointe à la

réputation d'esprit que lui faisait son mari débonnaire, attirait chez

elle une foule d'adorateurs. Comme on y causait beaucoup littérature, et

que Colletet avait une connaissance particulière et un amour ardent de

nos vieux poëtes[197], La Fontaine ne dut pas moins retirer d'instruction

auprès de l'époux que d'agrément auprès de la dame. Je suis sûr que plus

tard il lui arriva de regretter la table du bon Colletet, où, avec

bien d'autres licences, il avait celle d'admirer à son aise Crétin,

Coquillart, Guillaume Alexis, Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfé,

voire même Ronsard[198], sans craindre les bourrasques de Boileau. Et

Racine, le doux et tendre Racine, qui avait plus d'un faible de commun

avec La Fontaine, n'était-il pas obligé aussi de se cacher de Boileau,

pour oser rire des facéties de Scarron?

[Note 197: Colletet avait été l'un des cinq auteurs qui formaient le

conseil littéraire de Richelieu; et, grâce aux largesses du cardinal, il

avait pu acheter dans le faubourg Saint-Marceau, tout à côté de l'ancien

logement de Baïf, une maison que Ronsard avait autrefois habitée;

circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de remémorer. Il y

eut un moment où les deux Colletet père et fils, et la belle-mère de

celui-ci, la _belle-maman_, comme il disait, se faisaient à qui mieux

mieux en madrigaux les honneurs du Parnasse: ce qui devait prêter assez

matière aux rieurs du temps (_Mémoires de Critique et de Littérature_,

par d'Artigny, tome VI).]

[Note 198: Il faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu

qu'il se trouve chez La Fontaine, n'y figure guère autrement ni mieux

que chez les autres contemporains; dans une lettre de lui à Racine

(1686), on lit: _Ronsard est dur, sans goût, sans choix_, etc.; et

il lui oppose Racan, si élégant et agréable malgré son ignorance. La

Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisément, avait

pour lors adopté sur Ronsard l'opinion courante, et un peu oublié ce

qu'autrefois le vieux Colletet lui avait dû en raconter.]

Nous n'avons pas l'intention de suivre plus longtemps la vie de notre

poëte. Qu'il nous suffise d'avoir rappelé que, durant les vingt ans

écoulés depuis l'aventure de l'ode jusqu'à la publication de _Joconde_

(1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le genre et

sur le ton à la mode, un grand nombre de vers dont très-peu nous sont

restés, et que s'il y porta depuis 1664, c'est-à-dire depuis les débuts

de Boileau et de Racine, plus de goût, de correction, de maturité, et

parut adopter comme une seconde manière, il garda toujours assez de la

première pour qu'on reconnût en lui le commensal du vieux Colletet, le

disciple de Voiture, et l'ami de Saint-Évremond. Ce n'est pas seulement

à la physionomie de son style qu'on s'en aperçoit: le choix peu

scrupuleux de ses sujets, et, encore plus, le déréglement absolu de sa

vie, se ressentaient des habitudes de la _bonne_ Régence; le favori de

Fouquet avait longtemps vécu au milieu des scandales de Saint-Mandé; il

les avait célébrés, partagés, et était resté fidèle aux moeurs autant

qu'à la mémoire d'_Oronte_. Louis XIV du moins, même avant sa réforme,

voulait qu'on mît dans le désordre plus de mesure et de _décorum_. Ces

circonstances réunies nous semblent propres à expliquer la défaveur de

La Fontaine à la cour, et l'injustice dont on accuse l'auteur de l'_Art

poétique_ de s'être rendu coupable envers lui.

A ne les considérer que sous le côté littéraire, il est permis de

soupçonner que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-être pas tout

ce qu'il fallait pour s'apprécier complétement l'un l'autre; ils

représentaient, en quelque sorte, deux systèmes différents, sinon

opposés, de langue et de poésie. Un long parallèle entre eux serait

superflu. On connaît assez les principes et les préceptes de notre

législateur littéraire. Son ami, trop humble pour se croire son rival,

en continuant de cheminer dans les voies tracées, se contentait d'être

le dernier et le plus parfait de nos vieux poëtes. C'était, il est vrai,

un vieux poëte unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant

à nul autre, ni à _maître Vincent_, ni à _maître Clément_, ni à _maître

François_; un vieux poëte, adorateur de Platon, _fou de Machiavel_,

_entêté de Boccace_, qui chérissait Homère et l'Arioste, oubliait de

dîner pour Tite-Live, goûtait Térence en profitant de Tabarin, qu'une

ode de Malherbe transportait presque à l'égal de _Peau d'Ane_, et dont

l'admiration vive et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait

toutes les beautés, s'ouvrait à toutes les impressions, en recevait

indifféremment du _nord_ ou du _midi_, et trouvait place même pour

le prophète Baruch, quand Baruch il y avait[199]. De tant de richesses

amassées au jour le jour, sans efforts et sans dessein, déposées et

fondues ensemble dans le naturel le plus heureux du monde, s'était formé

avec l'âge cet inimitable style, à la fois trop complexe et trop simple

pour être défini, et qu'on caractérise en l'appelant celui de La

Fontaine. Que Boileau n'ait pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et

Louis Racine l'assurent) que ce style n'appartient pas en propre à La

Fontaine, et n'est qu'un emprunt de Marot et de Rabelais, nous répugnons

à le croire; ou, s'il l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait

pas. Sa dissertation sur _Joconde_, et vingt passages formels où il rend

à son confrère un éclatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est

pourtant vraisemblable que le censeur austère qui se repentait d'avoir

loué Voiture, qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-Évremond un

_charlatan de ruelles_, ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence

sur la fadeur galante, la morale _lubrique_, les restes de faux goût et

les négligences nombreuses du charmant poëte[200]. Mais ce ne serait

pas assez pour motiver l'omission du nom de La Fontaine dans _l'Art

poétique_, si l'on ne songeait que, par son attachement pour Fouquet,

et principalement par la publication de ses contes, le bonhomme avait

provoqué le mécontentement du monarque, si sévère en fait de convenance,

et qu'il eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les

Saint-Évremond et les Bussy, beaux-esprits espiègles et libertins,

furent également victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier,

je ne dis pas l'amitié, mais l'équité, à la peur de déplaire; du moins

aucune pensée de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se

glisser ensuite entre les deux grands écrivains un refroidissement qui

augmenta avec les années, la faute n'en fut pas à lui tout entière.

Lui-même il déplorait sincèrement, dans l'homme illustre et bon, les

penchants, désormais sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus

au commerce des honnêtes gens de son âge. Ainsi s'étaient tristement

évanouies ces brillantes et douces réunions de la rue du Vieux-Colombier

et de la maison d'Auteuil. Molière et Racine avaient de bonne heure

cessé de se voir; Chapelle, adonné à des goûts crapuleux, était perdu

pour ses amis, et La Fontaine aussi les affligeait par de longs

désordres qui souillèrent à la fois son génie et sa vieillesse.

[Note 199: La Fontaine ayant appris que le savant Huet désirait voir

la traduction italienne des _Institutions_ de Quintilien par Toscanella,

qu'il possédait, s'empressa de la lui offrir en y joignant cette Épitre

naïve en l'honneur des anciens et de Quintilien: ce qui prouvait, dit

Huet, la candeur du poëte, lequel, en se déclarant pour les anciens

contre les modernes dont il était l'un des plus agréables auteurs,

plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le _Commentaire_ latin

de Huet sur lui-même, qui renferme de curieux jugements peu connus sur

Boileau, Corneille et autres: on s'en tient d'ordinaire au _Huetiana_,

qui n'est pas la même chose.]

[Note 200: Dans une lettre à Charles Perrault (1701), Boileau, voulant

montrer qu'on n'a point envié la gloire aux poëtes modernes dans ce

siècle, dit: «Avec quels battements de mains n'y a-t-on point reçu les

ouvrages de Voiture, de Sarasin et de La Fontaine! etc.» On le voit,

pour lui La Fontaine était de cette famille un peu antérieure au pur et

grand goût de Louis XIV.]

Comme poëte, il fut, avons-nous dit, le dernier de son école, et n'eut,

à proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions point,

toutefois, que bien des rapports d'inclinations et même de talent le

liaient à Chapelle et à Chaulieu; que, jusqu'au temps de sa conversion,

il venait fréquemment deviser et boire sous les marronniers du Temple, à

la même table où s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau et le jeune

Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole, puisa au

sein de cette société joyeuse, où circulait l'esprit des deux Régences,

certaines habitudes gauloises de licence, de malice et de gaieté, qui

firent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur de Villon,

quoiqu'à dire vrai Voltaire n'eût peut-être jamais lu Villon, et que,

pour un convive du Temple, il parlât trop lestement de La Fontaine...

Portraits littéraires, Tome I · 第 42 / 44 题