«_Paris_, 9 ventose.
«En vérité, ma bonne et chère mère, si je voulais prendre ta lettre
dans le ton où tu me l'as écrite, il ne me resterait plus qu'à me
jeter à la rivière. Je vois bien que tu ne penses pas un mot de ce que
tu me dis. La solitude et l'éloignement te grossissent les objets:
mais quoique je sois fort de ma conscience, je n'en suis pas moins
douloureusement affecté de ton langage. Tu me reproches toujours ma
mauvaise fortune, comme si j'avais pu la conjurer, comme si je ne
t'avais pas dit et prouvé cent fois que les états-majors étaient
complétement en disgrace.
«Il ne faut point croire que le hasard et les protections conspirent
beaucoup pour ou contre nous. L'empereur a son système, j'ai été très
bien servi auprès de lui par Clarke et Caulaincourt. Dupont lui-même
m'a rendu justice et bien servi dans ces derniers temps. Je ne me
plains de personne et surtout je n'envie personne; je me réjouis des
faveurs qui tombent sur mes parens et mes amis. Seulement je me dis
que je ne parviendrai pas par le même chemin, parce que je ne sais pas
m'y prendre. L'empereur seul travaille et nomme. Le ministre de la
guerre n'est plus qu'un premier commis. L'empereur sait ce qu'il fait
et ce qu'il veut faire. Il veut ramener à lui ceux qui ont fait les
superbes, et entourer sa famille et sa personne de courtisans
arrachés à l'ancien parti. Il n'a pas besoin de complaire à de petits
officiers comme nous, qui avons fait la guerre par enthousiasme, et
dont il n'a rien à craindre. Si tu était lancée dans le monde, dans
l'intrigue; si tu conspirais contre lui avec les amis de l'étranger,
tout irait mieux pour moi; je ne serais pas ignoré, délaissé; je
n'aurais pas eu besoin de payer de ma personne, de dormir dans l'eau
et dans la neige, d'exposer cent fois ma vie, et de sacrifier notre
petite aisance au service de la patrie. Je ne te reproche pas ton
désintéressement, ta sagesse et ta vertu, ma bonne mère, au contraire,
je t'aime et t'estime, et te vénère pour ton caractère. Pardonne-moi
donc, à ton tour, de n'être qu'un brave soldat et un _sincère_
patriote.
«Consolons-nous pourtant; vienne la guerre, et tout cela changera
probablement. Nous serons bons à quelque chose quand il s'agira de
coups de fusil, et alors on songera à nous.
«Je ne veux pas relire la dernière page de ta lettre: je l'ai brûlée.
Hélas! que me dis-tu? Non, ma mère, un galant homme ne se déshonore
pas parce qu'il aime une femme; et une femme n'est pas une fille quand
elle est aimée d'un galant homme qui répare envers elle les injustices
de la destinée. Tu sais cela mieux que moi, et mes sentimens, formés
par tes leçons, que j'ai toujours religieusement écoutées, ne sont que
le reflet de ton ame. Par quelle inconcevable fatalité me
reproches-tu aujourd'hui d'être l'homme que tu as fait au moral comme
au physique?
«Au milieu de tes reproches, ta tendresse perce toujours. Je ne sais
qui t'a dit que pendant quelque temps j'avais été dans la misère, et
tu t'en inquiètes après coup. Eh bien! il est vrai que j'ai habité un
petit grenier l'été dernier, et que mon ménage de poète et d'amoureux
faisait un singulier contraste avec les chamarrures d'or de mon
costume militaire. N'accuse personne de ce moment de gêne, dont je ne
t'ai point parlé et dont je ne me plaindrai jamais. Une dette que je
croyais payée et dont l'argent avait passé par des mains infidèles a
été la seule cause de ce petit désastre, déjà réparé par mes
appointemens. J'ai maintenant un petit appartement très agréable, et
je ne manque de rien.
«Qu'est-ce que me dit donc d'Andrezel, que tu vas peut-être venir à
Paris, peut-être vendre Nohant? Je n'y comprends rien. Ah! ma bonne
mère, viens, et toutes nos peines s'envoleront dans une explication
tendre et sincère. Mais ne vends pas Nohant, tu le regretterais.
Adieu; je t'embrasse de toute mon ame, bien triste et bien effrayé de
ton mécontentement. Et cependant Dieu m'est témoin que je t'aime et
que je mérite ton amour.
«MAURICE.»
Dans une dernière lettre de cette correspondance, mon père entretient
assez longuement sa mère d'un incident qui paraissait la tourmenter
beaucoup.
On venait de publier les Mémoires posthumes de Marmontel. Ma
grand'mère avait beaucoup connu Marmontel dans son enfance; mais elle
ne m'en parla jamais, et les Mémoires posthumes expliquent assez
pourquoi.
Voici une page de ces Mémoires.
«L'espèce de bienveillance que l'on avait pour moi dans cette cour[46]
me servit cependant à me faire écouter et croire dans une affaire
intéressante. L'acte de baptême d'Aurore, fille de Mlle Verrière,
attestait qu'elle était fille du maréchal de Saxe[47]; et après la
mort de son père, Mme la dauphine était dans l'intention de la faire
élever. C'était l'ambition de la mère; mais il vint dans la fantaisie
de M. le dauphin de dire qu'elle était ma fille, et ce mot fit son
impression. Mme de Chalut me le dit en riant; mais je pris la
plaisanterie de M. le dauphin sur le ton le plus sérieux. Je l'accusai
de légèreté, et, en offrant de faire preuve que je n'avais connu Mlle
Verrière que pendant le voyage du maréchal en Prusse, et plus d'une
année après la naissance de cette enfant, je dis que ce serait
inhumainement lui enlever son véritable père que de me faire passer
pour l'être. Mme de Chalut se chargea de plaider cette cause devant
Mme la dauphine et M. le dauphin céda. Ainsi Aurore fut élevée à leurs
frais, au couvent des religieuses de Saint-Cloud, et Mme de
Chalut[48], qui avait à Saint-Cloud sa maison de campagne, voulut bien
se charger, pour l'amour de moi et à ma prière, des soins et des
détails de cette éducation.»
[46] Celle du dauphin, père de Louis XVI.
[47] Marmontel se trompe, puisqu'il y eut lieu de rectifier cet
acte par arrêt du Châtelet.
[48] Cette Mme de Chalut, qui était Mlle Varanchon, femme de
chambre favorite de la première et de la seconde dauphine, fut
mariée par cette dernière, et son mari fut fait fermier-général.
Elle a tenu mon père sur les fonts de baptême avec le marquis de
Polignac.
Ce fragment ne pouvait mécontenter ma grand'mère, et Marmontel avait
certainement droit à sa reconnaissance. Mais, dans un autre endroit,
l'auteur des _Incas_ raconte avec moins de réserve ses relations avec
Mlle Verrière. Bien qu'il y parle avec estime et affection de la
conduite, du caractère et du talent de cette jeune actrice, il entre
dans des détails d'intimité qui nécessairement devaient faire souffrir
sa fille. Celle-ci en écrivit donc à mon père pour l'engager à voir
s'il ne serait pas possible de faire supprimer le passage dans les
nouvelles éditions. L'oncle Beaumont fut consulté. Il était également
intéressé à l'affaire, puisque, dans ce même passage, Marmontel
raconte comme quoi, ayant été cause que le maréchal de Saxe avait
retiré à Mlle Verrière la pension de douze mille livres qu'il lui
faisait pour elle et sa fille, cette belle personne en fut dédommagée
par le prince de Turenne, sous promesse, de la part de Marmontel, de
ne plus la voir. Or, l'oncle Beaumont était, comme je l'ai déjà dit,
fils de Mlle Verrière et de ce prince de Turenne, duc de Bouillon.
Cependant, il prit la chose moins au sérieux.
«Beaumont assure, écrivait mon père à ma grand'mère, que cela ne
mérite pas le chagrin que tu t'en fais. D'abord, nous ne sommes pas
assez riches que je sache, pour racheter l'édition publiée et pour
obtenir que la prochaine soit corrigée; fussions-nous à même de le
faire, cela donnerait d'autant plus de piquant aux exemplaires vendus,
et, tôt ou tard, nous ne pourrions empêcher qu'on ne refît de
nouvelles éditions conformes aux premières. Les héritiers de Marmontel
consentiraient-ils, d'ailleurs, à cet arrangement avec les éditeurs?
J'en doute, et nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait sévir,
soit par promesses, soit par menaces, soit par des lettres de cachet
contre la liberté d'écrire. On ne donne plus de coups de bâton à ces
_faquins_ d'auteurs et d'imprimeurs. Et toi, ma bonne mère, qui, dès
ce temps-là, étais du parti des encyclopédistes et des philosophes, tu
ne peux pas trouver mauvais que nous ayons changé de lois et de
moeurs. Je comprends bien que tu souffres d'entendre parler si
légèrement de ta mère; mais en quoi cela peut-il atteindre ta vie, qui
a toujours été si austère, et ta réputation qui est si pure? Pour mon
compte, cela ne me fâche guère, qu'on sache dans le public ce qu'on
savait déjà de reste, dans le monde, sur ma grand'mère maternelle.
C'était, je le vois, par les mémoires en question, une aimable femme,
douce, sans intrigue, sans ambition, très sage et de bonne vie, en
égard à sa position. Il en a été d'elle comme de bien d'autres. Les
circonstances ont fait ses fautes, et son naturel les a fait accepter
en la rendant aimable et bonne. Voilà l'impression qui me reste de ces
pages, dont tu te tourmentes tant, et sois certaine que le public ne
sera pas plus sévère que moi.»
Ici se terminent les lettres de mon père à sa mère. Sans doute il lui
en écrivit beaucoup d'autres durant les quatre années qu'il vécut
encore et qui amenèrent de fréquentes séparations à la reprise de la
guerre. Mais la suite de leur correspondance a disparu, j'ignore
pourquoi et comment. Je ne puis donc consulter pour la suite exacte de
l'histoire de mon père que ses états de service, quelques lettres
écrites à sa femme et les vagues souvenirs de mon enfance.
Ma grand'mère se rendit à Paris dans le courant de ventose, avec
l'intention de faire rompre le mariage de son fils, espérant même
qu'il y consentirait, car jamais elle ne l'avait vu résister à ses
larmes. Elle arriva d'abord à Paris à son insu, ne lui ayant pas fixé
le jour de son départ, et ne l'avertissant pas de son arrivée comme
elle en avait l'habitude. Elle commença par aller trouver M. Desèze
qu'elle consulta sur la validité du mariage. M. Desèze trouva
l'affaire _neuve_, comme la législation qui l'avait rendue possible.
Il appela deux autres avocats célèbres, et le résultat de la
consultation fut qu'il y avait matière à procès, parce qu'il y a
toujours matière à procès dans toutes les affaires de ce monde, mais
que le mariage avait neuf chances contre dix d'être validé par les
tribunaux: que mon acte de naissance me constituait légitime, et qu'en
supposant la rupture du mariage, l'intention, comme le devoir de mon
père, serait infailliblement de remplir les formalités voulues, et de
contracter de nouveau mariage avec la mère de l'enfant qu'il avait
voulu légitimer.
Ma grand'mère n'avait peut-être jamais eu l'intention formelle de
plaider contre son fils. En eût-elle conçu le projet, elle n'en aurait
certes pas eu le courage. Elle fut probablement soulagée de la moitié
de sa douleur en renonçant à ses velléités hostiles, car on double son
propre mal en tenant rigueur à ce qu'on aime. Elle voulut cependant
passer encore quelques jours sans voir son fils, sans doute afin
d'épuiser les résistances de son propre esprit, et de prendre de
nouvelles informations sur sa belle-fille. Mais mon père découvrit que
sa mère était à Paris: il comprit qu'elle savait tout et me chargea de
plaider sa cause. Il me prit dans ses bras, monta dans un fiacre,
s'arrêta à la porte de la maison où ma grand'mère était descendue,
gagna en peu de mots les bonnes grâces de la portière, et me confia à
cette femme, qui s'acquitta de la commission ainsi qu'il suit.
Elle monta à l'appartement de ma bonne maman, et, sous le premier
prétexte venu, demanda à lui parler. Introduite en sa présence, elle
lui parla de je ne sais quoi, et tout en causant elle s'interrompit
pour lui dire: Voyez donc, madame, la jolie petite fille dont je suis
grand'mère! sa nourrice me l'a apportée aujourd'hui, et j'en suis si
heureuse, que je ne puis pas m'en séparer un instant.
--Oui, elle est très fraîche et très forte, dit ma grand'mère en
cherchant sa bonbonnière, et tout aussitôt la bonne femme, qui jouait
fort bien son rôle, me déposa sur les genoux de la bonne maman, qui
m'offrit des friandises et commença à me regarder avec une sorte
d'étonnement et d'émotion. Tout à coup elle me repoussa en s'écriant:
Vous me trompez, cet enfant n'est pas à vous. Ce n'est pas à vous
qu'il ressemble... je sais, je sais ce que c'est!...
Effrayée du mouvement qui me chassait du sein maternel, il paraît que
je me mis, non à crier, mais à pleurer de vraies larmes qui firent
beaucoup d'effet. Viens, mon pauvre cher amour, dit la portière en me
reprenant; on ne veut pas de toi, allons-nous-en.
Ma pauvre bonne maman fut vaincue. Rendez-la-moi, dit-elle: pauvre
enfant! tout cela n'est pas sa faute. Et qui a apporté cette
petite?--Monsieur votre fils lui-même, madame: il attend en bas: je
vais lui reporter sa fille. Pardonnez-moi si je vous ai offensée, je
ne savais rien, je ne sais rien, moi! J'ai cru vous faire plaisir,
vous faire une belle surprise...--Allez, allez, ma chère, je ne vous
en veux pas, dit ma grand'mère: allez cherchez mon fils, et laissez
moi l'enfant.
Mon père monta les escaliers quatre à quatre. Il me trouva sur les
genoux, contre le sein de ma bonne maman, qui pleurait en s'efforçant
de me faire rire. On ne m'a pas raconté ce qui se passa entre eux, et
comme je n'avais que 8 ou 9 mois, il est probable que je n'en tins pas
note. Il est probable aussi qu'ils pleurèrent ensemble et s'aimèrent
d'autant plus. Ma mère, qui m'a raconté cette première aventure de ma
vie, m'a dit que, lorsque mon père me ramena auprès d'elle, j'avais
dans les mains une belle bague avec un gros rubis, que ma bonne maman
avait détachée de son doigt, en me chargeant de la mettre à celui de
ma mère, ce que mon père me fit observer religieusement.
Quelque temps se passa encore, cependant, avant que ma grand'mère
consentit à voir sa belle-fille. Mais déjà le bruit se répandait que
son fils avait fait un mariage _disproportionné_, et le refus qu'elle
faisait de la recevoir devait nécessairement amener des inductions
fâcheuses contre ma mère, contre mon père, par conséquent. Ma bonne
maman fut effrayée du tort que sa répugnance pouvait faire à son fils.
Elle reçut la tremblante Sophie, qui la désarma par sa soumission
naïve et ses tendres caresses. Le mariage religieux fut célébré sous
les yeux de ma grand'mère, après quoi un repas de famille scella
officiellement l'adoption de ma mère et la mienne.
Je dirai plus tard, en consultant mes propres souvenirs qui ne peuvent
me tromper, l'impression que ces deux femmes, si différentes
d'habitudes et d'opinions, produisait l'une sur l'autre. Il me suffira
de dire, quant à présent, que, de part et d'autre, les procédés furent
excellens; que les doux noms de mère et de fille furent échangés, et
que si le mariage de mon père fit un petit scandale entre les
personnes d'un entourage intime assez restreint, le monde que mon père
fréquentait ne s'en occupa nullement et accueillit ma mère sans lui
demander compte de ses aïeux ou de sa fortune; mais elle n'aima jamais
le monde, et ne fut présentée à la cour de Murat que contrainte et
forcée, pour ainsi dire, par les fonctions que mon père remplit plus
tard auprès de ce prince.
Ma mère ne se sentit jamais ni humiliée ni honorée de se trouver avec
des gens qui eussent pu se croire au-dessus d'elle. Elle raillait
finement l'orgueil des sots, la vanité des parvenus, et, se sentant
peuple jusqu'au bout des ongles, elle se croyait plus noble que tous
les patriciens et les aristocrates de la terre. Elle avait coutume de
dire que ceux de sa race avaient le sang plus rouge et les veines plus
larges que les autres, ce que je croirais assez, car si l'énergie
morale et physique constitue en effet l'excellence des races, on ne
saurait nier que cette énergie ne soit condamnée à diminuer dans les
races qui perdent l'habitude du travail et le courage de la
souffrance. Cet aphorisme ne serait certainement pas sans exception,
et l'on peut ajouter que l'excès du travail et de la souffrance
énervent l'organisation tout aussi bien que l'excès de la mollesse et
de l'oisiveté. Mais il est certain, en général, que la vie part du bas
de la société et se perd à mesure qu'elle monte au sommet, comme la
sève dans les plantes.
Ma mère n'était point de ces intrigantes hardies dont la passion
secrète est de lutter contre les préjugés de leur temps, et qui
croient se grandir en s'accrochant, au risque de mille affronts, à la
fausse grandeur du monde. Elle était mille fois trop fière pour
s'exposer même à des froideurs. Son attitude était si réservée
qu'elle semblait timide; mais si on essayait de l'encourager par des
airs protecteurs, elle devenait plus que réservée, elle se montrait
froide et taciturne.
Son maintien était excellent avec les personnes qui lui inspiraient un
respect fondé, elle était alors prévenante et charmante; mais son
véritable naturel était enjoué, taquin, actif, et par dessus tout
ennemi de la contrainte. Les grands dîners, les longues soirées, les
visites banales, le bal même lui étaient odieux. C'était la femme du
coin du feu ou de la promenade rapide et folâtre; mais dans son
intérieur comme dans ses courses, il lui fallait l'intimité, la
confiance, des relations d'une sincérité complète, la liberté absolue
de ses habitudes et de l'emploi de son temps. Elle vécut donc toujours
retirée, et plus soigneuse de s'abstenir de connaissances gênantes que
jalouse d'en faire d'avantageuses. C'était bien là le fond du
caractère de mon père, et, sous ce rapport, jamais époux ne furent
mieux assortis. Ils ne se trouvaient heureux que dans leur petit
ménage. Partout ailleurs ils étouffaient de mélancoliques bâillemens,
et ils m'ont légué cette secrète sauvagerie qui m'a rendu toujours le
monde insupportable et le _home_ nécessaire.
Toutes les démarches que mon père avait faites avec beaucoup de
tiédeur, il faut l'avouer, n'aboutirent à rien. Il avait eu mille fois
raison de le dire: il n'était pas fait pour gagner ses éperons en
temps de paix et les campagnes d'antichambre ne lui réussissaient pas.
La guerre seule pouvait le faire sortir de l'impasse de l'état-major.
Il retourna au camp de Montreuil avec Dupont. Ma mère l'y suivit au
printemps de 1805 et y passa deux ou trois mois au plus, durant
lesquels ma tante Lucie prit soin de ma soeur et de moi. Cette soeur,
dont j'aurai à parler plus tard et dont j'ai déjà indiqué l'existence,
n'était pas fille de mon père. Elle avait cinq ou six ans de plus que
moi et s'appelait Caroline. Ma bonne petite tante Lucie avait épousé
M. Maréchal, officier retraité, dans le même temps que ma mère
épousait mon père. Une fille était née de leur union cinq ou six mois
après ma naissance. C'est ma chère Clotilde: la meilleure amie
peut-être que j'aie jamais eue. Ma tante demeurait alors à Chaillot où
mon oncle avait acheté une petite maison, alors en campagne, et qui
serait aujourd'hui en ville. Elle louait, pour nous promener, l'âne
d'un jardinier du voisinage. On nous mettait sur du foin dans les
paniers destinés à porter les fruits et les légumes au marché,
Caroline dans l'un, Clotilde et moi dans l'autre. Il paraît que nous
goûtions fort, «cette façon d'aller.»
Pendant ce temps-là, l'empereur Napoléon, occupé à d'autres soins et
s'amusant à d'autres chevauchées, s'en allait en Italie mettre sur sa
tête la couronne de fer. _Guai a chi la tocca!_ avait dit le grand
homme, l'Angleterre, l'Autriche et la Russie résolurent d'y toucher,
et l'empereur leur tint parole.
Au moment où l'armée, réunie au rivage de la Manche, attendait avec
impatience le signal d'une descente en Angleterre, l'empereur, voyant
sa fortune trahie sur les mers, changea tous ses plans dans une nuit;
une de ces nuits d'inspiration où la fièvre se faisant froide dans ses
veines, le découragea d'une entreprise toute-puissante, pour une
entreprise nouvelle dans son esprit.