CHAPITRE VINGTIEME.

Date de ce travail.--Mon signalement.--Opinion naïve de ma mère

sur le mariage civil et le mariage religieux.--Le corset de Mme

Murat.--Disgrace absolue des états-majors.--Déchiremens de

coeur.--Diplomatie maternelle.

Tout ce qui précède a été écrit sous la monarchie de Louis-Philippe.

Je reprends ce travail le 1er juin 1848, réservant pour une autre

phase de mon récit, ce que j'ai vu et ressenti durant cette lacune.

J'ai beaucoup appris, beaucoup vécu, beaucoup vieilli durant ce court

intervalle, et mon appréciation actuelle de toutes les idées qui ont

rempli le cours de ma vie se ressentira peut-être de cette tardive et

rapide expérience de la vie générale. Je n'en serai pas moins sincère

envers moi-même. Mais Dieu sait si j'aurai la même foi naïve, la même

ardeur confiante qui me soutenaient intérieurement! Si j'eusse fini

mon livre avant cette révolution, c'eût été un autre livre, celui d'un

solitaire, d'un enfant généreux, j'ose le dire, car je n'avais étudié

l'humanité que sur des individus, souvent exceptionnels et toujours

examinés par moi à loisir. Depuis, j'ai fait, de l'oeil, une campagne

dans le monde des faits, et je n'en suis point revenue telle que j'y

étais entrée. J'y ai perdu les illusions de la jeunesse, que, par un

privilége dû à ma vie de retraite et de contemplation, j'avais

conservées plus tard que de raison.

Mon livre sera donc triste, si je reste sous l'impression que j'ai

reçue dans ces derniers temps. Mais qui sait? Le temps marche vite,

et, après tout, l'humanité n'est pas différente de moi: c'est-à-dire

qu'elle se décourage et se ranime avec une grande facilité. Dieu me

préserve de croire, comme J.-J. Rousseau, que je vaux mieux que mes

contemporains et que j'ai acquis le droit de les maudire. Jean-Jacques

était malade quand il voulait séparer sa cause de celle de l'humanité.

Nous avons tous souffert plus ou moins, en ce siècle de la maladie de

Rousseau. Tâchons d'en guérir, avec l'aide de Dieu.

Le 5 juillet 1804, je vins donc au monde, mon père jouant du violon et

ma mère ayant une jolie robe rose. Ce fut l'affaire d'un instant.

J'eus, du moins, cette part de bonheur que me prédisait ma tante

Lucie, de ne point faire souffrir longtemps ma mère. Je vins au monde

fille légitime; ce qui aurait bien pu ne pas arriver, si mon père

n'avait pas résolument marché sur les préjugés de sa famille; et cela

fut un bonheur aussi, car, sans cela, ma grand'mère ne se fût

peut-être pas occupée de moi avec autant d'amour qu'elle le fit plus

tard, et j'eusse été privée d'un petit fonds d'idées et de

connaissances qui a fait ma consolation dans les ennuis de ma vie.

J'étais fortement constituée, et, durant toute mon enfance, j'annonçai

devoir être fort belle, promesse que je n'ai point tenue. Il y eut

peut-être de ma faute, car, à l'âge où la beauté fleurit, je passais

déjà les nuits à lire et à écrire. Etant fille de deux êtres d'une

beauté parfaite, j'aurais dû ne pas dégénérer, et ma pauvre mère qui

estimait la beauté plus que tout, m'en faisait souvent de naïfs

reproches. Pour moi, je ne pus jamais m'astreindre à soigner ma

personne. Autant j'aime l'extrême propreté, autant les recherches de

la mollesse m'ont toujours paru insupportables. Se priver de travail

pour avoir l'oeil frais, ne pas courir au soleil, quand ce beau soleil

de Dieu vous attire irrésistiblement; ne point marcher dans de bons

gros sabots, de peur de se déformer le coup de pied; porter des gants,

c'est-à-dire renoncer à l'adresse et à la force de ses mains, se

condamner à une éternelle gaucherie, à une éternelle débilité, ne

jamais se fatiguer, quand tout nous commande de ne point nous

épargner, vivre enfin sous une cloche pour n'être ni hâlée, ni gercée,

ni flétrie avant l'âge, voilà ce qu'il me fut toujours impossible

d'observer. Ma grand'mère renchérissait encore sur les réprimandes de

ma mère, et le chapitre des chapeaux et des gants fit le désespoir de

mon enfance. Mais, quoique je ne fusse pas volontairement rebelle, la

contrainte ne put m'atteindre. Je n'eus qu'un instant de fraîcheur, et

jamais de beauté. Mes traits étaient cependant assez bien formés, mais

je ne songeai jamais à leur donner la moindre expression. L'habitude

contractée, presque dès le berceau, d'une rêverie dont il me serait

impossible de me rendre compte à moi-même, me donna de bonne heure

l'_air bête_. Je dis le mot tout net, parce que toute ma vie, dans

l'enfance, au couvent, dans l'intimité de ma famille, on me l'a dit de

même, et qu'il faut bien que cela soit vrai.

Somme toute, avec des cheveux, des yeux, des dents, et aucune

difformité, je ne fus ni laide ni belle dans ma jeunesse, avantage que

je considère comme sérieux à mon point de vue: car la laideur inspire

des préventions dans un sens, la beauté dans un autre. On attend trop

d'un extérieur brillant, on se méfie trop d'un extérieur qui repousse.

Il vaut mieux avoir une bonne figure qui n'éblouit et n'effraie

personne, et je m'en suis bien trouvée avec mes amis des deux sexes.

J'ai parlé de ma figure, afin de n'avoir plus du tout à en parler.

Dans le récit de la vie d'une femme, ce chapitre menaçant de se

prolonger indéfiniment, pourrait effrayer le lecteur. Je me suis

conformée à l'usage, qui est de faire la description extérieure du

personnage que l'on met en scène. Et je l'ai fait dès le premier mot

qui me concerne, afin de me débarrasser complétement de cette

puérilité dans tout le cours de mon récit. J'aurais peut-être pu ne

pas m'en occuper du tout. J'ai consulté l'usage, et j'ai vu que des

hommes très sérieux, en racontant leur vie, n'avaient pas cru devoir

s'y soustraire. Il y aurait donc eu peut-être une apparence de

prétention à ne pas payer cette petite dette à la curiosité souvent un

peu niaise du lecteur.

Je désire pourtant qu'à l'avenir, on se dérobe à cette exigence des

curieux, et que si on est absolument forcé de tracer son portrait, on

se borne à copier sur son passeport le signalement rédigé par le

commissaire de police de son quartier, dans un style qui n'a rien

d'emphatique ni de compromettant. Voici le mien: yeux noirs, cheveux

noirs, front ordinaire, teint pâle, nez bien fait, menton rond, bouche

moyenne; taille, quatre pieds dix pouces. Signes particuliers, aucun.

Mais justement, à ce propos, je dois dire ici une circonstance assez

bizarre: c'est qu'il n'y a pas plus de deux ou trois ans que je sais

positivement qui je suis; j'ignore quels motifs ou quelles rêveries

portèrent plusieurs personnes, qui prétendaient m'avoir _vue naître_,

à me dire que, pour des raisons de famille faciles à deviner dans un

mariage secret, on ne m'avait pas attribué légalement mon âge

véritable. Selon cette version, je serais née à Madrid, en 1802 ou

1803, et l'acte de naissance qui portait mon nom aurait été, en

réalité, celui d'une autre enfant née depuis, et mort peu de temps

après. Comme les registres de l'état civil n'avaient pas encore acquis

à cette époque la rigoureuse exactitude que l'habitude de la

législation nouvelle leur a donnée depuis; comme dans le mariage de

mon père, il y eut en effet des irrégularités singulières dont je vais

bientôt parler, et qu'il serait impossible de commettre aujourd'hui,

le récit qui m'abusa n'était pas aussi invraisemblable qu'on pourrait

le croire. En revanche, comme, en me faisant cette révélation

prétendue, on m'avait assuré que mes parens ne me diraient pas la

vérité sur ce point, je m'abstins toujours de les interroger et

demeurai persuadée que j'étais née à Madrid et que j'avais un an ou

deux de plus que mon âge présumé. A cette époque, je lus rapidement la

correspondance de mon père avec ma grand'mère, et une lettre mal

datée, intercalée mal à propos dans le recueil de 1803, me confirma

dans mon erreur. Cette lettre, qu'on trouvera à sa place véritable, ne

m'abusa plus, lorsqu'au moment de transcrire cette correspondance, je

pus y porter un examen plus attentif. Enfin, un ensemble de lettres,

sans intérêt pour le lecteur, mais très intéressantes pour me fixer

sur ce point, lettres que je n'avais jamais classées et jamais lues,

me donnent enfin la certitude de mon identité. Je suis bien née à

Paris le 5 juillet 1804; je suis bien _moi-même_, en un mot, ce qui ne

laisse pas que de m'être agréable, car il y a toujours quelque chose

de gênant à douter de son nom, de son âge et de son pays. Or, j'ai

subi ce doute pendant une dizaine d'années sans savoir que j'avais,

dans quelques vieux tiroirs inexplorés, de quoi le dissiper

entièrement. Il est vrai que là, comme dans tout, j'ai porté une

habitude de paresse naturelle pour ce qui me concerne personnellement,

et que j'aurais pu mourir sans savoir si j'avais vécu en _personne_,

ou à la place d'une autre, si l'idée ne m'était venue d'écrire ma vie,

et d'en approfondir le commencement.

Mon père avait fait publier ses bans à Boulogne-sur-Mer, et il

contracta mariage à Paris à l'insu de sa mère. Ce qui ne serait point

possible aujourd'hui le fut alors, grâce au désordre et à

l'incertitude que la révolution avait apportés dans les relations. Le

nouveau code laissait quelques moyens d'éluder les actes respectueux,

et le cas d'_absence_ avait été rendu très fréquemment et facilement

supposable par l'émigration. C'était un moment de transition entre

l'ancienne société et la nouvelle, et les rouages de cette dernière ne

fonctionnaient pas encore très bien. Je ne rapporterai pas les détails

pour ne pas ennuyer le lecteur par des points de droit fort arides,

bien que j'aie toutes les pièces sous les yeux. Certainement il y eut

absence ou insuffisance de certaines formalités qui seraient

indispensables aujourd'hui, et qui apparemment n'étaient pas jugées

alors d'une importance absolue.

Ma mère était au moral un exemple de cette situation transitoire. Tout

ce qu'elle avait compris de l'acte civil de son mariage, c'est qu'il

assurait la légitimité de ma naissance.

Elle était pieuse et le fut toujours, sans aller jusqu'à la dévotion.

Mais ce qu'elle avait cru dans son enfance, elle devait le croire

toute sa vie sans s'inquiéter des lois civiles et sans penser qu'un

acte par-devant le citoyen municipal pût remplacer un sacrement. Elle

ne se fit donc pas scrupule des irrégularités qui facilitèrent son

mariage civil, mais elle le porta si loin quand il fut question du

mariage religieux, que ma grand'mère, malgré ses répugnances, fut

obligée d'y assister. Cela eut lieu plus tard comme je le dirai.

Jusque-là ma mère ne se crut point complice d'un acte de rébellion

envers la mère de son mari; et quand on lui disait que Mme Dupin était

fort irritée contre elle, elle avait coutume de répondre:

--Vraiment, c'est bien injuste, et elle ne me connaît guère; dites-lui

donc que je n'épouserai jamais son fils à l'église tant qu'elle ne le

voudra pas.

Mon père voyant qu'il ne vaincrait jamais ce préjugé naïf et

respectable croyance vraie au fond, car, à moins de nier Dieu, il faut

vouloir que la pensée de Dieu intervienne dans une consécration comme

celle du mariage, mon père avait le plus grand désir de faire

consacrer le sien. Jusque-là il tremblait que Sophie, ne se regardant

pas comme engagée par sa conscience, n'en vînt à tout remettre en

question. Il ne doutait point d'elle, il n'en pouvait pas douter sous

le rapport de l'attachement et de la fidélité. Mais elle avait des

accès de fierté terrible quand il lui laissait entrevoir l'opposition

de sa mère. Elle ne parlait de rien moins que d'aller au loin vivre de

son travail avec ses enfans, et de montrer par là qu'elle ne voulait

recevoir ni aumône ni pardon de cette orgueilleuse _grande dame_, dont

elle se faisait une bien fausse et bien terrible idée.

Lorsque Maurice voulait lui persuader que le mariage contracté était

indissoluble, et que sa mère viendrait à y souscrire tôt ou tard:--Eh

non, disait-elle: votre mariage civil ne prouve rien, puisqu'il permet

le divorce. L'Eglise ne le permet pas, nous ne sommes donc pas mariés,

et ta mère n'a rien à me reprocher. Il me suffit que notre fille

(j'étais née alors) ait un sort assuré. Mais quant à moi, je ne te

demande rien et je n'ai à rougir devant personne.»

Ce raisonnement plein de force et de simplicité, la société ne le

ratifiait pas, il est vrai. Elle le ratifierait encore moins

aujourd'hui qu'elle s'est assise définitivement sur sa base nouvelle.

Mais, à l'époque où ces choses se passaient, on avait déjà vu tant

d'ébranlemens et de prodiges qu'on ne savait pas bien sur quel terrain

l'on marchait. Ma mère avait les idées du peuple sur tout cela. Elle

ne jugeait ni les causes ni les effets de ces nouvelles bases de la

société révolutionnaire. «Cela changera encore, disait-elle. J'ai vu

le temps où il n'y avait pas d'autre mariage que le mariage religieux.

Tout à coup on a prétendu que celui-là ne valait rien et ne compterait

plus. On en a inventé un autre qui ne durera pas et qui ne peut pas

compter.»

Il a duré, mais en se modifiant d'une manière essentielle. Le divorce

a été permis, puis aboli, et à présent on parle de le rétablir[42].

Jamais moment n'a été plus mal choisi pour soulever une aussi grave

question. Et, bien que j'aie des idées arrêtées à cet égard, si

j'étais de l'assemblée, je demanderais l'ordre du jour. On ne peut pas

régler le sort et la religion de la famille dans un moment où la

société est dans le désordre moral, pour ne pas dire dans l'anarchie.

Aussi, lorsqu'il sera question de discuter cela, l'idée religieuse et

l'idée civile vont se trouver encore une fois aux prises, au lieu de

chercher cet accord sans lequel la loi n'a point de sens et n'atteint

pas son but. Que le divorce soit rejeté, ce sera la consécration d'un

état de choses contraire à la morale publique. Qu'il soit adopté, il

le sera de telle manière et dans de telles circonstances, qu'il ne

servira point la morale et ajoutera à la dissolution du pacte

religieux de la famille. Je dirai mon opinion quand il faudra, et je

reviens à mon récit.

[42] J'écris ceci le 2 juin 1848. J'ignore quelle sera la

solution du projet présenté à l'Assemblée nationale par le

ministre Crémieux.

Mon père avait vingt-six ans, ma mère en avait trente lorsque je vins

au monde. Ma mère n'avait jamais lu Jean-Jacques Rousseau et n'en

avait peut-être pas beaucoup entendu parler, ce qui ne l'empêcha pas

d'être ma nourrice comme elle l'avait été et comme elle le fut de tous

ses autres enfans. Mais, pour mettre de l'ordre dans le cours de ma

propre histoire, il faut que je continue à suivre celle de mon père,

dont les lettres me servent de jalons, car on peut bien imaginer que

mes propres souvenirs ne datent pas encore de l'an XII.

Il passa une quinzaine à Nohant après son mariage, ainsi que je l'ai

dit au précédent volume, et ne trouva aucun moyen d'en faire l'aveu à

sa mère. Il revint à Paris, sous prétexte de poursuivre cet éternel

brevet de capitaine, qui n'arrivait pas, et il trouva toutes ses

connaissances, tous ses parens fort bien traités par la nouvelle

monarchie: Caulaincourt, grand écuyer de l'empereur; le général

d'Harville, grand écuyer de l'impératrice Joséphine; le bon neveu

René, chambellan du prince Louis; sa femme, dame de compagnie de la

princesse, etc. Cette dernière présenta à Mme Murat un état des

services de mon père, que Mme Murat mit _dans son corset_, ce qui fait

dire à mon père, à la date du 12 prairial an XII: «Voici le temps

revenu où les dames disposent des grades, et où le corset d'une

princesse nous promet plus que le champ de bataille. Soit j'espère me

laver de ce corset-là quand nous aurons la guerre, et bien remercier

mon pays de ce que mon pays me force à mal gagner.» .... Puis,

revenant à ses chagrins personnels: «On m'apporte à l'instant, ma

bonne mère, une lettre de toi, où tu m'affliges en t'affligeant. Tu

prétends que j'ai été soucieux auprès de toi, et que des mots

d'impatience me sont échappés. Mais est-ce que je t'en ai jamais, même

dans ma pensée, adressé un seul? J'aimerais mieux mourir. Tu sais bien

que c'était à l'adresse de Deschartres, en remboursement de ses

sermons blessans et intempestifs. Jamais, quand j'ai été près de toi,

je n'ai appelé avec impatience le jour qui devait m'en éloigner. Ah!

que tout cela est cruel et que j'en souffre! Je retournerai bientôt te

demander raison de tes lettres, méchante mère que je chéris!»

Je vins au monde le 12 messidor. Ma grand-mère n'en sut rien. Le 16,

mon père lui écrivait sur toute autre chose.

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 92 / 120 题