Séjour à Nohant, retour à Paris et départ pour
Charleville.--Bonaparte à Sedan.--Le camp de
Boulogne.--Canonnade avec les Anglais; le général
Bertrand.--Adresse de l'armée à Bonaparte, pour le prier
d'accepter la couronne impériale.--Ma mère au camp de Montreuil;
retour à Paris.--Mariage de mon père. Ma naissance.
Après avoir passé trois mois auprès de sa mère, qu'il accompagna aux
eaux de Vichy, mon père, rappelé par un arrêté des consuls qui
prescrivait à tous les généraux de réunir leurs subordonnés autour
d'eux, revint à Paris, où l'on commençait à parler de l'expédition
d'Angleterre.
«Quant à mes affaires d'argent, je ne veux pas que tu m'en parles, ni
que tu me consultes sur quoi que ce soit. Je regarde l'argent comme un
moyen, jamais comme un but. Tout ce que tu feras sera toujours sage,
juste, excellent à mes yeux. Je sais bien que plus tu auras, plus tu
me donneras. C'est une vérité que tu me démontres tous les jours. Mais
je ne veux pas que, pour quelques arpens de terre de plus ou de moins,
tu te prives de la moindre chose. L'idée d'_hériter_ de toi me donne
le frisson, et je ne peux pas me soucier de ce qui sera après toi,
car, après toi, il n'y aura plus pour moi que douleur et solitude. Le
ciel me préserve de faire des projets pour un temps que je ne veux pas
prévoir, et dont je ne peux pas seulement accepter la pensée.»
«Du 10 thermidor.
* * * * *
«Je pars pour Sedan, où Bonaparte va passer et où nous devons aller à
sa rencontre le 18 ou le 20.»
* * * * *
«Du 15 thermidor, à _Charleville_ (août 1803).
«Je suis arrivé hier, j'ai trouvé Dupont très goguenard et fort peu
touché de _ma fièvre_. Nous attendons Bonaparte d'un moment à l'autre.
Il n'y a rien de plaisant comme la rumeur qui règne ici. Les
militaires se préparent à la grande revue. Les administrateurs civils
composent des harangues. Les jeunes bourgeois s'équipent et se forment
en garde d'honneur. Les ouvriers décorent partout, et le peuple bâille
aux mouches. Nous avons réuni à Sedan trois régimens de cavalerie et
quatre demi-brigades. Nous faisons l'exercice à feu, et nous
manoeuvrons dans la plaine. C'est tout ce qu'il y aura de beau, car le
reste est fort mesquin et arrangé sans goût. L'illumination du premier
jour absorbera toutes les graisses et chandelles de la ville;
heureusement pour le lendemain qu'il fait clair de lune.
«Je profiterai de l'occasion pour faire demander par Dupont au premier
consul une lieutenance dans sa garde, et comme il n'a encore jamais
rien demandé pour moi, peut-être voudra-t-il bien s'en charger. Mais
je ne me flatte pas. Le bonheur de vivre à Paris et de t'y amener est
un trop beau rêve. Je ne suis pas homme à réussir en temps de paix. Je
ne suis bon qu'à donner des coups et à en recevoir: présenter des
placets et obtenir des grâces n'est pas mon fait. Dupont n'est pas du
tout enthousiasmé de l'idée d'une descente en Angleterre. Soit humeur,
soit défiance, il n'a pas le désir de s'en mêler. J'ai vu Masséna à
Ruel le lendemain de mon départ pour Sedan, et il m'a presque promis,
en cas de descente, que nous voguerions de compagnie. Voilà mon plan,
faire la guerre ou rester à Paris, car la vie de garnison m'est
odieuse.
«Je crains, ma bonne mère, que cette sécheresse excessive ne te fasse
souffrir. Tu es si bonne que tu ne me parles que de moi dans tes
lettres, et je ne sais pas comment tu te portes.»..................
«De _Paris_, le 8 fructidor an XI.
.................................
«Dupont m'avait fait les plus belles promesses: il ne les a pas
tenues. Pendant huit jours qu'il a passés avec le premier consul, il
n'a pas trouvé une minute pour lui parler de moi. Caulaincourt, qui
accompagnait Bonaparte à Sedan et qui m'a témoigné beaucoup d'amitié,
m'avait dit, en y arrivant: «Eh bien! voilà une belle occasion pour
vous faire proposer par votre général!» En partant, il a été stupéfait
de l'indifférence de Dupont pour nous tous. Alors il s'est ouvert à
moi sur les fluctuations d'idées du premier consul. Ainsi, quand cet
hiver il lui a demandé pour moi une lieutenance dans sa garde, et
qu'il m'a proposé comme petit-fils du maréchal de Saxe, Bonaparte lui
a répondu: «_Point, point: il ne me faut pas de ces gens-là!_» A
présent, il paraît que ce titre me servirait au lieu de me nuire,
parce que le premier consul a déjà changé de manière de voir.»
Dégoûté, comme on vient de le voir, d'être attaché à l'état-major,
Maurice fait, dès les premiers jours de l'an XII, des tentatives
sérieuses pour rentrer dans la ligne. Dupont se repent de l'avoir
blessé et présente une demande pour lui obtenir le grade de capitaine.
Lacuée apostille sa demande. Caulaincourt, le général Berthier, M. de
Ségur, beau-père d'Auguste de Villeneuve, font des démarches pour le
succès de cette nouvelle entreprise, et, cette fois, c'est un motif
sérieux pour que Maurice reste à Paris. Il écrit toujours assidûment à
sa mère: mais il y a, dans ses lettres, tant de raillerie contre
certaines personnes qui font le métier de courtisan avec une rare
capacité, que je ne puis les transcrire sans blesser beaucoup
d'individualités, et ce n'est pas mon but.
Mon père n'obtint rien et sa mère eût désiré en ce moment qu'il
renonçât au service. Mais la voix de l'_impitoyable honneur_ lui
défendait de se retirer quand la guerre était sinon imminente, du
moins probable. Il passa auprès d'elle les premiers mois de l'an XII
(les derniers de 1803), et le projet de descente en Angleterre
devenant de jour en jour plus sérieux, comme on croit facilement à ce
qu'on désire, Maurice espéra conquérir l'Angleterre et entrer à
Londres comme il était entré à Florence.
Il alla donc rejoindre Dupont aux premiers jours de frimaire, et
quitta Paris en écrivant à sa mère, comme de coutume, qu'il _n'y avait
pas de danger_, et que la guerre ne se ferait pas. «Je te prie de ne
pas t'inquiéter de mon voyage sur les côtes, je n'y emploierai
probablement pas d'autre arme que la lunette.» Il en fut ainsi, en
effet, mais on sait comment Napoléon dut renoncer à un projet qui
avait coûté tant d'argent, tant de science et de temps.