«_Argenton._
«Je suis resté au Blanc un jour de plus que je ne croyais, ma bonne
mère, et me voilà à Argenton, chez notre bon ami Scévole, qui veut
aussi me garder deux jours et qui jette les hauts cris en me voyant
hésiter à les lui promettre. Ah! ma mère, que mon existence est
changée depuis trois ans! C'est une chose singulière. J'ai fait de la
musique, et même de la bonne musique tous ces jours-ci. Ici, je vais
en faire encore, car Scévole est toujours un dilettante passionné, et
il fait autant de fête à mon violon qu'à moi. Eh bien, autrefois, je
n'aurais pas songé à autre chose, j'aurais tout oublié avec la
musique, et aujourd'hui elle m'attriste au lieu de m'électriser. Je
crains la paix, je désire le retour des combats avec une ardeur que je
ne puis comprendre et que je ne saurais expliquer. Puis, je songe
qu'en voulant m'éloigner encore de toi, je te prépare de nouveaux
chagrins. Cette idée empoisonne celle du plaisir que je goûterais au
milieu des batailles et des camps. Tu serais triste et tourmentée, et
moi aussi. Il n'est donc pas de bonheur en ce monde? Je commence à
m'en aviser; comme un fou que je suis, je l'avais oublié, et cette
belle découverte me frappe de stupeur. Cependant, je me sens incapable
de me distraire et de m'étourdir loin des combats. Après de telles
émotions, tout me paraît insipide. Je n'avais que ta tendresse pour me
les faire oublier, et il faut que ce bonheur-là même soit empoisonné
pour quelques instans.
«Je suis comme un enragé quand je vois défiler des troupes, quand
j'entends le son belliqueux des instrumens guerriers. Nous autres gens
de guerre, nous sommes des espèces de fous dont les accès redoublent
comme ceux des autres fous, quand ils voient ou entendent ce qui leur
rappelle les causes de leur égarement. C'est ce qui m'est arrivé ce
soir, en voyant passer une demi-brigade. Je tenais mon violon, je l'ai
jeté là. Adieu Haydn, adieu Mozart, quand le tambour bat et que la
trompette sonne! J'ai gémi de mon inaction. J'ai presque pleuré de
rage. Mon Dieu, où est le repos, où est l'insouciance de ma première
jeunesse.
«A bientôt ma bonne mère, j'irai me calmer et me consoler dans tes
bras. Bonsoir à Deschartres. Dis-lui qu'il a par ici une réputation
admirable de savant agriculteur et de croquenotes fieffé. Je
t'embrasse de toute mon ame. Et ma pauvre bonne; elle ne m'a pas jeté
la pierre, elle! Qu'elle te rassure et te console; écoute-la. Elle a
plus de bon sens que tous les autres.»
Une tendre lettre de ma grand'mère ramena Maurice au bercail pour
quelques jours. Deschartres le reçut d'un air morne et assez rogue,
et, voyant qu'il ne s'approchait pas pour l'embrasser, il tourna le
dos et alla faire une scène au jardinier à propos d'une planche de
laitues. Un quart d'heure après, il se trouva face à face, dans une
allée, avec son élève. Maurice vit que le pauvre pédagogue avait les
yeux pleins de larmes; il se jeta à son cou. Tous deux pleurèrent sans
se rien dire, et revinrent, bras dessus bras dessous, trouver ma
grand'mère, qui les attendait sur un banc et qui fut heureuse de les
voir réconciliés.
Mais Victoire écrivait! C'est tout au plus, si, à cette époque, elle
savait écrire assez pour se faire comprendre. Pour toute éducation
elle avait reçu, en 1788, les leçons élémentaires d'un vieux capucin
qui apprenait _gratis_ à lire et à réciter le catéchisme à de pauvres
enfans. Quelques années après son mariage, elle écrivait des lettres
dont ma grand'mère elle-même admirait la spontanéité, la grâce et
l'esprit. Mais, à l'époque que je raconte, il fallait les yeux d'un
amant pour déchiffrer ce petit grimoire et comprendre ces élans d'un
sentiment passionné qui ne pouvait trouver de forme pour s'exprimer.
Il comprit pourtant que Victoire était désespérée, qu'elle se croyait
méconnue, trahie, oubliée. Il reparla alors du voyage de Courcelles.
Ce furent de nouvelles craintes, de nouveaux pleurs. Il partit
cependant, et le 28 prairial il écrivait de Courcelles: