LETTRE VII.

«_Bologne_, 24 fructidor.

«.....................

«Ah! que tu es fine, ma bonne mère! Tu as deviné, sans que je t'en aie

dit un seul mot, que j'avais été, dans cette maudite Capoue, sous

l'empire d'une terrible préoccupation! Ne m'interroge pas trop, je

t'en prie. Il y a des choses qu'on aime mieux raconter qu'écrire. Que

veux-tu! je suis dans l'âge des émotions vives, et je ne suis pas

coupable de les ressentir. J'ai été enivré, mais j'ai souffert aussi;

pardonne-moi donc, et souviens-toi que j'ai quitté Milan avec joie,

avec une ardente volonté de me consacrer aux devoirs de mon emploi.

Plus tard, je te racontrai tout, de sangfroid; car déjà j'ai retrouvé,

dans l'agitation de mon métier, le calme de mon esprit. Je me suis

acquitté de mon mieux de la commission du général. J'ai parcouru en

trois jours toute la ligne. Je suis arrivé hier, et, le soir même,

j'ai eu la satisfaction de voir mon rapport, dont le général a été

très content, envoyé tout vif au général en chef. Ce n'est pas là

servir en machine, et j'aime la guerre quand j'en comprends les

mouvemens et la pensée. C'est pour moi comme une belle partie

d'échecs: au lieu que, pour le pauvre soldat, c'est un grossier jeu de

hasard. Il est vrai que bien des êtres, qui me valent sous d'autres

rapports, sont forcés de passer leur vie dans des fatigues obscures

que n'embellit jamais le plaisir de comprendre et de savoir. Je les

plains, et je partagerais leurs souffrances, si, en les partageant, je

pouvais les adoucir. Mais il n'en serait rien, et, puisque l'éducation

m'a donné quelque lumière, ne dois-je pas à mon pays, dont j'ai

embrassé la défense avec ardeur, de mettre à son service la petite

capacité de ma cervelle, aussi bien que l'activité de mes membres? M.

de Latour-d'Auvergne, ce héros que je pleure, fut de mon avis quand je

lui parlai ainsi; il me trouva tout aussi bon patriote que lui-même,

malgré mon grain d'ambition et tes sollicitudes maternelles. Sa

modestie m'a fait surtout une impression que je n'oublierai jamais, et

que, toute ma vie, je me proposerai pour modèle. La vanité gâte le

mérite des plus belles actions. La simplicité, un silence délicat sur

soi-même en rehaussent le prix et font aimer ceux qu'on admire. Hélas!

il n'est plus! Il a trouvé une mort glorieuse et digne de lui. Tu ne

le maudis plus maintenant, et tu le regrettes avec moi!

«D'ailleurs, tu persistes à détester tous les héros. Comme je n'en

suis pas encore un, je ne crains rien pour le présent. Mais est-ce que

tu me défends d'aspirer à le devenir? Je serais capable d'y renoncer

si tu me menaçais de ne plus m'aimer, et d'aller planter des choux en

guise de lauriers dans les carrés de ton jardin. Mais j'ai bon espoir

pourtant que tu t'habitueras à mon ambition et que je trouverai moyen

de me la faire pardonner.

«J'ai traversé les Etats du duc de Parme et je me suis cru en 88. Des

fleurs de lis, des armes, des livrées, des chapeaux sous les bras, des

talons rouges; ma foi, cela paraît bien drôle aujourd'hui. On nous

regardait dans les rues comme des animaux extraordinaires. Il y avait

dans leurs regards un mélange d'effroi, de scandale, de haine

tout-à-fait comique: Ils ont tous les préjugés, la sottise et la

poltronnerie de nos royalistes de Paris. Notre commissaire des

guerres, jeune homme tout à fait aimable, passa la soirée dans une des

grandes maisons de l'endroit, et nous raconta que la conversation

avait roulé tout le temps sur l'arbre généalogique de chaque famille

des Etats du duc. Pour se divertir, il leur dit qu'il y avait dans la

ville un petit-fils du maréchal de Saxe, et qu'il servait la

république. Il y eut un long cri d'horreur et de stupéfaction dans

l'assemblée. On n'en revenait pas, et encore n'osa-t-on pas dire

devant ce jeune homme tout ce qu'on pensait d'une pareille

abomination. J'en ai bien ri.

«J'ai été voir, dans cette bonne ville de Parme, l'académie de

peinture et l'immense théâtre dans le goût des anciens cirques, bâti

par Farnèse. On n'y a pas joué depuis deux siècles, il tombe en

ruines, mais il est encore admirable. A Bologne, j'ai vu la galerie

San-Pietri, une des plus belles collections de l'Italie. Il y a les

plus beaux ouvrages de Raphaël, du Guide, du Guerchin et des Carrache.

«Adieu, ma bonne mère, aime-moi, gronde-moi, pourvu que tes lettres

soient bien longues, car je n'en trouve jamais assez.»

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 58 / 120 题