«_Thionville_, 13 fructidor an VII (sept. 99).
«Toujours à Thionville, ma bonne mère; depuis quatre heures du matin
jusqu'à huit heures du soir, dans les exercices à pied et à cheval,
et figurant comme serre-file dans les uns et dans les autres en ma
qualité de brigadier. Je rentre le soir excédé, n'ayant pas pu donner
un seul instant _aux muses, aux jeux et aux ris_. Je manque les plus
jolies parties; je néglige les plus jolies femmes, je ne fais même
presque plus de musique... Je suis brigadier à la lettre, je me plonge
dans la tactique, et je suis pétrifié de me voir devenu un modèle
d'exactitude et d'activité. Et le plus drôle de l'affaire, c'est que
j'y prends goût, et ne regrette rien de ma vie facile et libre.
«Que tu es bonne de t'occuper ainsi de la petite maison! Ah! si toutes
les mères te ressemblaient, un fils ingrat serait un monstre
imaginaire!
«J'ai reçu l'argent, j'ai payé toutes mes dépenses. Je suis au niveau
de mes affaires, c'est-à-dire que je suis sans le sou, mais je ne dois
plus rien à personne; ne m'en envoie pas avant la fin du mois. J'ai de
tout à crédit ici, et je ne manque de rien. Adieu, ma bonne mère, je
t'aime de toute mon ame, je t'embrasse comme je t'aime. Mes amitiés à
père Deschartres et à ma bonne.»
La lettre qu'on vient de lire et qui porte la date de Thionville, fut
écrite de Colmar. Cette date est un pieux mensonge que va expliquer la
lettre suivante.