«_Cologne_, le 20 pluviose an VII.
«Heureux celui qui conserve sa mère, et qui peut jouir de sa
tendresse? Celui-là est prédestiné, car il aura connu le bonheur
d'être aimé pour lui seul!
«Ta lettre, ma bonne mère, est venue compléter bien agréablement ma
journée. Je l'ai reçue au retour d'une promenade que j'ai faite de
l'autre côté du Rhin avec Lecomte (c'est le nom du chasseur à qui j'ai
servi de témoin). Il m'a mené voir le bâtiment d'un négociant de ses
amis. Ce vaisseau n'a point souffert des glaces, il est très joli; les
chambres sont d'une propreté parfaite. Nous l'avons visité dans tous
les sens. Il était rempli de marchandises. Le négociant, avec tout son
monde, était occupé à le faire charger pour la Hollande. Maîtres et
ouvriers grouillaient sur le pont. Il faisait le plus beau temps du
monde. Seuls nous ne faisions rien, le chasseur et moi, au milieu de
tous ces visages affairés. Pour moi, appuyé sur mon sabre, la pipe à
la ......, l'oeil stupidement fixé sur ce spectacle, je me disais à
part moi: «Je suis né dans une condition plus riche et plus élevée que
ces gros négocians qui ont des maisons en ville, des vaisseaux en
rade, de l'or plein leurs coffres; et moi, soldat de la République, je
n'ai pour toute propriété que mon sabre et ma pipe. Mais les glaces,
mais le feu, mais les voleurs, mais les douaniers ne m'empêchent pas
de dormir. Que d'inquiétudes de moins! Que la ville s'effondre, que le
port et tout ce qui est dedans s'engloutisse, je m'en moque..... et
même, je dirais à la hussarde, je m'en.... Travaillez pour vous-mêmes,
canailles, amassez de l'argent; nous, nous travaillerons pour notre
pays et nous recueillerons de l'honneur. Mon métier vaut bien le
vôtre.»
«Là-dessus, laissant mon chasseur à bord, occupé à vider quelques
bouteilles avec son ami le négociant, je suis revenu trouver ma
chanoinesse, qui m'avait promis d'avoir un grand mal de tête pour se
dispenser d'aller à la comédie, ce qui lui permettrait de rester
_seule_ chez elle toute la soirée.