«_Cologne_, 18 nivose an VII (Janvier, 1799).
«.... Le général m'a fait inviter à diner par M. de Caulincourt. Il
m'a fait parler de Jean-Jacques Rousseau, de mes aventures avec mon
père, et m'a écouté de façon à me tourner la tête si j'étais un sot.
Mais je me tenais sur mes gardes pour ne pas devenir babillard et pour
ne dire que ce à quoi j'étais provoqué. Après le dîner, le général et
M. Durosnel montèrent dans un traîneau magnifique représentant un
dragon or et vert, traîné par deux chevaux charmans. Je montai dans un
autre avec Caulincourt; mon camarade le hussard rouge, me voyant
sortir de table et monter dans les traîneaux du général, ouvrait des
yeux gros comme le poing. Il croyait rêver. Le général courait la
ville en traîneau pour faire ses invitations à une grande partie qui
devait avoir lieu le lendemain. Il voulut que je le suivisse dans
toutes ses visites et chez Mme Herstadt, en la priant de laisser sa
fille venir à cette partie. Il se mit en plaisantant à ses genoux en
lui disant: Souffrirez-vous, madame, que je reste longtemps dans cette
posture, en présence de mes aides-de-camp et de mon ordonnance, le
petit-fils du maréchal de Saxe?--Les dames ouvrirent de grands yeux,
ne comprenant probablement pas que je ne fusse pas émigré.
«Nous avons un très beau bal par abonnement, où vont tous les
officiers supérieurs et la bonne compagnie du crû. Tu ne croirais pas
qu'une bécasse de baronne allemande, qui y mène ses filles, a trouvé
mauvais que j'y fusse, et a défendu à ses filles de danser avec moi.
C'est un capitaine de cavalerie qui loge chez elle qui est venu me
conter cela. Il en était furieux et voulait déloger à l'instant même.
Sa colère était burlesque, et j'ai été obligé de le calmer. Mais je
n'ai pu l'empêcher, hier soir, d'aller donner le mot à tous les
Français militaires et autres qui sont ici; et comme j'arrivais au
bal, amenant mon quartier-maître et mon chef d'escadron avec lesquels
je venais de dîner, d'autres officiers s'approchèrent de nous et nous
dirent: La consigne est donnée, le serment est prêté:
«Aucun Français ne dansera avec les filles de la baronne ***.
J'espère, messieurs, que vous voudrez bien prendre le même engagement.
Je demande pourquoi: on me répond que la baronne a défendu à ses
filles de danser avec les soldats, et j'apprends ainsi que c'est moi
qui suis la cause de cette conspiration...
«Je suis tenté de bénir la fameuse baronne qui veut que les
ordonnances _attendent dans la cour_ pendant que les officiers sont au
bal. Cela m'a valu les paroles les plus aimables, les regards les plus
ravissans de Mlle....., et nous sommes dans un échange d'intérêt et de
reconnaissance qui me fait beaucoup espérer. Cette jeune personne est
chanoinesse et à peu près maîtresse de ses actions. Elle est
charmante, et, ma foi, si une chanoinesse du chapitre électoral n'a
pas peur de mon dolman, je puis bien narguer la vieille baronne et ses
pies-grièches de filles.....»