«26 brumaire an VII (9 septembre 98), _Cologne_.
«... Les aides-de-camp du général dont l'un est le citoyen
Caulaincourt, m'ont invité hier à dîner. Le repas a été très gai et
très amical. On a passé ensuite dans la chambre du général qui a un
érysipèle à la jambe. Je suis resté seul avec lui une demi-heure. Il
m'a parlé avec l'aisance et l'affabilité d'un personnage d'autrefois,
s'est inquiété de la manière dont j'étais logé et nourri; puis il me
fit mille questions sur mon passé, sur ma naissance, sur mes
relations. En apprenant que la femme et la fille du général de La
Marlière avaient passé l'été chez toi, que la fille du général de
Guibert avait épousé mon neveu, que Mme Dupin de Chenonceaux avait été
la femme de mon grand-père, il devint de plus en plus gracieux, et je
vis bien que tout cela ne lui était pas indifférent. On fit ensuite de
la musique. Il y avait beaucoup d'élégans et d'élégantes de Cologne
qui, pour des Allemands, n'ont pas mauvaise tournure. Chacun demandait
au général: _Quel est donc ce chasseur-là?_ Car ce n'est pas en
Allemagne la coutume que les ordonnances fassent salon avec les
officiers supérieurs, et cette infraction à l'étiquette leur bouscule
un peu l'esprit. Je m'en moque, et je vais mon train, d'autant plus
qu'après la musique vint une magnifique collation dont aucun plat ne
fit avec moi le renchéri. Puis du punch... Et puis on a valsé. Et puis
les aides-de-camp m'ont invité à souper avec ceux du général Tréguier,
commandant de la place. Nous avons bu du vin de Champagne qui cassait
tout, puis encore du punch, puis nous nous sommes un peu grisé, et
puis on s'est séparé à minuit.
«Tu vois que n'ayant pas le sou, je vis comme un prince. L'état-major
est très bien composé. Les aides-de-camp sont tous des jeunes gens
fort aimables, et le _citoyen_ de Caulaincourt m'a dit, de la part du
général, que dans trois ou quatre mois je serais officier.
«On bat toujours les rebelles; on a brûlé plusieurs villages entre
Mons et Bruxelles. Cologne est tranquille.........................
«Dis à ma bonne qu'il y a ici des places vacantes de vivandières, et
que je lui en offre une. J'embrasse _il signor Fugantini-Deschartres_.
Débite-t-on toujours, dans nos environs, bien des platitudes sur mon
absence? Arrivent-ils à croire que je ne suis pas émigré, mais soldat?
Tous nos bons paysans partent-ils? Demandent-ils où je suis? Il arrive
ici une foule de conscrits. On les compte, on les enrégimente, on les
conduit comme des moutons. Tous les matins, la rue de l'état-major en
est remplie. Les uns chantent; quelques-uns, pauvres enfans, ont la
larme à l'oeil. Je voudrais pouvoir les consoler ou leur donner ma
gaîté.
«Je me retrouvai près de toi, dans la rue du Roi-de-Sicile, dans ton
boudoir gris de perle. C'est étonnant comme la musique vous replonge
dans les souvenirs. C'est comme les odeurs: quand je respire tes
lettres, je crois être dans la chambre à Nohant, et le coeur me saute
à l'idée que je vais te voir ouvrir ce meuble en marqueterie qui sent
si bon, et qui me rappelle des choses si sérieuses d'un
anti-temps[23].
[23] Ce meuble en marqueterie était le même dont Deschartres et
mon père brisèrent les scellés en 93, pour soustraire des papiers
qui eussent été l'arrêt de mort de ma grand'mère. J'ai toujours
ce casier avec ses vingt-trois cartons, dont quelques-uns
portaient encore naguère des traces de la cire de la république.
Je n'ai découvert son identité qu'en retrouvant tout récemment
les procès-verbaux du fait, et la lettre de mon père qu'on vient
de lire. Les meubles ont leur histoire, et s'ils pouvaient parler
que de choses ils nous raconteraient!
* * * * *
«En sortant de la comédie, ce diable de bon garçon (mon ami le
secrétaire) m'a emmené souper. Je ne voulais pas boire de vin parce
qu'il est trop cher ici, et que je voudrais m'en déshabituer. Il y
avait six jours que je n'en avais goûté; mais, en le voyant sur la
table, et pressé par mon camarade, je n'ai pas su résister.»