LETTRE XI.

«25 vendémiaire an VII (octobre 98).

«J'ai dîné hier avec M. de Latour-d'Auvergne, chez M. de Bouillon. Ah!

ma mère, quel homme que M. de Latour! si tu pouvais causer une heure

avec lui, tu n'aurais plus tant de chagrin de me voir soldat. Mais je

vois que ce n'est pas le moment de te prouver que j'ai raison. Ton

chagrin m'empêche d'avoir raison contre toi: je lui ai remis ta

lettre. Il l'a trouvée charmante, admirable, et il en a été attendri.

C'est qu'il est aussi bon que brave. Permets-moi de t'avouer que, s'il

n'y avait eu que de pareils hommes dans la Révolution, je serais

encore plus révolutionnaire que je ne le suis... c'est-à-dire que je

le serais sans ta prison et tes douleurs.

«J'ai été de là aux Italiens voir _Montenerro_. C'est détestable.

«Toutes les élégantes de Paris étaient là. Mme Tallien, Mlle Lange et

mille autres, tant grecques que romaines, ce qui ne m'a pas empêché

de me bien ennuyer.»

_Lettre de Latour-d'Auvergne à ma grand'mère_.

«De _Passy_, le 25 vendémiaire an 7 de

la République française.

«Madame,

«Je n'ai reçu que dans ce moment-même la lettre extrêmement flatteuse

que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Vous ne me devez aucun

remercîment pour ce que j'ai pu faire pour monsieur votre fils, dans

les circonstances embarrassantes où il s'est trouvé. Les personnes qui

me devaient une véritable reconnaissance étaient ses officiers et ses

camarades; aussi n'ont-ils pas manqué de me donner à connaître tout ce

qu'ils pensaient et sentaient sur le service que je leur avais rendu

en leur procurant pour frère d'armes le jeune Maurice, chez lequel

tout semble déjà annoncer qu'il accomplira un jour les hautes

destinées de son immortel grand-père. L'on a pris toutes les

précautions et toutes les mesures possibles pour qu'il serve avec

douceur et agrément; soyez donc bien tranquille, madame, sur ses

premiers pas dans la carrière des armes. La paix, à laquelle je crois

toujours, malgré les apparences contraires, vous le renverra peut-être

plus tôt que vous n'osez l'espérer. Ainsi, laissez prendre place à ce

sentiment, au milieu des motifs de s'alarmer, que la tendresse d'une

mère trouve si facilement au fond de son coeur pour un fils qui

s'éloigne d'elle pour la première fois. Je n'entreprendrai pas,

madame, d'arrêter les premiers mouvemens de votre sensibilité; ils

sont trop justes et je n'ai pas le bonheur d'être père, mais je sens

que je méritais de l'être, à en juger par l'effet que votre lettre a

produit sur moi.

«Agréez, madame, avec bonté, mes hommages les plus respectueux.

«Le citoyen LATOUR-D'AUVERGNE CORRET,

capitaine d'infanterie.»

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 29 / 120 题