Certaines réflexions viennent inévitablement au courant de la plume
quand on parle du passé: on le compare avec le présent, et ce présent,
le moment où l'on écrit, c'est déjà le passé pour ceux qui vous lisent
au bout de quelques années. L'écrivain a quelquefois aussi envisagé
l'avenir. Ses prédictions se trouvent déjà réalisées ou démenties
quand son oeuvre paraît. Je n'ai rien voulu changer aux réflexions et
aux prévisions qui me vinrent durant ces derniers temps. Je crois
qu'elles font déjà partie de mon histoire et de celle de tous. Je me
bornerai à mettre leur date en note.
Je continuerai l'histoire de mon père, puisqu'il est, sans jeu de
mots, le véritable auteur de l'histoire de ma vie. Ce père que j'ai à
peine connu, brillante apparition, ce jeune homme artiste et guerrier,
est resté vivant dans les élans de mon ame, dans les fatalités de mon
organisation, dans les traits de mon visage. Mon père est un reflet,
affaibli sans doute mais assez complet, du sien. Le milieu dans lequel
j'ai vécu a amené les modifications. Mes défauts ne sont donc pas son
ouvrage absolument, et mes qualités sont un des instincts qu'il m'a
transmis. Ma vie extérieure a autant différé de la sienne que l'époque
où elle s'est développée, mais eussé-je été garçon et eussé-je vécu
vingt-cinq ans plus tôt, je sais et je sens que j'eusse agi et senti
en toutes choses comme mon père.
Quels étaient, en 97 et en 98, les projets de ma grand'mère pour
l'avenir de son fils? Je crois qu'elle n'en avait pas d'arrêtés et
qu'il en était ainsi pour tous les jeunes gens d'une certaine classe.
Toutes les carrières ouvertes à la faveur sous Louis XVI l'étaient
sous Barras à l'intrigue. Il n'y avait rien de changé en cela que les
personnes, et mon père n'avait réellement qu'à choisir sa place entre
les camps et le coin du feu. Son choix, à lui, n'eût pas été douteux:
mais depuis 93 il s'était fait chez ma grand'mère une réaction assez
concevable contre les actes et les personnages de la Révolution. Chose
très remarquable, pourtant, sa foi aux idées philosophiques qui
avaient produit la Révolution n'avait pas été ébranlée, et en 97, elle
écrivait à M. Heckel une lettre excellente que j'ai retrouvée. La
voici: