CHAPITRE CINQUIEME.

Après la Terreur.--Fin de la prison et de l'exil.--Idée

malencontreuse de Deschartres.--Nohant.--Les bourgeois

terroristes.--Etat moral des classes aisées.--Passion

musicale.--Paris sous le Directoire.

Enfin, le 4 fructidor (août 1794), madame Dupin fut réunie à son fils.

Le terrible drame de la révolution disparut un instant à leurs yeux.

Tout entiers au bonheur de se retrouver, cette tendre mère et cet

excellent enfant, oubliant tout ce qu'ils avaient souffert, tout ce

qu'ils avaient perdu, tout ce qu'ils avaient vu, tout ce qui pouvait

advenir encore, regardèrent ce jour comme le plus beau de leur vie.

Dans son empressement d'aller embrasser son fils à Passy, Mme Dupin

n'ayant pas encore de certificats qui lui permissent de passer la

barrière de Paris, et craignant d'être signalée à la porte Maillot

s'habilla en paysanne et alla prendre un bateau vers le quai des

Invalides pour traverser la Seine et gagner Passy à pied. C'était pour

elle une course prodigieuse, car de sa vie elle ne sut marcher. Soit

habitude d'inaction, soit faiblesse organique de jambes, elle n'avait

jamais été au bout d'une allée de Jardin sans être épuisée de

fatigue: et cependant elle était bien faite, dégagée, d'une santé

excellente, et d'une beauté fraîche et calme qui avait toutes les

apparences de la force.

Elle marcha pourtant sans y songer, et si vite que Deschartres, dont

le costume répondait au sien, avait peine à la suivre. Mais au passage

du bateau, une futile circonstance pensa leur attirer de nouveaux

malheurs. Le bateau se trouva plein de gens du peuple qui remarquèrent

la blancheur du teint et des mains de ma grand'mère. Un brave

volontaire de la république en fit tout haut la remarque. «Voilà,

dit-il, une petite maman de bonne mine qui n'a pas travaillé souvent.»

Deschartres, ombrageux et malhabile à se contenir, lui répondit par

un: Qu'est-ce que cela te fait? qui fut mal accueilli. En même temps

une des femmes du bateau mit la main sur un paquet bleu qui sortait de

la poche de Deschartres et l'élevant en l'air: «Voilà! dit-elle, ce

sont des aristocrates qui s'enfuient: si c'étaient des gens comme

nous, ils ne brûleraient pas de la cire.» Et une autre continuant

lestement l'inventaire des poches du pauvre pédagogue, y saisit un

rouleau d'eau de Cologne qui attira aux deux fugitifs une grêle de

quolibets inquiétans.

Ce bon Deschartres, qui, malgré sa rudesse, était rempli d'attentions

délicates, trop délicates dans la circonstance, avait cru faire

merveille en se précautionnant pour ma grand'mère, et à son insu, de

ces petites recherches de la civilisation qu'elle n'aurait point

trouvées alors à Passy, ou qu'elle n'eût pu s'y procurer sans donner

l'éveil aux voisins.

Il maudit son inspiration en voyant qu'elle allait devenir funeste à

l'objet de ses soins; mais incapable de temporiser, il se leva au

milieu du bateau, grossissant sa voix, montrant les poings et menaçant

de jeter dans la rivière quiconque insulterait _sa commère_. Les

hommes ne firent que rire de ses bravades, mais le batelier lui dit

d'un ton dogmatique: «Nous éclaircirons cette affaire-là au débarqué».

Et les femmes de crier _bravo_ et de menacer avec énergie les

aristocrates déguisés.

Déjà le gouvernement révolutionnaire se relâchait ouvertement du

rigoureux système de la veille, mais le peuple n'abjurait pas encore

ses droits et était tout prêt à se faire justice lui-même.

Alors ma grand'mère, par une de ces inspirations du coeur qui sont si

puissantes chez les femmes, alla s'asseoir entre deux véritables

commères qui l'injuriaient vivement; et, leur prenant les mains:

«Aristocrate ou non, leur dit-elle, je suis une mère qui n'a pas vu

son fils depuis six mois, qui a cru qu'elle ne le reverrait jamais, et

qui va l'embrasser au risque de la vie. Voulez-vous me perdre! Eh

bien! dénoncez-moi, tuez-moi au retour si vous voulez, mais ne

m'empêchez pas de voir mon fils aujourd'hui; je remets mon sort entre

vos mains.»

--«Va! va! citoyenne, répondirent aussitôt ces braves femmes, nous ne

te voulons point de mal. Tu as raison de te fier à nous, nous aussi

nous avons des enfans et nous les aimons».

On abordait. Le batelier et les autres hommes du bateau, qui ne

pouvaient digérer l'attitude de Deschartres, voulurent faire des

difficultés pour l'empêcher de passer outre, mais les femmes avaient

pris ma grand'mère sous leur protection. «Nous ne voulons pas de cela,

dirent-elles aux hommes, respect au sexe! N'inquiétez pas cette

citoyenne. Quant à son valet de chambre (c'est ainsi qu'elles

qualifièrent le pauvre Deschartres), qu'il la suive. Il fait ses

embarras, mais il n'est pas plus ci-devant que vous.»

Mme Dupin embrassa ces bonnes commères en pleurant, Deschartres prit

le parti de rire de son aventure, et ils arrivèrent sans encombre à la

petite maison de Passy, où Maurice, qui ne les attendait pas encore,

faillit mourir de joie en embrassant sa mère. Je ne sais plus, quel

jour fut révoqué le décret contre les exilés, mais ce fut presque

immédiatement après; ma grand'mère se mit en règle, j'ai encore ses

certificats de résidence et de civisme, ce dernier motivé

principalement sur ce que ses domestiques et Antoine, son valet de

pied à leur tête, s'étaient, de l'aveu de toute la section, portés

bravement à la prise de la Bastille. C'étaient là de grandes leçons

pour l'orgueil des _ci-devants_.

Mais je l'ai dit, ma grand'mère, sans admettre entièrement les

conséquences sociales de ses idées philosophiques, n'avait point de

préjugés qui la fissent rougir de devoir sa réintégration civique à la

belle conduite de son domestique. Elle partit pour Nohant au

commencement de l'an III avec son fils, Deschartres, Antoine et Mlle

Roumier, une vieille bonne qui avait élevé mon père, et qui mangeait

toujours _avec les maîtres_. Nérina et Tristan ne furent point

oubliés.

L'autre jour, pendant que j'écrivais dans ce recueil de souvenirs

l'histoire de Nérina, mon fils Maurice retrouvait au fond d'un grenier

de notre maison la plaque du collier de cette intéressante petite

bête, avec cette inscription: «Je m'appelle Nérina, j'appartiens à Mme

Dupin, à Nohant, près la Châtre.» Nous avons recueilli cet objet comme

une relique. En 96, je retrouve dans les lettres de mon père la

postérité de Nérina, composée de Tristan le pauvre enfant de la

Terreur, le compagnon d'exil, plus _Spinette_ et _Belle_, ses soeurs

puînées. Nérina avait fini ses jours sur les genoux de sa maîtresse.

Elle a été enterrée dans notre jardin sous un rosier: _encavée_, comme

disait le vieux jardinier, qui, en puriste Berrichon, n'eût jamais

appliqué le verbe _enterrer_ à autre créature _qu'à chrétien baptisé_.

Nérina mourut jeune pour avoir eu une existence trop agitée. Tristan

eut une longévité extraordinaire. Par une coïncidence bizarre, son

caractère tendre et mélancolique répondait à son nom, et autant sa

mère avait été active et inquiète, autant il fut calme et recueilli.

Ma grand'mère le préféra toujours à toute la postérité de Nérina, et

on conçoit qu'après avoir traversé de grandes crises, on s'attache à

tous les êtres, aux animaux mêmes qui les ont traversées avec nous.

Tristan fut donc choyé particulièrement et vécut presque tout le reste

de la vie de mon père, car il existait encore dans les jours de ma

première enfance, et je me souviens d'avoir joué avec lui, bien qu'il

ne jouât pas volontiers et eût habituellement la figure d'un chien qui

s'absorbe dans la contemplation du passé.

Je ne sais plus bien ces dates de l'histoire que je raconte; mais je

vois qu'au 1er brumaire de l'an III (octobre 1794) ma grand'mère

recevait des administrateurs du district de la Châtre, une lettre avec

l'épigraphe: _Unité, indivisibilité de la République, liberté,

égalité, fraternité ou la mort_. La République était moralement morte,

on en conservait les formules:

_A la citoyenne Dupin._

«Nous t'adressons copie du contrat de vente que t'a consenti

Piaron, le 3 août dernier (vieux style), et le mémoire nominatif

des demandes qu'il te fait, etc.

«Salut et fraternité».

(Suivent trois signatures de gros bourgeois.)

Comme ils étaient contens, ces bons bourgeois, ces grands enfans

émancipés de la veille, de tutoyer la modeste châtelaine de Nohant, et

de traiter de Piaron tout court, l'ex-seigneur, celui qu'ils avaient

appelé naguère M. le comte de Serennes! Ma grand'mère en souriait et

ne s'en trouvait point offensée. Mais elle remarquait que les paysans

ne tutoyaient point ces messieurs, et elle savait gré à son menuisier

de la tutoyer sans façons. Elle y voyait une préférence d'amitié dont

elle jouissait avec un peu de malice.

Un jour qu'elle était avec son fils dans la maisonnette de ce

menuisier, alors percepteur de sa commune, républicain hardi et

intelligent, qui fut pendant toute sa vie notre ami dévoué, et dont

j'ai reçu le dernier soupir, deux bourgeois de la Châtre passèrent

devant la porte, fort avinés, et trouvèrent brave d'insulter une femme

et un enfant, de les menacer de la guillotine, et de se donner des

airs de Robespierre au petit pied, eux qui mentalement, avec toute

leur caste, venaient de tuer Robespierre et la révolution. Mon père,

qui n'avait que seize ans, se précipita vers eux, saisit un de leurs

chevaux à la bride, et les somma de descendre pour se battre avec lui.

Godard, le menuisier-percepteur, vint à son aide, armé d'un grand

compas dont il voulait, disait-il, mesurer ces messieurs. Les

messieurs ne répondirent point à la provocation et piquèrent des deux.

Ils étaient ivres, c'est ce qui les excuse. Ils sont aujourd'hui

(1847) ardens conservateurs et dynastiques; mais ils sont vieux, c'est

ce qui les absout.

Leur colère s'expliquait, au reste, par un motif particulier. L'un

d'eux, nommé par le district administrateur des revenus de Nohant,

pendant l'exécution de la loi sur les suspects, avait jugé à propos de

se les approprier en grande partie, et de présenter des comptes

erronés tant à la République qu'à ma grand'mère. Celle-ci plaida et

l'amena à restitution. Mais ce procès dura deux ans, et pendant tout

ce temps, ma grand'mère, ne touchant que les revenus de Nohant, qui ne

s'élevaient pas alors à quatre mille francs, et devant payer de

l'argent emprunté en 93 pour subvenir aux emprunts forcés et dons

patriotiques dits volontaires, se trouva réduite à une gêne extrême.

Pendant plus d'une année, on ne vécut que du revenu du jardin, qui

fournissait au marché pour 12 ou 15 francs de légumes chaque semaine.

Peu à peu sa position se liquida et fut améliorée; mais, à partir de

la Révolution, son revenu ne s'éleva jamais à 15.000 livres de rente.

Grâce à un ordre admirable et à une grande résignation aux habitudes

modestes qu'il lui fallut prendre, elle fit face à tout, et je lui ai

souvent entendu dire en riant qu'elle n'avait jamais été aussi riche

que depuis qu'elle était pauvre.

Je dirai quelques mots de cette terre de Nohant où j'ai été élevée,

où j'ai passé presque toute ma vie et où je souhaiterais pouvoir

mourir.

Le revenu en est peu considérable, l'habitation est simple et commode.

Le pays est sans beauté, bien que situé au centre de la vallée Noire,

qui est un vaste et admirable site. Mais précisément cette position

centrale dans la partie la plus nivelée et la moins élevée du pays,

dans une large veine de terre à froment, nous prive des accidens

variés et du coup d'oeil étendu dont on jouit sur les hauteurs et sur

les pentes. Nous avons pourtant de grands horizons bleus et quelque

mouvement de terrain autour de nous, et, en comparaison de la Beauce

et de la Brie, c'est une vue magnifique; mais, en comparaison des

ravissans détails que nous trouvons en descendant jusqu'au lit caché

de la rivière, à un quart de lieue de notre porte, et des riantes

perspectives que nous embrassons en montant sur les coteaux qui nous

dominent, c'est un paysage nu et borné.

Quoi qu'il en soit, il nous plaît et nous l'aimons.

Ma grand'mère l'aima aussi, et mon père y vint chercher de douces

heures de repos à travers les agitations de sa vie. Ces sillons de

terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits

chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière plein

d'herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce porche antique, ces

grands ormeaux délabrés, ces maisonnettes de paysan entourées de

leurs jolis enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes

chenevières, tout cela devient doux à la vue et cher à la pensée quand

on a vécu si longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux.

Le château, si château il y a (car ce n'est qu'une médiocre maison du

temps de Louis XVI), touche au hameau et se pose au bord de la place

champêtre sans plus de faste qu'une habitation villageoise. Les feux

de la commune, au nombre de deux ou trois cents, sont fort dispersés

dans la campagne; mais il s'en trouve une vingtaine qui se resserrent

auprès de la maison, comme qui dirait porte à porte, et il faut vivre

d'accord avec le paysan, qui est aisé, indépendant, et qui entre chez

vous comme chez lui. Nous nous en sommes toujours bien trouvés, et,

bien qu'en général les propriétaires aisés se plaignent du voisinage

des ménageants, il n'y a pas tant à se plaindre des enfans, des poules

et des chèvres de ces voisins-là qu'il n'y a qu'à se louer de leur

obligeance et de leur bon caractère.

Les gens de Nohant, tous paysans, tous petits propriétaires (on me

permettra bien d'en parler et d'en dire du bien, puisque, par

exception, «je prétends que le paysan peut être bon voisin et bon

ami»), sont d'une humeur facétieuse sous un air de gravité. Ils ont de

bonnes moeurs, un reste de piété sans fanatisme, une grande décence

dans leur tenue et dans leurs manières, une activité lente mais

soutenue, de l'ordre, une propreté extrême, de l'esprit naturel et de

la franchise. Sauf une ou deux exceptions, je n'ai jamais eu que des

relations agréables avec ces honnêtes gens. Je ne leur ai pourtant

jamais fait la cour, je ne les ai point avilis par ce qu'on appelle

des _bienfaits_. Je leur ai rendu des services et ils se sont

acquittés envers moi selon leurs moyens, de leur plein gré, et dans la

mesure de leur bonté ou de leur intelligence. Partant, ils ne me

doivent rien, car tel petit secours, telle bonne parole, telle légère

preuve d'un dévouement vrai valent autant que tout ce que nous pouvons

faire. Ils ne sont ni flatteurs ni rampans, et chaque jour je leur ai

vu prendre plus de fierté bien placée, plus de hardiesse bien

entendue, sans que jamais ils aient abusé de la confiance qui leur

était témoignée. Ils ne sont point grossiers non plus. Ils ont plus de

tact, de réserve et de politesse que je n'en ai vu régner parmi ceux

qu'on appelle les gens bien élevés.

Telle était l'opinion de ma grand'mère sur leur compte. Elle vécut

vingt-huit ans parmi eux, et n'eut jamais qu'à s'en louer.

Deschartres, avec son caractère irritable et son amour-propre

chatouilleux, n'eut pas avec eux la vie aussi douce, et je l'ai

toujours entendu réclamer contre la ruse, la friponnerie et la

stupidité du paysan. Ma grand'mère réparait ses bévues, et lui, par

le zèle et l'humanité qui vivaient au fond de son coeur, il se fit

pardonner ses prétentions ridicules et les emportemens injustes de son

tempérament.

J'aurai à revenir souvent sur le chapitre des _gens de campagne_,

comme ils s'intitulent eux-mêmes: car, depuis la révolution,

l'épithète de paysan leur est devenue injurieuse, synonyme de butor et

de mal appris.

Ma grand'mère passa plusieurs années à Nohant, occupée à continuer

avec Deschartres l'éducation de mon père, et à mettre de l'ordre dans

sa situation matérielle. Quant à sa situation morale, elle est bien

tracée dans une page de son écriture que je retrouve et qui se

rapporte à cette époque. Je ne garantis pas que cette page soit

d'elle. Elle avait l'habitude de copier des fragmens ou de faire des

extraits de ses lectures. Quoi qu'il en soit, les réflexions que je

vais transcrire peignent très bien l'état moral de toute une caste de

la société après la Terreur.

«On est fondé à contester le jugement rigoureux de l'Europe, qui, à la

vue de toutes les horreurs dont la France a été le théâtre, se permet

de les attribuer à un caractère particulier et à la perversité innée

d'une si nombreuse portion d'un grand peuple. Dieu garde les autres

nations d'être jamais instruites par leur expérience des fureurs dont

les hommes de tous les pays sont susceptibles quand ils ne sont plus

retenus par aucun lien, quand on a donné au rouage social une si

violente secousse que personne ne sait plus où il est, ne voit plus

les mêmes objets et ne peut plus se confier à ses anciennes opinions.

Tout changera peut-être si le gouvernement devient meilleur, s'il se

rasseoit et s'il renonce à se jouer de la faiblesse des hommes. Hélas!

recherchons l'espérance, puisque nos souvenirs nous tuent. Courons

après l'avenir, puisque le présent est dépourvu de consolation. Et

vous qui devez guider le jugement de la postérité, vous qui souvent le

fixez pour toujours, écrivains de l'histoire, suspendez vos récits

afin de pouvoir en adoucir l'impression par le signalement d'une

régénération et d'un repentir. N'achevez pas au moins votre tableau

avant de pouvoir indiquer la première lueur de l'aurore dans le

lointain de cette effroyable nuit. Parlez du courage des Français,

parlez de leur vaillance, et jetez, s'il se peut, un voile sur les

actions qui ont souillé leur gloire et terni l'éclat de leurs

triomphes!

«Les Français ont tous la fatigue du malheur. Ils ont été brisés ou

courbés par des événemens d'une force surnaturelle, et après avoir

éprouvé la rigueur d'une lourde oppression, ils ne forment plus aucun

des souhaits qui appartiennent à une situation différente; leurs voeux

sont bornés, leurs désirs sont restreints, et ils seront contens

s'ils peuvent croire à la suspension de leurs inquiétudes. Une

horrible tyrannie les a préparés à compter parmi les biens la sûreté

de la vie.

«L'esprit public s'est affaibli et languira longtemps, effet

inévitable d'une catastrophe inouïe et d'une persécution sans modèle.

On a tellement vécu de ses peines qu'on a perdu l'habitude de

s'associer à l'intérêt général. Les dangers personnels, quand ils

atteignent une certaine limite, bouleversent tous les rapports, et

l'oubli de l'espérance change presque notre nature. Il faut un peu de

bonheur pour se livrer à l'amour de la communauté. Il faut un peu de

superflu de soi pour donner quelque chose de soi aux autres»...

Quel que soit l'auteur de ce fragment, il n'est pas sans beauté, et ma

grand'mère était fort capable de l'écrire. C'était du moins

l'expression de sa pensée, si tant est qu'elle n'eût pris que la peine

de le copier. Il y a aussi de la vérité dans ce tableau de l'époque et

une justice relative dans les plaintes de ceux qui ont souffert sans

utilité apparente. Enfin il y a une sorte de grandeur à eux de

reprocher au gouvernement révolutionnaire plutôt la perte de leur ame

que celle de leur vie.

Mais il y a aussi une contradiction manifeste comme il s'en trouve

toujours dans les jugemens de l'intérêt particulier. Il y est dit que

les Français ont été grands par le courage, par la victoire, ce qui

suppose un grand élan donné au patriotisme; tout aussitôt l'auteur

présente la peinture de l'abattement et de l'égoïsme qui s'emparent de

ces mêmes Français devenus insensibles aux peines d'autrui pour avoir

trop souffert eux-mêmes.--C'est que ce ne furent pas les mêmes

Français, voilà tout. Les heureux d'hier, ceux qui avaient longtemps

disposé du bonheur d'autrui, durent faire un grand effort pour

s'habituer à un sort précaire. Les meilleurs d'entre eux, ma

grand'mère, par exemple, gémirent de n'avoir plus rien à donner, et de

voir des souffrances qu'ils ne pouvaient plus soulager. En leur ôtant

la fonction de bienfaiteurs du pauvre, on les contristait

profondément, et les bienfaits de la société renouvelée n'étaient pas

sensibles encore. Ils pouvaient l'être d'autant moins que cette

régénération avortait en naissant, que la bourgeoisie prenait le

dessus, et qu'à l'époque où ma grand'mère jugeait la société, elle

agissait sans s'en rendre compte à l'agonie des droits et des

espérances du peuple.

Quant aux Français des Armées, ils étaient nécessairement les amis de

tout ce qui était resté en France. Ils défendaient et le peuple et la

bourgeoisie, et la noblesse patriote. Héroïques martyrs de la liberté,

ils avaient une mission incontestable et glorieuse dans tous les

temps, à tous les points de vue, celle de garder le territoire

national; sans doute le feu sacré n'était point perdu sur cette terre

de France qui produisait en un clin d'oeil de pareilles armées.

Par contraste avec l'éloquente lamentation que je viens de rapporter,

je citerai de nouveaux fragmens de la correspondance de mon père, où

l'époque se montre telle qu'elle fut à la surface, au lendemain du

régime austère de la Convention. Ce tableau donne un démenti aux

prédictions tristes du fragment. On y voit la légèreté, l'enivrement,

la téméraire insouciance de la jeunesse, avide de ressaisir les

amusemens dont elle a été longtemps sevrée, la noblesse retournant à

Paris demi-morte, demi-ruinée, mais préférant à l'austère vie des

châteaux le spectacle du triomphe de la bourgeoisie; le luxe exploité

par les nouveaux pouvoirs comme moyen de réaction; le peuple lui-même

perdant la tête et donnant la main au retour du passé.

La France offrait d'ailleurs à ce moment-là l'étrange spectacle d'une

société qui veut sortir de l'anarchie et qui ne sait encore si elle se

servira du passé ou si elle comptera sur l'avenir pour retrouver les

formes qui garantissent l'ordre et la sûreté individuelle. L'esprit

public s'en allait. Il ne vivait plus que dans les armées. La réaction

elle-même, cette réaction royaliste, aussi cruelle et aussi sanglante

que les excès du jacobinisme, commençait à s'apaiser. La Vendée avait

rendu le dernier soupir en Berry, à l'affaire de Palluau (mai 96). Un

chef royaliste du nom de Dupin, mais qui n'était pas notre parent, que

je sache, avait organisé cette dernière tentative. Mon père eût été

d'âge alors à s'en mêler, si telle eût été son opinion, et la bravoure

ne lui eût pas manqué pour un effort désespéré. Mais mon père n'était

pas royaliste et ne le fut jamais. Quel que fût l'avenir (et, à cette

époque, malgré les victoires de Bonaparte en Italie, nul ne prévoyait

le retour du despotisme), cet enfant condamnait et abjurait le passé

sans arrière-pensée, sans regret aucun. Sa mère et lui, purs de toute

participation secrète, de toute complicité morale avec les fureurs des

partis et les vengeances intéressées, se laissaient bercer par le flot

encore agité des derniers frémissemens populaires. Ils attendaient les

événemens, elle, les jugeant avec une impartialité philosophique; lui,

désirant l'indépendance de la patrie et le règne des théories

incomplètes mais généreuses des écrivains du dix-huitième siècle.

Bientôt il devait aller chercher à l'armée le dernier souffle de cette

vie républicaine, et, comme sa mère était quelquefois effrayée des

aspirations qui lui échappaient, elle cherchait à l'en distraire par

les douces jouissances de l'art et l'attrait de distractions permises.

Quelques mots sur la personne de mon père avant de le faire parler en

96. Depuis 1794, il avait beaucoup étudié avec Deschartres, mais il

n'était pas devenu fort en fait d'études classiques. C'était une

nature d'artiste, et il n'y avait que les leçons de sa mère qui lui

profitassent. La musique, les langues vivantes, la déclamation, le

dessin, la littérature avaient pour lui un attrait passionné. Il ne

mordait ni aux mathématiques, ni au grec, et médiocrement au latin. La

musique l'emporta toujours sur tout le reste. Son violon fut le

compagnon de sa vie. Il avait, en outre, une voix magnifique et

chantait admirablement. Il était tout instinct, tout coeur, tout élan,

tout courage, toute confiance; aimant tout ce qui était beau et s'y

jetant tout entier sans s'inquiéter du résultat plus que des causes.

Beaucoup plus républicain d'instinct, sinon de principes, que sa mère,

il personnifia admirablement la phase chevaleresque des dernières

guerres de la République et des premières guerres de l'Empire. Mais en

1796 il n'était encore qu'artiste.

A l'automne de la même année, ma grand'mère envoya son cher Maurice à

Paris, soit pour le distraire d'une longue retraite, soit pour

d'autres motifs plus sérieux que les lettres semblent indiquer, mais

que je ne sais point.

Dans des lettres charmantes quelques-unes peignent si agréablement la

physionomie de Paris sous le Directoire que je les transcris ici:

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 12 / 120 题