Sur le plateau de Floing, au petit jour, dans le brouillard épais,
le clairon Gaude sonna la diane, de tout son souffle. Mais l'air
était si noyé d'eau, que la sonnerie joyeuse s'étouffait. Et les
hommes de la compagnie, qui n'avaient pas même eu le courage de
dresser les tentes, roulés dans les toiles, couchés dans la boue,
ne s'éveillaient pas, pareils déjà à des cadavres, avec leurs
faces blêmes, durcies de fatigue et de sommeil. Il fallut les
secouer un à un, les tirer de ce néant; et ils se soulevaient
comme des ressuscités, livides, les yeux pleins de la terreur de
vivre.
Jean avait réveillé Maurice.
-- Quoi donc? Où sommes-nous?
Effaré, il regardait, n'apercevait que cette mer grise, où
flottaient les ombres de ses camarades. On ne distinguait rien, à
vingt mètres devant soi. Toute orientation se trouvait perdue, il
n'aurait pas été capable de dire de quel côté était Sedan. Mais, à
ce moment, le canon, quelque part, très loin, frappa son oreille.
-- Ah! oui, c'est pour aujourd'hui, on se bat... Tant mieux! On va
donc en finir!
Des voix, autour de lui, disaient de même; et c'était une sombre
satisfaction, le besoin de s'évader de ce cauchemar, de les voir
enfin, ces Prussiens, qu'on était venu chercher, et devant
lesquels on fuyait depuis tant de mortelles heures! On allait donc
leur envoyer des coups de fusil, s'alléger de ces cartouches qu'on
avait apportées de si loin, sans en brûler une seule! Cette fois,
tous le sentaient, c'était l'inévitable bataille.
Mais le canon de Bazeilles tonnait plus haut, et Jean, debout,
écoutait.
-- Où tire-t-on?
-- Ma foi, répondit Maurice, ça m'a l'air d'être vers la Meuse...
Seulement, le diable m'emporte si je me doute où je suis.
-- Écoute, mon petit, dit alors le caporal, tu ne vas pas me
quitter, parce que, vois-tu, il faut savoir, si l'on ne veut pas
attraper de mauvais coups... Moi, j'ai déjà vu ça, j'ouvrirai
l'oeil pour toi et pour moi.
L'escouade, cependant, commençait à grogner, fâchée de ne pouvoir
se mettre sur l'estomac quelque chose de chaud. Pas possible
d'allumer du feu, sans bois sec, et avec un sale temps pareil! Au
moment même où s'engageait la bataille, la question du ventre
revenait, impérieuse, décisive. Des héros peut-être, mais des
ventres avant tout. Manger, c'était l'unique affaire; et avec quel
amour on écumait le pot, les jours de bonne soupe! Et quelles
colères d'enfants et de sauvages, quand le pain manquait!
-- Lorsqu'on ne mange pas, on ne se bat pas, déclara Chouteau. Du
tonnerre de Dieu, si je risque ma peau aujourd'hui!
Le révolutionnaire revenait chez ce grand diable de peintre en
bâtiments, beau parleur de Montmartre, théoricien de cabaret,
gâtant les quelques idées justes, attrapées çà et là, dans le plus
effroyable mélange d'âneries et de mensonges.
-- D'ailleurs, continua-t-il, est-ce qu'on ne s'est pas foutu de
nous, à nous raconter que les Prussiens crevaient de faim et de
maladie, qu'ils n'avaient même plus de chemises et qu'on les
rencontrait sur les routes, sales, en guenilles comme des pauvres?
Loubet se mit à rire, de son air de gamin de Paris, qui avait
roulé au travers de tous les petits métiers des halles.
-- Ah! ouiche! C'est nous autres qui claquons de misère, et à qui
on donnerait un sou, quand nous passons avec nos godillots crevés
et nos frusques de chienlits... Et leurs grandes victoires donc!
Encore de jolis farceurs, lorsqu'ils nous racontaient qu'on venait
de faire Bismarck prisonnier et qu'on avait culbuté toute une
armée dans une carrière... Non, ce qu'ils se sont foutus de nous!
Pache et Lapoulle, qui écoutaient, serraient les poings, en
hochant furieusement la tête. D'autres, aussi, se fâchaient, car
l'effet de ces continuels mensonges des journaux avait fini par
être désastreux. Toute confiance était morte, on ne croyait plus à
rien. L'imagination de ces grands enfants, si fertile d'abord en
espérances extraordinaires, tombait maintenant à des cauchemars
fous.
-- Pardi! ce n'est pas malin, reprit Chouteau, ça s'explique,
puisque nous sommes vendus... Vous le savez bien tous.
La simplicité paysanne de Lapoulle s'exaspérait chaque fois à ce
mot.
-- Oh! vendus, faut-il qu'il y ait des gens canailles!
-- Vendus, comme Judas a vendu son maître, murmura Pache, que
hantaient ses souvenirs d'histoire sainte.
Chouteau triomphait.
-- C'est bien simple, mon Dieu! On sait les chiffres... Mac-Mahon
a reçu trois millions, et les autres généraux chacun un million,
pour nous amener ici... Ca s'est fait à Paris, le printemps
dernier; et, cette nuit, ils ont tiré une fusée, histoire de dire
que c'était prêt, et qu'on pouvait venir nous prendre.
Maurice fut révolté par la stupidité de l'invention. Autrefois,
Chouteau l'avait amusé, presque conquis, grâce à sa verve
faubourienne. Mais, à présent, il ne tolérait plus ce
pervertisseur, ce mauvais ouvrier qui crachait sur toutes les
besognes, afin d'en dégoûter les autres.
-- Pourquoi dites-vous des absurdités pareilles? cria-t-il. Vous
savez bien que ce n'est pas vrai.
-- Comment, pas vrai? ... Alors, maintenant, c'est pas vrai que
nous sommes vendus? ... Ah! dis donc, toi l'aristo! est-ce que tu
en es, de la bande à ces sales cochons de traîtres?
Il s'avançait, menaçant.
-- Tu sais, faudrait le dire, monsieur le bourgeois, parce que,
sans attendre ton ami Bismarck, on te ferait tout de suite ton
affaire.
Les autres, de même, commençaient à gronder, et Jean crut devoir
intervenir.
-- Silence donc! je mets au rapport le premier qui bouge!
Mais Chouteau, ricanant, le hua. Il s'en fichait pas mal de son
rapport! Il se battrait ou il ne se battrait pas, à son idée; et
il ne fallait plus qu'on l'embêtât, parce qu'il n'avait pas des
cartouches que pour les Prussiens. À présent que la bataille était
commencée, le peu de discipline, maintenue par la peur,
s'effondrait: Qu'est-ce qu'on pouvait lui faire? Il filerait, dès
qu'il en aurait assez. Et il fut grossier, excitant les autres
contre le caporal, qui les laissait mourir de faim. Oui, c'était
sa faute, si l'escouade n'avait rien mangé depuis trois jours,
tandis que les camarades avaient eu de la soupe et de la viande.
Mais monsieur était allé se goberger avec l'aristo chez des
filles. On les avait bien vus, à Sedan.
-- Tu as boulotté l'argent de l'escouade, ose donc dire le
contraire, bougre de fricoteur!
Du coup, les choses se gâtèrent. Lapoulle serrait les poings, et
Pache, malgré sa douceur, affolé par la faim, voulait qu'on
s'expliquât. Le plus raisonnable fut encore Loubet, qui se mit à
rire, de son air avisé, en disant que c'était bête de se manger
entre Français, lorsque les Prussiens étaient là. Lui, n'était pas
pour les querelles, ni à coups de poing, ni à coups de fusil; et,
faisant allusion aux quelques centaines de francs qu'il avait
touchées, comme remplaçant militaire, il ajouta:
-- Vrai! s'ils croient que ma peau ne vaut pas plus cher que
ça!... Je vais leur en donner pour leur argent.
Mais Maurice et Jean, irrités de cette agression imbécile,
répondaient violemment, se disculpaient, lorsqu'une voix forte
sortit du brouillard.
-- Quoi donc? quoi donc? quels sont les sales pierrots qui se
disputent?
Et le lieutenant Rochas parut, avec son képi jauni par les pluies,
sa capote où manquaient des boutons, toute sa maigre et
dégingandée personne dans un pitoyable état d'abandon et de
misère. Il n'en était pas moins d'une crânerie victorieuse, les
yeux étincelants, les moustaches hérissées.
-- Mon lieutenant, répondit Jean hors de lui, ce sont ces hommes
qui crient comme ça que nous sommes vendus... Oui, nos généraux
nous auraient vendus...
Dans le crâne étroit de Rochas, cette idée de trahison n'était pas
loin de paraître naturelle, car elle expliquait les défaites qu'il
ne pouvait admettre.
-- Eh bien! qu'est-ce que ça leur fout d'être vendus? ... Est-ce
que ça les regarde? ... Ca n'empêche pas que les Prussiens sont là
et que nous allons leur allonger une de ces raclées dont on se
souvient.
Au loin, derrière l'épais rideau de brume, le canon de Bazeilles
ne cessait point. Et, d'un grand geste, il tendit les bras.
-- Hein! cette fois, ça y est!... On va donc les reconduire chez
eux, à coups de crosse!
Tout, pour lui, depuis qu'il entendait la canonnade, se trouvait
effacé: les lenteurs, les incertitudes de la marche, la
démoralisation des troupes, le désastre de Beaumont, l'agonie
dernière de la retraite forcée sur Sedan. Puisqu'on se battait,
est-ce que la victoire n'était pas certaine? Il n'avait rien
appris ni rien oublié, il gardait son mépris fanfaron de l'ennemi,
son ignorance absolue des conditions nouvelles de la guerre, son
obstinée certitude qu'un vieux soldat d'Afrique, de Crimée et
d'Italie ne pouvait pas être battu. Ce serait vraiment trop drôle,
de commencer à son âge!
Un rire brusque lui fendit les mâchoires. Il eut une de ces
tendresses de brave homme qui le faisaient adorer de ses soldats,
malgré les bourrades qu'il leur distribuait parfois.
-- Écoutez, mes enfants, au lieu de vous disputer, ça vaudra mieux
de boire la goutte... Oui, je vas vous payer la goutte, vous la
boirez à ma santé.
Et, d'une poche profonde de sa capote, il tira une bouteille
d'eau-de-vie, en ajoutant, de son air triomphal, que c'était un
cadeau d'une dame. La veille, en effet, on l'avait vu, attablé au
fond d'un cabaret de Floing, très entreprenant à l'égard de la
servante, qu'il tenait sur ses genoux. Maintenant, les soldats
riaient de bon coeur, tendaient leurs gamelles, dans lesquelles il
versait lui-même, gaiement.
-- Mes enfants, il faut boire à vos bonnes amies, si vous en avez,
et il faut boire à la gloire de la France... Je ne connais que ça,
vive la joie!
-- C'est bien vrai, mon lieutenant, à votre santé et à la santé de
tout le monde!
Tous burent, réconciliés, réchauffés. Ce fut très gentil, cette
goutte, dans le petit froid du matin, au moment de marcher à
l'ennemi. Et Maurice la sentit qui descendait dans ses veines, en
lui rendant la chaleur et la demi-ivresse de l'illusion. Pourquoi
ne battrait-on pas les Prussiens? Est-ce que les batailles ne
réservaient pas leurs surprises, des revirements inattendus dont
l'histoire gardait l'étonnement? Ce diable d'homme ajoutait que
Bazaine était en marche, qu'on l'attendait avant le soir: oh! Un
renseignement sûr, qu'il tenait de l'aide de camp d'un général;
et, bien qu'il montrât la Belgique, pour indiquer la route par
laquelle arrivait Bazaine, Maurice s'abandonna à une de ces crises
d'espoir, sans lesquelles il ne pouvait vivre. Peut-être enfin
était-ce la revanche.
-- Qu'est-ce que nous attendons, mon lieutenant? se permit-il de
demander. On ne marche donc pas!
Rochas eut un geste, comme pour dire qu'il n'avait pas d'ordre.
Puis, après un silence:
-- Quelqu'un a-t-il vu le capitaine?
Personne ne répondit. Jean se souvenait de l'avoir vu, dans la
nuit, s'éloigner du côté de Sedan; mais un soldat prudent ne doit
jamais voir un chef, en dehors du service. Il se taisait, lorsque,
en se retournant, il aperçut une ombre, qui revenait le long de la
haie.
-- Le voici, dit-il.
C'était, en effet, le capitaine Beaudoin. Il les étonna tous par
la correction de sa tenue, son uniforme brossé, ses chaussures
cirées, qui contrastaient si violemment avec le pitoyable état du
lieutenant. Et il y avait en outre une coquetterie, comme des
soins galants, dans ses mains blanches et la frisure de ses
moustaches, un vague parfum de lilas de Perse qui sentait le
cabinet de toilette bien installé de jolie femme.
-- Tiens! Ricana Loubet, le capitaine a donc retrouvé ses bagages!
Mais personne ne sourit, car on le savait peu commode. Il était
exécré, tenant ses hommes à l'écart. Un pète-sec, selon le mot de
Rochas.
Depuis les premières défaites, il avait l'air absolument choqué;
et le désastre que tous prévoyaient lui semblait surtout
inconvenant. Bonapartiste convaincu, promis au plus bel
avancement, appuyé par plusieurs salons, il sentait sa fortune
choir dans toute cette boue. On racontait qu'il avait une très
jolie voix de ténor, à laquelle il devait beaucoup déjà. Pas
inintelligent d'ailleurs, bien que ne sachant rien de son métier,
uniquement désireux de plaire, et très brave, quand il le fallait,
sans excès de zèle.
-- Quel brouillard! dit-il simplement, soulagé de retrouver sa
compagnie, qu'il cherchait depuis une demi-heure, avec la crainte
de s'être perdu.
Tout de suite, un ordre étant enfin arrivé, le bataillon se porta
en avant. De nouveaux flots de brume devaient monter de la Meuse,
car on marchait presque à tâtons, au milieu d'une sorte de rosée
blanchâtre qui tombait en pluie fine. Et Maurice eut alors une
vision qui le frappa, celle du colonel De Vineuil, surgissant tout
d'un coup, immobile sur son cheval, à l'angle de deux routes, lui
très grand, très pâle, tel qu'un marbre de la désespérance, la
bête frissonnante au froid du matin, les naseaux ouverts, tournés
là-bas, vers le canon. Mais, surtout, à dix pas en arrière,
flottait le drapeau du régiment, que le sous-lieutenant de service
tenait, sorti déjà de son fourreau, et qui, dans la blancheur
molle et mouvante des vapeurs, semblait en plein ciel de rêve, une
apparition de gloire, tremblante, près de s'évanouir. L'aigle
dorée était trempée d'eau, tandis que la soie des trois couleurs,
où se trouvaient brodés des noms de victoire, pâlissait, enfumée,
trouée d'anciennes blessures; et il n'y avait guère que la croix
d'honneur, attachée à la cravate, qui mît dans tout cet effacement
l'éclat vif de ses branches d'émail.
Le drapeau, le colonel disparurent, noyés sous une nouvelle vague,
et le bataillon avançait toujours, sans savoir où, comme dans une
ouate humide. On avait descendu une pente, on remontait maintenant
par un chemin étroit. Puis, le cri de halte retentit. Et l'on
resta là, l'arme au pied, les épaules alourdies par le sac, avec
défense de bouger. On devait se trouver sur un plateau; mais
impossible encore de voir à vingt pas, on ne distinguait
absolument rien. Il était sept heures, le canon semblait s'être
rapproché, de nouvelles batteries tiraient de l'autre côté de
Sedan, de plus en plus voisines.
-- Oh! Moi, dit brusquement le sergent Sapin à Jean et à Maurice,
je serai tué aujourd'hui.
Il n'avait pas ouvert la bouche depuis le réveil, l'air enfoncé
dans une rêverie, avec sa grêle figure aux grands beaux yeux et au
petit nez pincé.
-- En voilà une idée! se récria Jean, est-ce qu'on peut dire ce
qu'on attrapera? ... Vous savez, il n'y en a pour personne, et il
y en a pour tout le monde.
Mais le sergent hocha la tête, dans un branle d'absolue certitude.
-- Oh! Moi, c'est comme si c'était fait... Je serai tué
aujourd'hui.
Des têtes se tournèrent, on lui demanda s'il avait vu ça en rêve.
Non, il n'avait rien rêvé; seulement, il le sentait, c'était là.
-- Et ça m'embête tout de même, parce que j'allais me marier, en
rentrant chez moi.
Ses yeux de nouveau vacillèrent, il revoyait sa vie. Fils de
petits épiciers de Lyon, gâté par sa mère qu'il avait perdue,
n'ayant pu s'entendre avec son père, il était resté au régiment,
dégoûté de tout, sans vouloir se laisser racheter; et puis,
pendant un congé, il s'était mis d'accord avec une de ses
cousines, se reprenant à l'existence, faisant ensemble l'heureux
projet de tenir un commerce, grâce aux quelques sous qu'elle
devait apporter. Il avait de l'instruction, l'écriture,
l'orthographe, le calcul. Depuis un an, il ne vivait plus que pour
la joie de cet avenir.
Il eut un frisson, se secoua pour sortir de son idée fixe, en
répétant d'un air calme:
-- Oui, c'est embêtant, je serai tué aujourd'hui.
Personne ne parlait plus, l'attente continua. On ne savait même
pas si l'on tournait le dos ou la face à l'ennemi. Des bruits
vagues, par moments, venaient de l'inconnu du brouillard:
grondements de roues, piétinements de foule, trots lointains de
chevaux. C'étaient les mouvements de troupes que la brume cachait,
toute l'évolution du 7e corps en train de prendre ses positions de
combat. Mais, depuis un instant, il semblait que les vapeurs
devinssent plus légères. Des lambeaux s'enlevaient comme des
mousselines, des coins d'horizon se découvraient, troubles encore,
d'un bleu morne d'eau profonde. Et ce fut, dans une de ces
éclaircies, qu'on vit défiler, tels qu'une chevauchée de fantômes,
les régiments de chasseurs d'Afrique qui faisaient partie de la
division Margueritte. Raides sur la selle, avec leurs vestes
d'ordonnance, leurs larges ceintures rouges, ils poussaient leurs
chevaux, des bêtes minces, à moitié disparues sous la complication
du paquetage. Après un escadron, un autre escadron; et tous,
sortis de l'incertain, rentraient dans l'incertain, avaient l'air
de se fondre sous la pluie fine. Sans doute, ils gênaient, on les
emmenait plus loin, ne sachant qu'en faire, ainsi que cela
arrivait depuis le commencement de la campagne. À peine les avait-
on employés comme éclaireurs, et, dès que le combat s'engageait,
on les promenait de vallon en vallon, précieux et inutiles.
Maurice regardait, en songeant à Prosper.
-- Tiens! murmura-t-il, c'est peut-être lui, là-bas.
-- Qui donc? demanda Jean.
-- Ce garçon de Remilly, tu sais bien, dont nous avons rencontré
le frère à Oches.
Mais les chasseurs étaient passés, et il y eut encore un brusque
galop, un état-major qui dévalait par le chemin en pente. Cette
fois, Jean avait reconnu leur général de brigade, Bourgain-
Desfeuilles, le bras agité dans un geste violent. Il avait donc
daigné quitter enfin l'hôtel de la Croix-D'or; et sa mauvaise
humeur disait assez son ennui de s'être levé si tôt, dans des
conditions d'installation et de nourriture déplorables.
Sa voix tonnante arriva, distincte.
-- Eh! Nom de Dieu! La Moselle ou la Meuse, l'eau qui est là,
enfin!
Le brouillard, pourtant, se levait. Ce fut soudain, comme à
Bazeilles, le déroulement d'un décor, derrière le flottant rideau
qui remontait avec lenteur vers les frises. Un clair ruissellement
de soleil tombait du ciel bleu. Et tout de suite Maurice reconnut
l'endroit où ils attendaient.
-- Ah! dit-il à Jean, nous sommes sur le plateau de l'Algérie...
Tu vois, de l'autre côté du vallon, en face de nous, ce village,
c'est Floing; et là-bas, c'est Saint-Menges; et, plus loin encore,
c'est Fleigneux... Puis, tout au fond, dans la forêt des Ardennes,
ces arbres maigres sur l'horizon, c'est la frontière...
Il continua, la main tendue. Le plateau de l'Algérie, une bande de
terre rougeâtre, longue de trois kilomètres, descendait en pente
douce du bois de la Garenne à la Meuse, dont des prairies le
séparaient. C'était là que le général Douay avait rangé le 7e
corps, désespéré de n'avoir pas assez d'hommes pour défendre une
ligne si développée et pour se relier solidement au 1er corps, qui
occupait, perpendiculairement à lui, le vallon de la Givonne, du
bois de la Garenne à Daigny.
-- Hein? est-ce grand, est-ce grand!
Et Maurice, se retournant, faisait de la main le tour de
l'horizon. Du plateau de l'Algérie, tout le champ de bataille se
déroulait, immense, vers le sud et vers l'ouest: d'abord, Sedan,
dont on voyait la citadelle, dominant les toits; puis, Balan et
Bazeilles, dans une fumée trouble qui persistait; puis, au fond,
les coteaux de la rive gauche, le Liry, la Marfée, la Croix-Piau.
Mais c'était surtout vers l'ouest, vers Donchery, que s'étendait
la vue. La boucle de la Meuse enserrait la presqu'île d'Iges d'un
ruban pâle; et, là, on se rendait parfaitement compte de l'étroite
route de Saint-Albert, qui filait entre la berge et un coteau
escarpé, couronné plus loin par le petit bois du Seugnon, une
queue des bois de la Falizette. En haut de la côte, au carrefour
de la Maison-Rouge, débouchait la route de Vrignes-Aux-Bois et de
Donchery.
-- Vois-tu, par là, nous pourrions nous replier sur Mézières.
Mais, à cette minute même, un premier coup de canon partit de
Saint-Menges. Dans les fonds, traînaient encore des lambeaux de
brouillard, et rien n'apparaissait, qu'une masse confuse, en
marche dans le défilé de Saint-Albert.
-- Ah! les voici, reprit Maurice qui baissa instinctivement la
voix, sans nommer les Prussiens. Nous sommes coupés, c'est fichu!
Il n'était pas huit heures. Le canon, qui redoublait du côté de
Bazeilles, se faisait aussi entendre à l'est, dans le vallon de la
Givonne, qu'on ne pouvait voir: c'était le moment où l'armée du
prince royal de Saxe, au sortir du bois Chevalier, abordait le 1er
corps, en avant de Daigny. Et, maintenant que le XIe corps
Prussien, en marche vers Floing, ouvrait le feu sur les troupes du
général Douay, la bataille se trouvait engagée de toutes parts, du
sud au nord, sur cet immense périmètre de plusieurs lieues.
Maurice venait d'avoir conscience de l'irréparable faute qu'on
avait commise, en ne se retirant pas sur Mézières, pendant la
nuit. Mais, pour lui, les conséquences restaient confuses. Seul,
un sourd instinct du danger lui faisait regarder avec inquiétude
les hauteurs voisines, qui dominaient le plateau de l'Algérie. Si
l'on n'avait pas eu le temps de battre en retraite, pourquoi ne
s'était-on pas décidé à occuper ces hauteurs, en s'adossant contre
la frontière, quitte à passer en Belgique, dans le cas où l'on
serait culbuté? Deux points surtout semblaient menaçants, le
mamelon du Hattoy, au-dessus de Floing, à gauche, et le calvaire
d'Illy, une croix de pierre entre deux tilleuls, à droite. La
veille, le général Douay avait fait occuper le Hattoy par un
régiment, qui, dès le petit jour, s'était replié, trop en l'air.
Quant au calvaire d'Illy, il devait être défendu par l'aile gauche
du 1er corps. Les terres s'étendaient entre Sedan et la forêt des
Ardennes, vastes et nues, profondément vallonnées; et la clef de
la position était visiblement là, au pied de cette croix et de ces
deux tilleuls, d'où l'on balayait toute la contrée environnante.
Trois autres coups de canon retentirent. Puis, ce fut toute une
salve. Cette fois, on avait vu une fumée monter d'un petit coteau,
à gauche de Saint-Menges.
-- Allons, dit Jean, c'est notre tour.
Pourtant, rien n'arrivait. Les hommes, toujours immobiles, l'arme
au pied, n'avaient d'autre amusement que de regarder la belle
ordonnance de la deuxième division, rangée devant Floing, et dont
la gauche, placée en potence, était tournée vers la Meuse, pour
parer à une attaque de ce côté. Vers l'est, se déployait la
troisième division, jusqu'au bois de la Garenne, en dessous
d'Illy, tandis que la première, très entamée à Beaumont, se
trouvait en seconde ligne. Pendant la nuit, le génie avait
travaillé à des ouvrages de défense. Même, sous le feu commençant
des Prussiens, on creusait encore des tranchées-Abris, on élevait
des épaulements.
Mais une fusillade éclata, dans le bas de Floing, tout de suite
éteinte du reste, et la compagnie du capitaine Beaudoin reçut
l'ordre de se reporter de trois cents mètres en arrière. On
arrivait dans un vaste carré de choux, lorsque le capitaine cria,
de sa voix brève:
-- Tous les hommes par terre!
Il fallut se coucher. Les choux étaient trempés d'une abondante
rosée, leurs épaisses feuilles d'or vert retenaient des gouttes,
d'une pureté et d'un éclat de gros brillants.
-- La hausse à quatre cents mètres, cria de nouveau le capitaine.
Alors, Maurice appuya le canon de son chassepot sur un chou qu'il
avait devant lui. Mais on ne voyait plus rien, ainsi au ras du
sol: des terrains s'étendaient, confus, coupés de verdures. Et il
poussa le coude de Jean, allongé à sa droite, en demandant ce
qu'on fichait là. Jean, expérimenté, lui montra, sur un tertre
voisin, une batterie qu'on était en train d'établir. Évidemment,
on les avait postés à cette place pour soutenir cette batterie.
Pris de curiosité, Maurice se releva, désireux de savoir si Honoré
n'en était pas, avec sa pièce; mais l'artillerie de réserve se
trouvait en arrière, à l'abri d'un bouquet d'arbres.
-- Nom de Dieu! hurla Rochas, voulez-vous bien vous coucher!
Et Maurice n'était pas allongé de nouveau, qu'un obus passa en
sifflant. À partir de ce moment, ils ne cessèrent plus. Le tir ne
se régla qu'avec lenteur, les premiers allèrent tomber bien au
delà de la batterie, qui, elle aussi, commençait à tirer.
En outre, beaucoup de projectiles n'éclataient pas, amortis dans
la terre molle; et ce furent d'abord des plaisanteries sans fin
sur la maladresse de ces sacrés mangeurs de choucroute.
-- Ah bien! dit Loubet, il est raté, leur feu d'artifice!
-- Pour sûr qu'ils ont pissé dessus! Ajouta Chouteau, en ricanant.
Le lieutenant Rochas lui-même s'en mêla.
-- Quand je vous disais que ces jean-Foutre ne sont pas même
capables de pointer un canon!
Mais un obus éclata à dix mètres, couvrant la compagnie de terre.
Et, bien que Loubet fît la blague de crier aux camarades de
prendre leurs brosses dans les sacs, Chouteau pâlissant se tut. Il
n'avait jamais vu le feu, ni Pache, ni Lapoulle non plus
d'ailleurs, personne de l'escouade, excepté Jean. Les paupières
battaient sur les yeux un peu troubles, les voix se faisaient
grêles, comme étranglées au passage. Assez maître de lui, Maurice
s'efforçait de s'étudier: il n'avait pas encore peur, car il ne se
croyait pas en danger; et il n'éprouvait, à l'épigastre, qu'une
sensation de malaise, tandis que sa tête se vidait, incapable de
lier deux idées l'une à l'autre. Cependant, son espoir grandissait
plutôt, ainsi qu'une ivresse, depuis qu'il s'était émerveillé du
bel ordre des troupes. Il en était à ne plus douter de la
victoire, si l'on pouvait aborder l'ennemi à la baïonnette.
-- Tiens! murmura-t-il, c'est plein de mouches.
À trois reprises déjà, il avait entendu comme un vol d'abeilles.
-- Mais non, dit Jean, en riant, ce sont des balles.
D'autres légers bourdonnements d'ailes passèrent. Toute l'escouade
tournait la tête, s'intéressait. C'était irrésistible, les hommes
renversaient le cou, ne pouvaient rester en place.
-- Écoute, recommanda Loubet à Lapoulle, en s'amusant de sa
simplicité, quand tu vois arriver une balle, tu n'as qu'à mettre,
comme ça, un doigt devant ton nez: ça coupe l'air, la balle passe
à droite ou à gauche.
-- Mais je ne les vois pas, dit Lapoulle.
Un rire formidable éclata autour de lui.
-- Oh! Le malin, il ne les voit pas!... Ouvre donc tes quinquets,
imbécile!... Tiens! en voici une, tiens! en voici une autre... Tu
ne l'as pas vue, celle-là? elle était verte.
Et Lapoulle écarquillait les yeux, mettait un doigt devant son
nez, pendant que Pache, tâtant le scapulaire qu'il portait,
l'aurait voulu étendre, pour s'en faire une cuirasse sur toute la
poitrine.
Rochas, qui était resté debout, s'écria, de sa voix goguenarde:
-- Mes enfants, les obus, on ne vous défend pas de les saluer.
Quant aux balles, c'est inutile, il y en a trop!
À ce moment, un éclat d'obus vint fracasser la tête d'un soldat,
au premier rang. Il n'y eut pas même de cri: un jet de sang et de
cervelle, et ce fut tout.
-- Pauvre bougre! dit simplement le sergent Sapin, très calme et
très pâle. À un autre!
Mais on ne s'entendait plus, Maurice souffrait surtout de
l'effroyable vacarme. La batterie voisine tirait sans relâche,
d'un grondement continu dont la terre tremblait; et les
mitrailleuses, plus encore, déchiraient l'air, intolérables. Est-
ce qu'on allait rester ainsi longtemps, couchés au milieu des
choux? On ne voyait toujours rien, on ne savait rien. Impossible
d'avoir la moindre idée de la bataille: était-ce même une vraie,
une grande bataille? Au-dessus de la ligne rase des champs,
Maurice ne reconnaissait que le sommet arrondi et boisé du Hattoy,
très loin, désert encore. D'ailleurs, à l'horizon, pas un Prussien
ne se montrait. Seules, des fumées s'élevaient, flottaient un
instant dans le soleil. Et, comme il tournait la tête, il fut très
surpris d'apercevoir, au fond d'un vallon écarté, protégé par des
pentes rudes, un paysan qui labourait sans hâte, poussant sa
charrue attelée d'un grand cheval blanc. Pourquoi perdre un jour?
Ce n'était pas parce qu'on se battait, que le blé cesserait de
croître et le monde de vivre.
Dévoré d'impatience, Maurice se mit debout. Dans un regard, il
revit les batteries de Saint-Menges qui les canonnaient,
couronnées de vapeurs fauves, et il revit surtout, venant de
Saint-Albert, le chemin noir de Prussiens, un pullulement
indistinct de horde envahissante. Déjà, Jean le saisissait aux
jambes, le ramenait violemment par terre.
-- Es-tu fou? tu vas y rester!
Et, de son côté, Rochas jurait.
-- Voulez-vous bien vous coucher! Qui est-ce qui m'a fichu des
gaillards qui se font tuer, quand ils n'en ont pas l'ordre!
-- Mon lieutenant, dit Maurice, vous n'êtes pas couché, vous!
-- Ah! moi, c'est différent, il faut que je sache.
Le capitaine Beaudoin, lui aussi, était bravement debout. Mais il
ne desserrait pas les lèvres, sans lien avec ses hommes, et il
semblait ne pouvoir tenir en place, piétinant d'un bout du champ à
l'autre.
Toujours l'attente, rien n'arrivait. Maurice étouffait sous le
poids de son sac, qui lui écrasait le dos et la poitrine, dans
cette position couchée, si pénible à la longue. On avait bien
recommandé aux hommes de ne jeter leur sac qu'à la dernière
extrémité.
-- Dis donc, est-ce que nous allons passer la journée comme ça?
Finit-il par demander à Jean.
-- Possible... À Solférino, c'était dans un champ de carottes,
nous y sommes restés cinq heures, le nez par terre.
Puis, il ajouta, en garçon pratique:
-- Pourquoi te plains-tu? On n'est pas mal ici. Il sera toujours
temps de s'exposer davantage. Va, chacun son tour. Si l'on se
faisait tous tuer au commencement, il n'y en aurait plus pour la
fin.
-- Ah! interrompit brusquement Maurice, vois donc cette fumée, sur
le Hattoy... Ils ont pris le Hattoy, nous allons la danser belle!
Et, pendant un instant, sa curiosité anxieuse, où entrait le
frisson de sa peur première, eut un aliment. Il ne quittait plus
du regard le sommet arrondi du mamelon, la seule bosse de terrain
qu'il aperçût, dominant la ligne fuyante des vastes champs, au ras
de son oeil. Le Hattoy était beaucoup trop éloigné, pour qu'il y
distinguât les servants des batteries que les Prussiens venaient
d'y établir; et il ne voyait en effet que les fumées, à chaque
décharge, au-dessus d'un taillis, qui devait cacher les pièces.
C'était, comme il en avait eu le sentiment, une chose grave, que
la prise par l'ennemi de cette position, dont le général Douay
avait dû abandonner la défense. Elle commandait les plateaux
environnants. Tout de suite, les batteries, qui ouvraient leur feu
sur la deuxième division du 7e corps, la décimèrent. Maintenant,
le tir se réglait, la batterie Française, près de laquelle était
couchée la compagnie Beaudoin, eut coup sur coup deux servants
tués. Un éclat vint même blesser un homme de cette compagnie, un
fourrier dont le talon gauche fut emporté et qui se mit à pousser
des hurlements de douleur, dans une sorte de folie subite.
-- Tais-toi donc, animal! répétait Rochas. Est-ce qu'il y a du bon
sens à gueuler ainsi, pour un bobo au pied!
L'homme, soudainement calmé, se tut, tomba à une immobilité
stupide, son pied dans sa main.
Et le formidable duel d'artillerie continua, s'aggrava, par-dessus
la tête des régiments couchés, dans la campagne ardente et morne,
où pas une âme n'apparaissait, sous le brûlant soleil. Il n'y
avait que ce tonnerre, que cet ouragan de destruction, roulant au
travers de cette solitude. Les heures allaient s'écouler, cela ne
cesserait point. Mais déjà la supériorité de l'artillerie
allemande s'indiquait, les obus à percussion éclataient presque
tous, à des distances énormes; tandis que les obus Français, à
fusée, d'un vol beaucoup plus court, s'enflammaient le plus
souvent en l'air, avant d'être arrivés au but. Et aucune autre
ressource que de se faire tout petit, dans le sillon où l'on se
terrait! Pas même le soulagement, la griserie de s'étourdir en
lâchant des coups de fusil; car tirer sur qui? Puisqu'on ne voyait
toujours personne, à l'horizon vide!
-- Allons-nous tirer à la fin! répétait Maurice hors de lui. Je
donnerais cent sous pour en voir un. C'est exaspérant d'être
mitraillé ainsi, sans pouvoir répondre.
-- Attends, ça viendra peut-être, répondait Jean, paisible.
Mais un galop, à leur gauche, leur fit tourner la tête. Ils
reconnurent le général Douay, suivi de son état-major, accouru
pour se rendre compte de la solidité de ses troupes, sous le feu
terrible du Hattoy. Il sembla satisfait, il donnait quelques
ordres, lorsque, débouchant d'un chemin creux, le général
Bourgain-Desfeuilles parut à son tour. Ce dernier, tout soldat de
cour qu'il était, trottait insouciamment au milieu des
projectiles, entêté dans sa routine d'Afrique, n'ayant profité
d'aucune leçon. Il criait et gesticulait comme Rochas.
-- Je les attends, je les attends tout à l'heure, au corps à
corps!
Puis, apercevant le général Douay, il s'approcha.
-- Mon général, est-ce vrai, cette blessure du maréchal?
-- Oui, malheureusement... J'ai reçu tout à l'heure un billet du
général Ducrot, où il m'annonçait que le maréchal l'avait désigné
pour prendre le commandement de l'armée.
-- Ah! c'est le général Ducrot!... Et quels sont les ordres?
Le général eut un geste désespéré. Depuis la veille, il sentait
l'armée perdue, il avait vainement insisté pour qu'on occupât les
positions de Saint-Menges et d'Illy, afin d'assurer la retraite
sur Mézières.
-- Ducrot reprend notre plan, toutes les troupes vont se
concentrer sur le plateau d'Illy.
Et il répéta son geste, comme pour dire qu'il était trop tard.
Le bruit du canon emportait ses paroles, mais le sens en était
arrivé très net aux oreilles de Maurice, qui en restait effaré. Eh
quoi! Le maréchal De Mac-Mahon blessé, le général Ducrot
commandant à sa place, toute l'armée en retraite au nord de Sedan!
Et ces faits si graves, ignorés des pauvres diables de soldats en
train de se faire tuer! Et cette partie effroyable, livrée ainsi
au hasard d'un accident, au caprice d'une direction nouvelle! Il
sentit la confusion, le désarroi final où tombait l'armée, sans
chef, sans plan, tiraillée en tous sens; pendant que les allemands
allaient droit à leur but, avec leur rectitude, d'une précision de
machine.
Déjà, le général Bourgain-Desfeuilles s'éloignait, lorsque le
général Douay, qui venait de recevoir un nouveau message, apporté
par un hussard couvert de poussière, le rappela violemment.
-- Général! général!
Sa voix était si haute, si tonnante de surprise et d'émotion,
qu'elle dominait le bruit de l'artillerie.
-- Général! Ce n'est plus Ducrot qui commande, c'est Wimpffen!...
Oui, il est arrivé hier, en plein dans la déroute de Beaumont,
pour remplacer De Failly à la tête du 5e corps... Et il m'écrit
qu'il avait une lettre de service du ministre de la guerre, le
mettant à la tête de l'armée, dans le cas où le commandement
viendrait à être libre... Et l'on ne se replie plus, les ordres
sont de regagner et de défendre nos positions premières.
Les yeux arrondis, le général Bourgain-Desfeuilles écoutait.
-- Nom de Dieu! dit-il enfin, faudrait savoir... Moi, je m'en fous
d'ailleurs!
Et il galopa, réellement insoucieux au fond, n'ayant vu dans la
guerre qu'un moyen rapide de passer général de division, gardant
la seule hâte que cette bête de campagne s'achevât au plus tôt,
depuis qu'elle apportait si peu de contentement à tout le monde.
Alors, parmi les soldats de la compagnie Beaudoin, ce fut une
risée. Maurice ne disait rien, mais il était de l'avis de Chouteau
et de Loubet, qui blaguaient, débordants de mépris. À hue, à dia!
Va comme je te pousse! En v'là des chefs qui s'entendaient et qui
ne tiraient pas la couverture à eux! est-ce que le mieux n'était
pas d'aller se coucher, quand on avait des chefs pareils? Trois
commandants en deux heures, trois gaillards qui ne savaient pas
même au juste ce qu'il y avait à faire et qui donnaient des ordres
différents! Non, vrai, c'était à ficher en colère et à démoraliser
le bon Dieu en personne! Et les accusations fatales de trahison
revenaient, Ducrot et Wimpffen voulaient gagner les trois millions
de Bismarck, comme Mac-Mahon.
Le général Douay était resté, en avant de son état-major, seul et
les regards au loin, sur les positions Prussiennes, dans une
rêverie d'une infinie tristesse. Longtemps, il examina le Hattoy,
dont les obus tombaient à ses pieds. Puis, après s'être tourné
vers le plateau d'Illy, il appela un officier, pour porter un
ordre, là-bas, à la brigade du 5e corps, qu'il avait demandée la
veille au général de Wimpffen, et qui le reliait à la gauche du
général Ducrot. Et on l'entendit encore dire nettement:
-- Si les Prussiens s'emparaient du calvaire, nous ne pourrions
rester une heure ici, nous serions rejetés dans Sedan.
Il partit, disparut avec son escorte, au coude du chemin creux, et
le feu redoubla. On l'avait aperçu sans doute. Les obus, qui,
jusque-là, n'étaient arrivés que de face, se mirent à pleuvoir par
le travers, venant de la gauche. C'étaient les batteries de
Frénois, et une autre batterie, installée dans la presqu'île
d'Iges, qui croisaient leurs salves avec celles du Hattoy. Tout le
plateau de l'Algérie en était balayé. Dès lors, la position de la
compagnie devint terrible. Les hommes, occupés à surveiller ce qui
se passait en face d'eux, eurent cette autre inquiétude dans leur
dos, ne sachant à quelle menace échapper. Coup sur coup, trois
hommes furent tués, deux blessés hurlèrent.
Et ce fut ainsi que le sergent Sapin reçut la mort, qu'il
attendait. Il s'était tourné, il vit venir l'obus, lorsqu'il ne
pouvait plus l'éviter.
-- Ah! voilà! dit-il simplement.
Sa petite figure, aux grands beaux yeux, n'était que profondément
triste, sans terreur. Il eut le ventre ouvert. Et il se lamenta.
-- Oh! ne me laissez pas, emportez-moi à l'ambulance, je vous en
supplie... Emportez-moi.
Rochas voulut le faire taire. Brutalement, il allait lui dire
qu'avec une blessure pareille, on ne dérangeait pas inutilement
deux camarades. Puis, apitoyé:
-- Mon pauvre garçon, attendez un peu que des brancardiers
viennent vous prendre.
Mais le misérable continuait, pleurait maintenant, éperdu du
bonheur rêvé qui s'en allait avec son sang.
-- Emportez-moi, emportez-moi...
Et le capitaine Beaudoin, dont cette plainte exaspérait sans doute
les nerfs en révolte, demanda deux hommes de bonne volonté, pour
le porter à un petit bois voisin, où il devait y avoir une
ambulance volante. D'un bond, prévenant les autres, Chouteau et
Loubet s'étaient levés, avaient saisi le sergent, l'un par les
épaules, l'autre par les pieds; et ils l'emportèrent, au grand
trot. Mais, en chemin, ils le sentirent qui se raidissait, qui
expirait, dans une secousse dernière.
-- Dis donc, il est mort, déclara Loubet. Lâchons-le.
Chouteau, furieusement, s'obstinait.
-- Veux-tu bien courir, feignant! Plus souvent que je le lâche
ici, pour qu'on nous rappelle!
Ils continuèrent leur course avec le cadavre, jusqu'au petit bois,
le jetèrent au pied d'un arbre, s'éloignèrent. On ne les revit que
le soir.
Le feu redoublait, la batterie voisine venait d'être renforcée de
deux pièces; et, dans ce fracas croissant, la peur, la peur folle
s'empara de Maurice. Il n'avait pas eu d'abord cette sueur froide,
cette défaillance douloureuse au creux de l'estomac, cet
irrésistible besoin de se lever, de s'en aller au galop, hurlant.
Sans doute, maintenant, n'y avait-il là qu'un effet de la
réflexion, ainsi qu'il arrive chez les natures affinées et
nerveuses. Mais Jean, qui le surveillait, le saisit de sa forte
main, le garda rudement près de lui, en lisant cette crise lâche,
dans le vacillement trouble de ses yeux. Il l'injuriait tout bas,
paternellement, tâchait de lui faire honte, en paroles violentes,
car il savait que c'est à coups de pied qu'on rend le courage aux
hommes. D'autres aussi grelottaient, Pache qui avait des larmes
plein les yeux, qui se lamentait d'une plainte involontaire et
douce, d'un cri de petit enfant, qu'il ne pouvait retenir. Et il
arriva à Lapoulle un accident, un tel bouleversement d'entrailles,
qu'il se déculotta, sans avoir le temps de gagner la haie voisine.
On le hua, on jeta des poignées de terre à sa nudité, étalée ainsi
aux balles et aux obus. Beaucoup étaient pris de la sorte, se
soulageaient, au milieu d'énormes plaisanteries, qui rendaient du
courage à tous.
-- Bougre de lâche, répétait Jean à Maurice, tu ne vas pas être
malade comme eux... Je te fous ma main sur la figure, moi! Si tu
ne te conduis pas bien.
Il le réchauffait par ces bourrades, lorsque, brusquement, à
quatre cents mètres devant eux, ils aperçurent une dizaine
d'hommes, vêtus d'uniformes sombres, sortant d'un petit bois.
C'étaient enfin des Prussiens, dont ils reconnaissaient les
casques à pointe, les premiers Prussiens qu'ils voyaient depuis le
commencement de la campagne, à portée de leurs fusils. D'autres
escouades suivirent la première; et, devant elles, on distinguait
les petites fumées de poussière, que les obus soulevaient du sol.
Tout cela était fin et précis, les Prussiens avaient une netteté
délicate, pareils à de petits soldats de plomb, rangés en bon
ordre. Puis, comme les obus pleuvaient plus fort, ils reculèrent,
ils disparurent de nouveau derrière les arbres.
Mais la compagnie Beaudoin les avait vus, et elle les voyait
toujours là. Les chassepots étaient partis d'eux-mêmes. Maurice,
le premier, déchargea le sien. Jean, Pache, Lapoulle, tous les
autres l'imitèrent. Il n'y avait pas eu d'ordre, le capitaine
voulut arrêter le feu; et il ne céda que sur un grand geste de
Rochas, disant la nécessité de ce soulagement. Enfin, on tirait
donc, on employait donc ces cartouches qu'on promenait depuis plus
d'un mois, sans en brûler une seule! Maurice surtout en était
ragaillardi, occupant sa peur, s'étourdissant des détonations. La
lisière du bois restait morne, pas une feuille ne bougeait, pas un
Prussien n'avait reparu; et l'on tirait toujours sur les arbres
immobiles.
Puis, ayant levé la tête, Maurice fut surpris d'apercevoir à
quelques pas le colonel De Vineuil, sur son grand cheval, l'homme
et la bête impassibles, comme s'ils étaient de pierre. Face à
l'ennemi, le colonel attendait sous les balles. Tout le 106e
devait s'être replié là, d'autres compagnies étaient terrées dans
les champs voisins, la fusillade gagnait de proche en proche. Et
le jeune homme vit aussi, un peu en arrière, le drapeau, au bras
solide du sous-lieutenant qui le portait. Mais ce n'était plus le
fantôme de drapeau, noyé dans le brouillard du matin. Sous le
soleil ardent, l'aigle dorée rayonnait, la soie des trois couleurs
éclatait en notes vives, malgré l'usure glorieuse des batailles.
En plein ciel bleu, au vent de la canonnade, il flottait comme un
drapeau de victoire.
Pourquoi ne vaincrait-on pas, maintenant qu'on se battait? Et
Maurice, et tous les autres, s'enrageaient, brûlaient leur poudre,
à fusiller le bois lointain, où tombait une pluie lente et
silencieuse de petites branches.