II

Sur le plateau de Floing, au petit jour, dans le brouillard épais,

le clairon Gaude sonna la diane, de tout son souffle. Mais l'air

était si noyé d'eau, que la sonnerie joyeuse s'étouffait. Et les

hommes de la compagnie, qui n'avaient pas même eu le courage de

dresser les tentes, roulés dans les toiles, couchés dans la boue,

ne s'éveillaient pas, pareils déjà à des cadavres, avec leurs

faces blêmes, durcies de fatigue et de sommeil. Il fallut les

secouer un à un, les tirer de ce néant; et ils se soulevaient

comme des ressuscités, livides, les yeux pleins de la terreur de

vivre.

Jean avait réveillé Maurice.

-- Quoi donc? Où sommes-nous?

Effaré, il regardait, n'apercevait que cette mer grise, où

flottaient les ombres de ses camarades. On ne distinguait rien, à

vingt mètres devant soi. Toute orientation se trouvait perdue, il

n'aurait pas été capable de dire de quel côté était Sedan. Mais, à

ce moment, le canon, quelque part, très loin, frappa son oreille.

-- Ah! oui, c'est pour aujourd'hui, on se bat... Tant mieux! On va

donc en finir!

Des voix, autour de lui, disaient de même; et c'était une sombre

satisfaction, le besoin de s'évader de ce cauchemar, de les voir

enfin, ces Prussiens, qu'on était venu chercher, et devant

lesquels on fuyait depuis tant de mortelles heures! On allait donc

leur envoyer des coups de fusil, s'alléger de ces cartouches qu'on

avait apportées de si loin, sans en brûler une seule! Cette fois,

tous le sentaient, c'était l'inévitable bataille.

Mais le canon de Bazeilles tonnait plus haut, et Jean, debout,

écoutait.

-- Où tire-t-on?

-- Ma foi, répondit Maurice, ça m'a l'air d'être vers la Meuse...

Seulement, le diable m'emporte si je me doute où je suis.

-- Écoute, mon petit, dit alors le caporal, tu ne vas pas me

quitter, parce que, vois-tu, il faut savoir, si l'on ne veut pas

attraper de mauvais coups... Moi, j'ai déjà vu ça, j'ouvrirai

l'oeil pour toi et pour moi.

L'escouade, cependant, commençait à grogner, fâchée de ne pouvoir

se mettre sur l'estomac quelque chose de chaud. Pas possible

d'allumer du feu, sans bois sec, et avec un sale temps pareil! Au

moment même où s'engageait la bataille, la question du ventre

revenait, impérieuse, décisive. Des héros peut-être, mais des

ventres avant tout. Manger, c'était l'unique affaire; et avec quel

amour on écumait le pot, les jours de bonne soupe! Et quelles

colères d'enfants et de sauvages, quand le pain manquait!

-- Lorsqu'on ne mange pas, on ne se bat pas, déclara Chouteau. Du

tonnerre de Dieu, si je risque ma peau aujourd'hui!

Le révolutionnaire revenait chez ce grand diable de peintre en

bâtiments, beau parleur de Montmartre, théoricien de cabaret,

gâtant les quelques idées justes, attrapées çà et là, dans le plus

effroyable mélange d'âneries et de mensonges.

-- D'ailleurs, continua-t-il, est-ce qu'on ne s'est pas foutu de

nous, à nous raconter que les Prussiens crevaient de faim et de

maladie, qu'ils n'avaient même plus de chemises et qu'on les

rencontrait sur les routes, sales, en guenilles comme des pauvres?

Loubet se mit à rire, de son air de gamin de Paris, qui avait

roulé au travers de tous les petits métiers des halles.

-- Ah! ouiche! C'est nous autres qui claquons de misère, et à qui

on donnerait un sou, quand nous passons avec nos godillots crevés

et nos frusques de chienlits... Et leurs grandes victoires donc!

Encore de jolis farceurs, lorsqu'ils nous racontaient qu'on venait

de faire Bismarck prisonnier et qu'on avait culbuté toute une

armée dans une carrière... Non, ce qu'ils se sont foutus de nous!

Pache et Lapoulle, qui écoutaient, serraient les poings, en

hochant furieusement la tête. D'autres, aussi, se fâchaient, car

l'effet de ces continuels mensonges des journaux avait fini par

être désastreux. Toute confiance était morte, on ne croyait plus à

rien. L'imagination de ces grands enfants, si fertile d'abord en

espérances extraordinaires, tombait maintenant à des cauchemars

fous.

-- Pardi! ce n'est pas malin, reprit Chouteau, ça s'explique,

puisque nous sommes vendus... Vous le savez bien tous.

La simplicité paysanne de Lapoulle s'exaspérait chaque fois à ce

mot.

-- Oh! vendus, faut-il qu'il y ait des gens canailles!

-- Vendus, comme Judas a vendu son maître, murmura Pache, que

hantaient ses souvenirs d'histoire sainte.

Chouteau triomphait.

-- C'est bien simple, mon Dieu! On sait les chiffres... Mac-Mahon

a reçu trois millions, et les autres généraux chacun un million,

pour nous amener ici... Ca s'est fait à Paris, le printemps

dernier; et, cette nuit, ils ont tiré une fusée, histoire de dire

que c'était prêt, et qu'on pouvait venir nous prendre.

Maurice fut révolté par la stupidité de l'invention. Autrefois,

Chouteau l'avait amusé, presque conquis, grâce à sa verve

faubourienne. Mais, à présent, il ne tolérait plus ce

pervertisseur, ce mauvais ouvrier qui crachait sur toutes les

besognes, afin d'en dégoûter les autres.

-- Pourquoi dites-vous des absurdités pareilles? cria-t-il. Vous

savez bien que ce n'est pas vrai.

-- Comment, pas vrai? ... Alors, maintenant, c'est pas vrai que

nous sommes vendus? ... Ah! dis donc, toi l'aristo! est-ce que tu

en es, de la bande à ces sales cochons de traîtres?

Il s'avançait, menaçant.

-- Tu sais, faudrait le dire, monsieur le bourgeois, parce que,

sans attendre ton ami Bismarck, on te ferait tout de suite ton

affaire.

Les autres, de même, commençaient à gronder, et Jean crut devoir

intervenir.

-- Silence donc! je mets au rapport le premier qui bouge!

Mais Chouteau, ricanant, le hua. Il s'en fichait pas mal de son

rapport! Il se battrait ou il ne se battrait pas, à son idée; et

il ne fallait plus qu'on l'embêtât, parce qu'il n'avait pas des

cartouches que pour les Prussiens. À présent que la bataille était

commencée, le peu de discipline, maintenue par la peur,

s'effondrait: Qu'est-ce qu'on pouvait lui faire? Il filerait, dès

qu'il en aurait assez. Et il fut grossier, excitant les autres

contre le caporal, qui les laissait mourir de faim. Oui, c'était

sa faute, si l'escouade n'avait rien mangé depuis trois jours,

tandis que les camarades avaient eu de la soupe et de la viande.

Mais monsieur était allé se goberger avec l'aristo chez des

filles. On les avait bien vus, à Sedan.

-- Tu as boulotté l'argent de l'escouade, ose donc dire le

contraire, bougre de fricoteur!

Du coup, les choses se gâtèrent. Lapoulle serrait les poings, et

Pache, malgré sa douceur, affolé par la faim, voulait qu'on

s'expliquât. Le plus raisonnable fut encore Loubet, qui se mit à

rire, de son air avisé, en disant que c'était bête de se manger

entre Français, lorsque les Prussiens étaient là. Lui, n'était pas

pour les querelles, ni à coups de poing, ni à coups de fusil; et,

faisant allusion aux quelques centaines de francs qu'il avait

touchées, comme remplaçant militaire, il ajouta:

-- Vrai! s'ils croient que ma peau ne vaut pas plus cher que

ça!... Je vais leur en donner pour leur argent.

Mais Maurice et Jean, irrités de cette agression imbécile,

répondaient violemment, se disculpaient, lorsqu'une voix forte

sortit du brouillard.

-- Quoi donc? quoi donc? quels sont les sales pierrots qui se

disputent?

Et le lieutenant Rochas parut, avec son képi jauni par les pluies,

sa capote où manquaient des boutons, toute sa maigre et

dégingandée personne dans un pitoyable état d'abandon et de

misère. Il n'en était pas moins d'une crânerie victorieuse, les

yeux étincelants, les moustaches hérissées.

-- Mon lieutenant, répondit Jean hors de lui, ce sont ces hommes

qui crient comme ça que nous sommes vendus... Oui, nos généraux

nous auraient vendus...

Dans le crâne étroit de Rochas, cette idée de trahison n'était pas

loin de paraître naturelle, car elle expliquait les défaites qu'il

ne pouvait admettre.

-- Eh bien! qu'est-ce que ça leur fout d'être vendus? ... Est-ce

que ça les regarde? ... Ca n'empêche pas que les Prussiens sont là

et que nous allons leur allonger une de ces raclées dont on se

souvient.

Au loin, derrière l'épais rideau de brume, le canon de Bazeilles

ne cessait point. Et, d'un grand geste, il tendit les bras.

-- Hein! cette fois, ça y est!... On va donc les reconduire chez

eux, à coups de crosse!

Tout, pour lui, depuis qu'il entendait la canonnade, se trouvait

effacé: les lenteurs, les incertitudes de la marche, la

démoralisation des troupes, le désastre de Beaumont, l'agonie

dernière de la retraite forcée sur Sedan. Puisqu'on se battait,

est-ce que la victoire n'était pas certaine? Il n'avait rien

appris ni rien oublié, il gardait son mépris fanfaron de l'ennemi,

son ignorance absolue des conditions nouvelles de la guerre, son

obstinée certitude qu'un vieux soldat d'Afrique, de Crimée et

d'Italie ne pouvait pas être battu. Ce serait vraiment trop drôle,

de commencer à son âge!

Un rire brusque lui fendit les mâchoires. Il eut une de ces

tendresses de brave homme qui le faisaient adorer de ses soldats,

malgré les bourrades qu'il leur distribuait parfois.

-- Écoutez, mes enfants, au lieu de vous disputer, ça vaudra mieux

de boire la goutte... Oui, je vas vous payer la goutte, vous la

boirez à ma santé.

Et, d'une poche profonde de sa capote, il tira une bouteille

d'eau-de-vie, en ajoutant, de son air triomphal, que c'était un

cadeau d'une dame. La veille, en effet, on l'avait vu, attablé au

fond d'un cabaret de Floing, très entreprenant à l'égard de la

servante, qu'il tenait sur ses genoux. Maintenant, les soldats

riaient de bon coeur, tendaient leurs gamelles, dans lesquelles il

versait lui-même, gaiement.

-- Mes enfants, il faut boire à vos bonnes amies, si vous en avez,

et il faut boire à la gloire de la France... Je ne connais que ça,

vive la joie!

-- C'est bien vrai, mon lieutenant, à votre santé et à la santé de

tout le monde!

Tous burent, réconciliés, réchauffés. Ce fut très gentil, cette

goutte, dans le petit froid du matin, au moment de marcher à

l'ennemi. Et Maurice la sentit qui descendait dans ses veines, en

lui rendant la chaleur et la demi-ivresse de l'illusion. Pourquoi

ne battrait-on pas les Prussiens? Est-ce que les batailles ne

réservaient pas leurs surprises, des revirements inattendus dont

l'histoire gardait l'étonnement? Ce diable d'homme ajoutait que

Bazaine était en marche, qu'on l'attendait avant le soir: oh! Un

renseignement sûr, qu'il tenait de l'aide de camp d'un général;

et, bien qu'il montrât la Belgique, pour indiquer la route par

laquelle arrivait Bazaine, Maurice s'abandonna à une de ces crises

d'espoir, sans lesquelles il ne pouvait vivre. Peut-être enfin

était-ce la revanche.

-- Qu'est-ce que nous attendons, mon lieutenant? se permit-il de

demander. On ne marche donc pas!

Rochas eut un geste, comme pour dire qu'il n'avait pas d'ordre.

Puis, après un silence:

-- Quelqu'un a-t-il vu le capitaine?

Personne ne répondit. Jean se souvenait de l'avoir vu, dans la

nuit, s'éloigner du côté de Sedan; mais un soldat prudent ne doit

jamais voir un chef, en dehors du service. Il se taisait, lorsque,

en se retournant, il aperçut une ombre, qui revenait le long de la

haie.

-- Le voici, dit-il.

C'était, en effet, le capitaine Beaudoin. Il les étonna tous par

la correction de sa tenue, son uniforme brossé, ses chaussures

cirées, qui contrastaient si violemment avec le pitoyable état du

lieutenant. Et il y avait en outre une coquetterie, comme des

soins galants, dans ses mains blanches et la frisure de ses

moustaches, un vague parfum de lilas de Perse qui sentait le

cabinet de toilette bien installé de jolie femme.

-- Tiens! Ricana Loubet, le capitaine a donc retrouvé ses bagages!

Mais personne ne sourit, car on le savait peu commode. Il était

exécré, tenant ses hommes à l'écart. Un pète-sec, selon le mot de

Rochas.

Depuis les premières défaites, il avait l'air absolument choqué;

et le désastre que tous prévoyaient lui semblait surtout

inconvenant. Bonapartiste convaincu, promis au plus bel

avancement, appuyé par plusieurs salons, il sentait sa fortune

choir dans toute cette boue. On racontait qu'il avait une très

jolie voix de ténor, à laquelle il devait beaucoup déjà. Pas

inintelligent d'ailleurs, bien que ne sachant rien de son métier,

uniquement désireux de plaire, et très brave, quand il le fallait,

sans excès de zèle.

-- Quel brouillard! dit-il simplement, soulagé de retrouver sa

compagnie, qu'il cherchait depuis une demi-heure, avec la crainte

de s'être perdu.

Tout de suite, un ordre étant enfin arrivé, le bataillon se porta

en avant. De nouveaux flots de brume devaient monter de la Meuse,

car on marchait presque à tâtons, au milieu d'une sorte de rosée

blanchâtre qui tombait en pluie fine. Et Maurice eut alors une

vision qui le frappa, celle du colonel De Vineuil, surgissant tout

d'un coup, immobile sur son cheval, à l'angle de deux routes, lui

très grand, très pâle, tel qu'un marbre de la désespérance, la

bête frissonnante au froid du matin, les naseaux ouverts, tournés

là-bas, vers le canon. Mais, surtout, à dix pas en arrière,

flottait le drapeau du régiment, que le sous-lieutenant de service

tenait, sorti déjà de son fourreau, et qui, dans la blancheur

molle et mouvante des vapeurs, semblait en plein ciel de rêve, une

apparition de gloire, tremblante, près de s'évanouir. L'aigle

dorée était trempée d'eau, tandis que la soie des trois couleurs,

où se trouvaient brodés des noms de victoire, pâlissait, enfumée,

trouée d'anciennes blessures; et il n'y avait guère que la croix

d'honneur, attachée à la cravate, qui mît dans tout cet effacement

l'éclat vif de ses branches d'émail.

Le drapeau, le colonel disparurent, noyés sous une nouvelle vague,

et le bataillon avançait toujours, sans savoir où, comme dans une

ouate humide. On avait descendu une pente, on remontait maintenant

par un chemin étroit. Puis, le cri de halte retentit. Et l'on

resta là, l'arme au pied, les épaules alourdies par le sac, avec

défense de bouger. On devait se trouver sur un plateau; mais

impossible encore de voir à vingt pas, on ne distinguait

absolument rien. Il était sept heures, le canon semblait s'être

rapproché, de nouvelles batteries tiraient de l'autre côté de

Sedan, de plus en plus voisines.

-- Oh! Moi, dit brusquement le sergent Sapin à Jean et à Maurice,

je serai tué aujourd'hui.

Il n'avait pas ouvert la bouche depuis le réveil, l'air enfoncé

dans une rêverie, avec sa grêle figure aux grands beaux yeux et au

petit nez pincé.

-- En voilà une idée! se récria Jean, est-ce qu'on peut dire ce

qu'on attrapera? ... Vous savez, il n'y en a pour personne, et il

y en a pour tout le monde.

Mais le sergent hocha la tête, dans un branle d'absolue certitude.

-- Oh! Moi, c'est comme si c'était fait... Je serai tué

aujourd'hui.

Des têtes se tournèrent, on lui demanda s'il avait vu ça en rêve.

Non, il n'avait rien rêvé; seulement, il le sentait, c'était là.

-- Et ça m'embête tout de même, parce que j'allais me marier, en

rentrant chez moi.

Ses yeux de nouveau vacillèrent, il revoyait sa vie. Fils de

petits épiciers de Lyon, gâté par sa mère qu'il avait perdue,

n'ayant pu s'entendre avec son père, il était resté au régiment,

dégoûté de tout, sans vouloir se laisser racheter; et puis,

pendant un congé, il s'était mis d'accord avec une de ses

cousines, se reprenant à l'existence, faisant ensemble l'heureux

projet de tenir un commerce, grâce aux quelques sous qu'elle

devait apporter. Il avait de l'instruction, l'écriture,

l'orthographe, le calcul. Depuis un an, il ne vivait plus que pour

la joie de cet avenir.

Il eut un frisson, se secoua pour sortir de son idée fixe, en

répétant d'un air calme:

-- Oui, c'est embêtant, je serai tué aujourd'hui.

Personne ne parlait plus, l'attente continua. On ne savait même

pas si l'on tournait le dos ou la face à l'ennemi. Des bruits

vagues, par moments, venaient de l'inconnu du brouillard:

grondements de roues, piétinements de foule, trots lointains de

chevaux. C'étaient les mouvements de troupes que la brume cachait,

toute l'évolution du 7e corps en train de prendre ses positions de

combat. Mais, depuis un instant, il semblait que les vapeurs

devinssent plus légères. Des lambeaux s'enlevaient comme des

mousselines, des coins d'horizon se découvraient, troubles encore,

d'un bleu morne d'eau profonde. Et ce fut, dans une de ces

éclaircies, qu'on vit défiler, tels qu'une chevauchée de fantômes,

les régiments de chasseurs d'Afrique qui faisaient partie de la

division Margueritte. Raides sur la selle, avec leurs vestes

d'ordonnance, leurs larges ceintures rouges, ils poussaient leurs

chevaux, des bêtes minces, à moitié disparues sous la complication

du paquetage. Après un escadron, un autre escadron; et tous,

sortis de l'incertain, rentraient dans l'incertain, avaient l'air

de se fondre sous la pluie fine. Sans doute, ils gênaient, on les

emmenait plus loin, ne sachant qu'en faire, ainsi que cela

arrivait depuis le commencement de la campagne. À peine les avait-

on employés comme éclaireurs, et, dès que le combat s'engageait,

on les promenait de vallon en vallon, précieux et inutiles.

Maurice regardait, en songeant à Prosper.

-- Tiens! murmura-t-il, c'est peut-être lui, là-bas.

-- Qui donc? demanda Jean.

-- Ce garçon de Remilly, tu sais bien, dont nous avons rencontré

le frère à Oches.

Mais les chasseurs étaient passés, et il y eut encore un brusque

galop, un état-major qui dévalait par le chemin en pente. Cette

fois, Jean avait reconnu leur général de brigade, Bourgain-

Desfeuilles, le bras agité dans un geste violent. Il avait donc

daigné quitter enfin l'hôtel de la Croix-D'or; et sa mauvaise

humeur disait assez son ennui de s'être levé si tôt, dans des

conditions d'installation et de nourriture déplorables.

Sa voix tonnante arriva, distincte.

-- Eh! Nom de Dieu! La Moselle ou la Meuse, l'eau qui est là,

enfin!

Le brouillard, pourtant, se levait. Ce fut soudain, comme à

Bazeilles, le déroulement d'un décor, derrière le flottant rideau

qui remontait avec lenteur vers les frises. Un clair ruissellement

de soleil tombait du ciel bleu. Et tout de suite Maurice reconnut

l'endroit où ils attendaient.

-- Ah! dit-il à Jean, nous sommes sur le plateau de l'Algérie...

Tu vois, de l'autre côté du vallon, en face de nous, ce village,

c'est Floing; et là-bas, c'est Saint-Menges; et, plus loin encore,

c'est Fleigneux... Puis, tout au fond, dans la forêt des Ardennes,

ces arbres maigres sur l'horizon, c'est la frontière...

Il continua, la main tendue. Le plateau de l'Algérie, une bande de

terre rougeâtre, longue de trois kilomètres, descendait en pente

douce du bois de la Garenne à la Meuse, dont des prairies le

séparaient. C'était là que le général Douay avait rangé le 7e

corps, désespéré de n'avoir pas assez d'hommes pour défendre une

ligne si développée et pour se relier solidement au 1er corps, qui

occupait, perpendiculairement à lui, le vallon de la Givonne, du

bois de la Garenne à Daigny.

-- Hein? est-ce grand, est-ce grand!

Et Maurice, se retournant, faisait de la main le tour de

l'horizon. Du plateau de l'Algérie, tout le champ de bataille se

déroulait, immense, vers le sud et vers l'ouest: d'abord, Sedan,

dont on voyait la citadelle, dominant les toits; puis, Balan et

Bazeilles, dans une fumée trouble qui persistait; puis, au fond,

les coteaux de la rive gauche, le Liry, la Marfée, la Croix-Piau.

Mais c'était surtout vers l'ouest, vers Donchery, que s'étendait

la vue. La boucle de la Meuse enserrait la presqu'île d'Iges d'un

ruban pâle; et, là, on se rendait parfaitement compte de l'étroite

route de Saint-Albert, qui filait entre la berge et un coteau

escarpé, couronné plus loin par le petit bois du Seugnon, une

queue des bois de la Falizette. En haut de la côte, au carrefour

de la Maison-Rouge, débouchait la route de Vrignes-Aux-Bois et de

Donchery.

-- Vois-tu, par là, nous pourrions nous replier sur Mézières.

Mais, à cette minute même, un premier coup de canon partit de

Saint-Menges. Dans les fonds, traînaient encore des lambeaux de

brouillard, et rien n'apparaissait, qu'une masse confuse, en

marche dans le défilé de Saint-Albert.

-- Ah! les voici, reprit Maurice qui baissa instinctivement la

voix, sans nommer les Prussiens. Nous sommes coupés, c'est fichu!

Il n'était pas huit heures. Le canon, qui redoublait du côté de

Bazeilles, se faisait aussi entendre à l'est, dans le vallon de la

Givonne, qu'on ne pouvait voir: c'était le moment où l'armée du

prince royal de Saxe, au sortir du bois Chevalier, abordait le 1er

corps, en avant de Daigny. Et, maintenant que le XIe corps

Prussien, en marche vers Floing, ouvrait le feu sur les troupes du

général Douay, la bataille se trouvait engagée de toutes parts, du

sud au nord, sur cet immense périmètre de plusieurs lieues.

Maurice venait d'avoir conscience de l'irréparable faute qu'on

avait commise, en ne se retirant pas sur Mézières, pendant la

nuit. Mais, pour lui, les conséquences restaient confuses. Seul,

un sourd instinct du danger lui faisait regarder avec inquiétude

les hauteurs voisines, qui dominaient le plateau de l'Algérie. Si

l'on n'avait pas eu le temps de battre en retraite, pourquoi ne

s'était-on pas décidé à occuper ces hauteurs, en s'adossant contre

la frontière, quitte à passer en Belgique, dans le cas où l'on

serait culbuté? Deux points surtout semblaient menaçants, le

mamelon du Hattoy, au-dessus de Floing, à gauche, et le calvaire

d'Illy, une croix de pierre entre deux tilleuls, à droite. La

veille, le général Douay avait fait occuper le Hattoy par un

régiment, qui, dès le petit jour, s'était replié, trop en l'air.

Quant au calvaire d'Illy, il devait être défendu par l'aile gauche

du 1er corps. Les terres s'étendaient entre Sedan et la forêt des

Ardennes, vastes et nues, profondément vallonnées; et la clef de

la position était visiblement là, au pied de cette croix et de ces

deux tilleuls, d'où l'on balayait toute la contrée environnante.

Trois autres coups de canon retentirent. Puis, ce fut toute une

salve. Cette fois, on avait vu une fumée monter d'un petit coteau,

à gauche de Saint-Menges.

-- Allons, dit Jean, c'est notre tour.

Pourtant, rien n'arrivait. Les hommes, toujours immobiles, l'arme

au pied, n'avaient d'autre amusement que de regarder la belle

ordonnance de la deuxième division, rangée devant Floing, et dont

la gauche, placée en potence, était tournée vers la Meuse, pour

parer à une attaque de ce côté. Vers l'est, se déployait la

troisième division, jusqu'au bois de la Garenne, en dessous

d'Illy, tandis que la première, très entamée à Beaumont, se

trouvait en seconde ligne. Pendant la nuit, le génie avait

travaillé à des ouvrages de défense. Même, sous le feu commençant

des Prussiens, on creusait encore des tranchées-Abris, on élevait

des épaulements.

Mais une fusillade éclata, dans le bas de Floing, tout de suite

éteinte du reste, et la compagnie du capitaine Beaudoin reçut

l'ordre de se reporter de trois cents mètres en arrière. On

arrivait dans un vaste carré de choux, lorsque le capitaine cria,

de sa voix brève:

-- Tous les hommes par terre!

Il fallut se coucher. Les choux étaient trempés d'une abondante

rosée, leurs épaisses feuilles d'or vert retenaient des gouttes,

d'une pureté et d'un éclat de gros brillants.

-- La hausse à quatre cents mètres, cria de nouveau le capitaine.

Alors, Maurice appuya le canon de son chassepot sur un chou qu'il

avait devant lui. Mais on ne voyait plus rien, ainsi au ras du

sol: des terrains s'étendaient, confus, coupés de verdures. Et il

poussa le coude de Jean, allongé à sa droite, en demandant ce

qu'on fichait là. Jean, expérimenté, lui montra, sur un tertre

voisin, une batterie qu'on était en train d'établir. Évidemment,

on les avait postés à cette place pour soutenir cette batterie.

Pris de curiosité, Maurice se releva, désireux de savoir si Honoré

n'en était pas, avec sa pièce; mais l'artillerie de réserve se

trouvait en arrière, à l'abri d'un bouquet d'arbres.

-- Nom de Dieu! hurla Rochas, voulez-vous bien vous coucher!

Et Maurice n'était pas allongé de nouveau, qu'un obus passa en

sifflant. À partir de ce moment, ils ne cessèrent plus. Le tir ne

se régla qu'avec lenteur, les premiers allèrent tomber bien au

delà de la batterie, qui, elle aussi, commençait à tirer.

En outre, beaucoup de projectiles n'éclataient pas, amortis dans

la terre molle; et ce furent d'abord des plaisanteries sans fin

sur la maladresse de ces sacrés mangeurs de choucroute.

-- Ah bien! dit Loubet, il est raté, leur feu d'artifice!

-- Pour sûr qu'ils ont pissé dessus! Ajouta Chouteau, en ricanant.

Le lieutenant Rochas lui-même s'en mêla.

-- Quand je vous disais que ces jean-Foutre ne sont pas même

capables de pointer un canon!

Mais un obus éclata à dix mètres, couvrant la compagnie de terre.

Et, bien que Loubet fît la blague de crier aux camarades de

prendre leurs brosses dans les sacs, Chouteau pâlissant se tut. Il

n'avait jamais vu le feu, ni Pache, ni Lapoulle non plus

d'ailleurs, personne de l'escouade, excepté Jean. Les paupières

battaient sur les yeux un peu troubles, les voix se faisaient

grêles, comme étranglées au passage. Assez maître de lui, Maurice

s'efforçait de s'étudier: il n'avait pas encore peur, car il ne se

croyait pas en danger; et il n'éprouvait, à l'épigastre, qu'une

sensation de malaise, tandis que sa tête se vidait, incapable de

lier deux idées l'une à l'autre. Cependant, son espoir grandissait

plutôt, ainsi qu'une ivresse, depuis qu'il s'était émerveillé du

bel ordre des troupes. Il en était à ne plus douter de la

victoire, si l'on pouvait aborder l'ennemi à la baïonnette.

-- Tiens! murmura-t-il, c'est plein de mouches.

À trois reprises déjà, il avait entendu comme un vol d'abeilles.

-- Mais non, dit Jean, en riant, ce sont des balles.

D'autres légers bourdonnements d'ailes passèrent. Toute l'escouade

tournait la tête, s'intéressait. C'était irrésistible, les hommes

renversaient le cou, ne pouvaient rester en place.

-- Écoute, recommanda Loubet à Lapoulle, en s'amusant de sa

simplicité, quand tu vois arriver une balle, tu n'as qu'à mettre,

comme ça, un doigt devant ton nez: ça coupe l'air, la balle passe

à droite ou à gauche.

-- Mais je ne les vois pas, dit Lapoulle.

Un rire formidable éclata autour de lui.

-- Oh! Le malin, il ne les voit pas!... Ouvre donc tes quinquets,

imbécile!... Tiens! en voici une, tiens! en voici une autre... Tu

ne l'as pas vue, celle-là? elle était verte.

Et Lapoulle écarquillait les yeux, mettait un doigt devant son

nez, pendant que Pache, tâtant le scapulaire qu'il portait,

l'aurait voulu étendre, pour s'en faire une cuirasse sur toute la

poitrine.

Rochas, qui était resté debout, s'écria, de sa voix goguenarde:

-- Mes enfants, les obus, on ne vous défend pas de les saluer.

Quant aux balles, c'est inutile, il y en a trop!

À ce moment, un éclat d'obus vint fracasser la tête d'un soldat,

au premier rang. Il n'y eut pas même de cri: un jet de sang et de

cervelle, et ce fut tout.

-- Pauvre bougre! dit simplement le sergent Sapin, très calme et

très pâle. À un autre!

Mais on ne s'entendait plus, Maurice souffrait surtout de

l'effroyable vacarme. La batterie voisine tirait sans relâche,

d'un grondement continu dont la terre tremblait; et les

mitrailleuses, plus encore, déchiraient l'air, intolérables. Est-

ce qu'on allait rester ainsi longtemps, couchés au milieu des

choux? On ne voyait toujours rien, on ne savait rien. Impossible

d'avoir la moindre idée de la bataille: était-ce même une vraie,

une grande bataille? Au-dessus de la ligne rase des champs,

Maurice ne reconnaissait que le sommet arrondi et boisé du Hattoy,

très loin, désert encore. D'ailleurs, à l'horizon, pas un Prussien

ne se montrait. Seules, des fumées s'élevaient, flottaient un

instant dans le soleil. Et, comme il tournait la tête, il fut très

surpris d'apercevoir, au fond d'un vallon écarté, protégé par des

pentes rudes, un paysan qui labourait sans hâte, poussant sa

charrue attelée d'un grand cheval blanc. Pourquoi perdre un jour?

Ce n'était pas parce qu'on se battait, que le blé cesserait de

croître et le monde de vivre.

Dévoré d'impatience, Maurice se mit debout. Dans un regard, il

revit les batteries de Saint-Menges qui les canonnaient,

couronnées de vapeurs fauves, et il revit surtout, venant de

Saint-Albert, le chemin noir de Prussiens, un pullulement

indistinct de horde envahissante. Déjà, Jean le saisissait aux

jambes, le ramenait violemment par terre.

-- Es-tu fou? tu vas y rester!

Et, de son côté, Rochas jurait.

-- Voulez-vous bien vous coucher! Qui est-ce qui m'a fichu des

gaillards qui se font tuer, quand ils n'en ont pas l'ordre!

-- Mon lieutenant, dit Maurice, vous n'êtes pas couché, vous!

-- Ah! moi, c'est différent, il faut que je sache.

Le capitaine Beaudoin, lui aussi, était bravement debout. Mais il

ne desserrait pas les lèvres, sans lien avec ses hommes, et il

semblait ne pouvoir tenir en place, piétinant d'un bout du champ à

l'autre.

Toujours l'attente, rien n'arrivait. Maurice étouffait sous le

poids de son sac, qui lui écrasait le dos et la poitrine, dans

cette position couchée, si pénible à la longue. On avait bien

recommandé aux hommes de ne jeter leur sac qu'à la dernière

extrémité.

-- Dis donc, est-ce que nous allons passer la journée comme ça?

Finit-il par demander à Jean.

-- Possible... À Solférino, c'était dans un champ de carottes,

nous y sommes restés cinq heures, le nez par terre.

Puis, il ajouta, en garçon pratique:

-- Pourquoi te plains-tu? On n'est pas mal ici. Il sera toujours

temps de s'exposer davantage. Va, chacun son tour. Si l'on se

faisait tous tuer au commencement, il n'y en aurait plus pour la

fin.

-- Ah! interrompit brusquement Maurice, vois donc cette fumée, sur

le Hattoy... Ils ont pris le Hattoy, nous allons la danser belle!

Et, pendant un instant, sa curiosité anxieuse, où entrait le

frisson de sa peur première, eut un aliment. Il ne quittait plus

du regard le sommet arrondi du mamelon, la seule bosse de terrain

qu'il aperçût, dominant la ligne fuyante des vastes champs, au ras

de son oeil. Le Hattoy était beaucoup trop éloigné, pour qu'il y

distinguât les servants des batteries que les Prussiens venaient

d'y établir; et il ne voyait en effet que les fumées, à chaque

décharge, au-dessus d'un taillis, qui devait cacher les pièces.

C'était, comme il en avait eu le sentiment, une chose grave, que

la prise par l'ennemi de cette position, dont le général Douay

avait dû abandonner la défense. Elle commandait les plateaux

environnants. Tout de suite, les batteries, qui ouvraient leur feu

sur la deuxième division du 7e corps, la décimèrent. Maintenant,

le tir se réglait, la batterie Française, près de laquelle était

couchée la compagnie Beaudoin, eut coup sur coup deux servants

tués. Un éclat vint même blesser un homme de cette compagnie, un

fourrier dont le talon gauche fut emporté et qui se mit à pousser

des hurlements de douleur, dans une sorte de folie subite.

-- Tais-toi donc, animal! répétait Rochas. Est-ce qu'il y a du bon

sens à gueuler ainsi, pour un bobo au pied!

L'homme, soudainement calmé, se tut, tomba à une immobilité

stupide, son pied dans sa main.

Et le formidable duel d'artillerie continua, s'aggrava, par-dessus

la tête des régiments couchés, dans la campagne ardente et morne,

où pas une âme n'apparaissait, sous le brûlant soleil. Il n'y

avait que ce tonnerre, que cet ouragan de destruction, roulant au

travers de cette solitude. Les heures allaient s'écouler, cela ne

cesserait point. Mais déjà la supériorité de l'artillerie

allemande s'indiquait, les obus à percussion éclataient presque

tous, à des distances énormes; tandis que les obus Français, à

fusée, d'un vol beaucoup plus court, s'enflammaient le plus

souvent en l'air, avant d'être arrivés au but. Et aucune autre

ressource que de se faire tout petit, dans le sillon où l'on se

terrait! Pas même le soulagement, la griserie de s'étourdir en

lâchant des coups de fusil; car tirer sur qui? Puisqu'on ne voyait

toujours personne, à l'horizon vide!

-- Allons-nous tirer à la fin! répétait Maurice hors de lui. Je

donnerais cent sous pour en voir un. C'est exaspérant d'être

mitraillé ainsi, sans pouvoir répondre.

-- Attends, ça viendra peut-être, répondait Jean, paisible.

Mais un galop, à leur gauche, leur fit tourner la tête. Ils

reconnurent le général Douay, suivi de son état-major, accouru

pour se rendre compte de la solidité de ses troupes, sous le feu

terrible du Hattoy. Il sembla satisfait, il donnait quelques

ordres, lorsque, débouchant d'un chemin creux, le général

Bourgain-Desfeuilles parut à son tour. Ce dernier, tout soldat de

cour qu'il était, trottait insouciamment au milieu des

projectiles, entêté dans sa routine d'Afrique, n'ayant profité

d'aucune leçon. Il criait et gesticulait comme Rochas.

-- Je les attends, je les attends tout à l'heure, au corps à

corps!

Puis, apercevant le général Douay, il s'approcha.

-- Mon général, est-ce vrai, cette blessure du maréchal?

-- Oui, malheureusement... J'ai reçu tout à l'heure un billet du

général Ducrot, où il m'annonçait que le maréchal l'avait désigné

pour prendre le commandement de l'armée.

-- Ah! c'est le général Ducrot!... Et quels sont les ordres?

Le général eut un geste désespéré. Depuis la veille, il sentait

l'armée perdue, il avait vainement insisté pour qu'on occupât les

positions de Saint-Menges et d'Illy, afin d'assurer la retraite

sur Mézières.

-- Ducrot reprend notre plan, toutes les troupes vont se

concentrer sur le plateau d'Illy.

Et il répéta son geste, comme pour dire qu'il était trop tard.

Le bruit du canon emportait ses paroles, mais le sens en était

arrivé très net aux oreilles de Maurice, qui en restait effaré. Eh

quoi! Le maréchal De Mac-Mahon blessé, le général Ducrot

commandant à sa place, toute l'armée en retraite au nord de Sedan!

Et ces faits si graves, ignorés des pauvres diables de soldats en

train de se faire tuer! Et cette partie effroyable, livrée ainsi

au hasard d'un accident, au caprice d'une direction nouvelle! Il

sentit la confusion, le désarroi final où tombait l'armée, sans

chef, sans plan, tiraillée en tous sens; pendant que les allemands

allaient droit à leur but, avec leur rectitude, d'une précision de

machine.

Déjà, le général Bourgain-Desfeuilles s'éloignait, lorsque le

général Douay, qui venait de recevoir un nouveau message, apporté

par un hussard couvert de poussière, le rappela violemment.

-- Général! général!

Sa voix était si haute, si tonnante de surprise et d'émotion,

qu'elle dominait le bruit de l'artillerie.

-- Général! Ce n'est plus Ducrot qui commande, c'est Wimpffen!...

Oui, il est arrivé hier, en plein dans la déroute de Beaumont,

pour remplacer De Failly à la tête du 5e corps... Et il m'écrit

qu'il avait une lettre de service du ministre de la guerre, le

mettant à la tête de l'armée, dans le cas où le commandement

viendrait à être libre... Et l'on ne se replie plus, les ordres

sont de regagner et de défendre nos positions premières.

Les yeux arrondis, le général Bourgain-Desfeuilles écoutait.

-- Nom de Dieu! dit-il enfin, faudrait savoir... Moi, je m'en fous

d'ailleurs!

Et il galopa, réellement insoucieux au fond, n'ayant vu dans la

guerre qu'un moyen rapide de passer général de division, gardant

la seule hâte que cette bête de campagne s'achevât au plus tôt,

depuis qu'elle apportait si peu de contentement à tout le monde.

Alors, parmi les soldats de la compagnie Beaudoin, ce fut une

risée. Maurice ne disait rien, mais il était de l'avis de Chouteau

et de Loubet, qui blaguaient, débordants de mépris. À hue, à dia!

Va comme je te pousse! En v'là des chefs qui s'entendaient et qui

ne tiraient pas la couverture à eux! est-ce que le mieux n'était

pas d'aller se coucher, quand on avait des chefs pareils? Trois

commandants en deux heures, trois gaillards qui ne savaient pas

même au juste ce qu'il y avait à faire et qui donnaient des ordres

différents! Non, vrai, c'était à ficher en colère et à démoraliser

le bon Dieu en personne! Et les accusations fatales de trahison

revenaient, Ducrot et Wimpffen voulaient gagner les trois millions

de Bismarck, comme Mac-Mahon.

Le général Douay était resté, en avant de son état-major, seul et

les regards au loin, sur les positions Prussiennes, dans une

rêverie d'une infinie tristesse. Longtemps, il examina le Hattoy,

dont les obus tombaient à ses pieds. Puis, après s'être tourné

vers le plateau d'Illy, il appela un officier, pour porter un

ordre, là-bas, à la brigade du 5e corps, qu'il avait demandée la

veille au général de Wimpffen, et qui le reliait à la gauche du

général Ducrot. Et on l'entendit encore dire nettement:

-- Si les Prussiens s'emparaient du calvaire, nous ne pourrions

rester une heure ici, nous serions rejetés dans Sedan.

Il partit, disparut avec son escorte, au coude du chemin creux, et

le feu redoubla. On l'avait aperçu sans doute. Les obus, qui,

jusque-là, n'étaient arrivés que de face, se mirent à pleuvoir par

le travers, venant de la gauche. C'étaient les batteries de

Frénois, et une autre batterie, installée dans la presqu'île

d'Iges, qui croisaient leurs salves avec celles du Hattoy. Tout le

plateau de l'Algérie en était balayé. Dès lors, la position de la

compagnie devint terrible. Les hommes, occupés à surveiller ce qui

se passait en face d'eux, eurent cette autre inquiétude dans leur

dos, ne sachant à quelle menace échapper. Coup sur coup, trois

hommes furent tués, deux blessés hurlèrent.

Et ce fut ainsi que le sergent Sapin reçut la mort, qu'il

attendait. Il s'était tourné, il vit venir l'obus, lorsqu'il ne

pouvait plus l'éviter.

-- Ah! voilà! dit-il simplement.

Sa petite figure, aux grands beaux yeux, n'était que profondément

triste, sans terreur. Il eut le ventre ouvert. Et il se lamenta.

-- Oh! ne me laissez pas, emportez-moi à l'ambulance, je vous en

supplie... Emportez-moi.

Rochas voulut le faire taire. Brutalement, il allait lui dire

qu'avec une blessure pareille, on ne dérangeait pas inutilement

deux camarades. Puis, apitoyé:

-- Mon pauvre garçon, attendez un peu que des brancardiers

viennent vous prendre.

Mais le misérable continuait, pleurait maintenant, éperdu du

bonheur rêvé qui s'en allait avec son sang.

-- Emportez-moi, emportez-moi...

Et le capitaine Beaudoin, dont cette plainte exaspérait sans doute

les nerfs en révolte, demanda deux hommes de bonne volonté, pour

le porter à un petit bois voisin, où il devait y avoir une

ambulance volante. D'un bond, prévenant les autres, Chouteau et

Loubet s'étaient levés, avaient saisi le sergent, l'un par les

épaules, l'autre par les pieds; et ils l'emportèrent, au grand

trot. Mais, en chemin, ils le sentirent qui se raidissait, qui

expirait, dans une secousse dernière.

-- Dis donc, il est mort, déclara Loubet. Lâchons-le.

Chouteau, furieusement, s'obstinait.

-- Veux-tu bien courir, feignant! Plus souvent que je le lâche

ici, pour qu'on nous rappelle!

Ils continuèrent leur course avec le cadavre, jusqu'au petit bois,

le jetèrent au pied d'un arbre, s'éloignèrent. On ne les revit que

le soir.

Le feu redoublait, la batterie voisine venait d'être renforcée de

deux pièces; et, dans ce fracas croissant, la peur, la peur folle

s'empara de Maurice. Il n'avait pas eu d'abord cette sueur froide,

cette défaillance douloureuse au creux de l'estomac, cet

irrésistible besoin de se lever, de s'en aller au galop, hurlant.

Sans doute, maintenant, n'y avait-il là qu'un effet de la

réflexion, ainsi qu'il arrive chez les natures affinées et

nerveuses. Mais Jean, qui le surveillait, le saisit de sa forte

main, le garda rudement près de lui, en lisant cette crise lâche,

dans le vacillement trouble de ses yeux. Il l'injuriait tout bas,

paternellement, tâchait de lui faire honte, en paroles violentes,

car il savait que c'est à coups de pied qu'on rend le courage aux

hommes. D'autres aussi grelottaient, Pache qui avait des larmes

plein les yeux, qui se lamentait d'une plainte involontaire et

douce, d'un cri de petit enfant, qu'il ne pouvait retenir. Et il

arriva à Lapoulle un accident, un tel bouleversement d'entrailles,

qu'il se déculotta, sans avoir le temps de gagner la haie voisine.

On le hua, on jeta des poignées de terre à sa nudité, étalée ainsi

aux balles et aux obus. Beaucoup étaient pris de la sorte, se

soulageaient, au milieu d'énormes plaisanteries, qui rendaient du

courage à tous.

-- Bougre de lâche, répétait Jean à Maurice, tu ne vas pas être

malade comme eux... Je te fous ma main sur la figure, moi! Si tu

ne te conduis pas bien.

Il le réchauffait par ces bourrades, lorsque, brusquement, à

quatre cents mètres devant eux, ils aperçurent une dizaine

d'hommes, vêtus d'uniformes sombres, sortant d'un petit bois.

C'étaient enfin des Prussiens, dont ils reconnaissaient les

casques à pointe, les premiers Prussiens qu'ils voyaient depuis le

commencement de la campagne, à portée de leurs fusils. D'autres

escouades suivirent la première; et, devant elles, on distinguait

les petites fumées de poussière, que les obus soulevaient du sol.

Tout cela était fin et précis, les Prussiens avaient une netteté

délicate, pareils à de petits soldats de plomb, rangés en bon

ordre. Puis, comme les obus pleuvaient plus fort, ils reculèrent,

ils disparurent de nouveau derrière les arbres.

Mais la compagnie Beaudoin les avait vus, et elle les voyait

toujours là. Les chassepots étaient partis d'eux-mêmes. Maurice,

le premier, déchargea le sien. Jean, Pache, Lapoulle, tous les

autres l'imitèrent. Il n'y avait pas eu d'ordre, le capitaine

voulut arrêter le feu; et il ne céda que sur un grand geste de

Rochas, disant la nécessité de ce soulagement. Enfin, on tirait

donc, on employait donc ces cartouches qu'on promenait depuis plus

d'un mois, sans en brûler une seule! Maurice surtout en était

ragaillardi, occupant sa peur, s'étourdissant des détonations. La

lisière du bois restait morne, pas une feuille ne bougeait, pas un

Prussien n'avait reparu; et l'on tirait toujours sur les arbres

immobiles.

Puis, ayant levé la tête, Maurice fut surpris d'apercevoir à

quelques pas le colonel De Vineuil, sur son grand cheval, l'homme

et la bête impassibles, comme s'ils étaient de pierre. Face à

l'ennemi, le colonel attendait sous les balles. Tout le 106e

devait s'être replié là, d'autres compagnies étaient terrées dans

les champs voisins, la fusillade gagnait de proche en proche. Et

le jeune homme vit aussi, un peu en arrière, le drapeau, au bras

solide du sous-lieutenant qui le portait. Mais ce n'était plus le

fantôme de drapeau, noyé dans le brouillard du matin. Sous le

soleil ardent, l'aigle dorée rayonnait, la soie des trois couleurs

éclatait en notes vives, malgré l'usure glorieuse des batailles.

En plein ciel bleu, au vent de la canonnade, il flottait comme un

drapeau de victoire.

Pourquoi ne vaincrait-on pas, maintenant qu'on se battait? Et

Maurice, et tous les autres, s'enrageaient, brûlaient leur poudre,

à fusiller le bois lointain, où tombait une pluie lente et

silencieuse de petites branches.

La Débâcle · 第 12 / 25 题