ED. CORBIÈRE.

Charles Cotin soutient, dans les jolis vers suivants, que c'est une

précaution inutile que de cacher les tétons.

Vous cachez votre sein, mais vous montrez vos yeux,

Qui de tout vaincre ont le beau privilège;

N'est-ce pas me sauver du milieu de la neige,

Pour m'exposer au feu des cieux?

Montreuil semble épouser le parti contraire, lorsqu'il fait le reproche

suivant à sa maîtresse:

Pourquoi me montrer votre sein,

Puisqu'un fâcheux jaloux s'oppose à mon dessein?

Votre bonté me tue autant qu'elle me plaît;

Mes yeux sont trop heureux, ma bouche est malheureuse,

Et pour mon pauvre coeur, il ne sait ce qu'il est.

Boursault trouve que les tétons des belles sont très-bien, quand ils ne

sont ni trop cachés, ni trop découverts. Il s'exprime ainsi dans une

lettre où il fait à Mlle de Beaumont le portrait de sa maîtresse, qu'il

nomme Climène: «Climène a les cheveux aussi noirs que vous les avez

blonds; et, comme vous les avez du plus beau blond qui ait jamais été,

elle les a du plus beau noir du monde. Elle a le front assez grand,

assez élevé, pour être admirablement beau; et les sourcils qui sont au

bas sont si noirs, et la symétrie en est si délicate, que pour les

arranger avec tant de justesse, il semble que la nature ait emprunté les

mains de l'art. Ses yeux ravissent la franchise, quand ils ont toute

leur vivacité, et touchent l'âme, quand ils ont toute leur langueur. Son

nez, qui passe pour un peu gros parmi ceux qui ne s'y connoissent pas,

passe pour tout à fait beau parmi ceux qui s'y connoissent. Ses joues

inspirent de l'amour, quand elles ont de la rougeur; et, quand elles

n'en ont point, elles donnent de la tendresse. C'est dommage que sa

bouche soit si petite, parce qu'il en sortiroit en foule toutes les

bonnes choses qui n'en sortent que l'une après l'autre, à cause des

limites du passage; et si j'osois me servir du mot précieux

d'ameublement de bouche, pour dire ce que je pense de ses dents, je vous

protesterois qu'il n'y en a jamais eu de plus riche que le sien. Elle a

les lèvres d'une couleur fort vive, et elle ne les mord jamais. Son

menton passeroit pour impertinent, s'il avoit l'audace d'être laid, et

de se mêler avec toutes les beautés qui sont sur un si charmant visage.

_Le point dont elle se couvre la gorge, est assez raisonnable pour en

laisser voir assez peu, pour ne point causer de desirs qui blessent le

respect que l'on doit à Climène: et toutefois il en montre assez pour

donner envie de voir le reste. Tout le défaut qu'elle a, cette gorge,

c'est qu'elle est aussi dure que son coeur._ Au reste, malgré la peine

que lui cause un amour qui la chagrine, et qui la rend plus maigre

qu'elle ne devroit l'être, elle a les mains si belles, que je ne suis

jamais si ravi que lorsqu'elle m'en donne des soufflets, etc., etc.»

Marot, dans cette épigramme sur Barbe et sur Jacquette, prétend que le

sein, couvert ou non, fait la même impression sur les coeurs.

Quand je voy Barbe, en habit bien duisant,

Qui l'estomac blanc et poly _descoeuvre_,

Je la compare à maint rubis luisant,

Fort bien taillé, mis de mesmes en oeuvre.

Mais quand je voy Jacquette qui se coeuvre

Le dur tetin, le corps de bonne prise,

D'un simple gris accoustrement de frise,

Adonc je dy pour la beauté d'icelle,

Ton habit gris est une cendre grise

Couvrant un feu qui tousjours estincelle.

La meilleure raison qui puisse excuser les femmes qui découvrent leur

sein, c'est qu'il y a longtemps que cela se pratique ainsi; or, une

ancienne coutume passe pour une loi parmi les jurisconsultes.

D'ailleurs, elles tiennent pour maxime qu'il suffit à une femme d'être

chaste de la ceinture en bas. Cependant je doute fort que cette dernière

raison prévalût, quand même on n'aurait pas lu ces vers sur une femme

trop libre dans ses discours:

Une belle et galante dame,

Écoutant volontiers les contes un peu gras,

Disoit pour s'excuser: il suffit qu'une femme

Soit chaste seulement de la ceinture en bas.

--Oh! oh! dit un railleur, la maxime est commode,

Et sur un tel avis, le sexe féminin

Pourra bien amener la mode

De la ceinture d'arlequin.

Enfin, je suppose, et j'avoue si l'on veut, que les dames ont la liberté

de mettre leurs tétons au jour pour vous proposer un autre cas. S'il est

permis de les voir, n'aurons-nous pas aussi la permission de les

toucher? La main et la bouche ne peuvent-elles pas avoir le même

privilège que la vue? Vous m'allez répondre que non: tous les amants

sont cependant d'un autre avis, hormis Scarron et fort peu d'autres. Ce

sale et burlesque auteur, dans son épître chagrine au maréchal d'Albert,

déclare que

Les _patineurs_ sont très-insupportables,

Même aux beautez qui sont très-_patinables_.

Dans son _Roman comique_, il condamne encore Ragotin, d'avoir voulu un

peu patiner, et il dit que _c'est une galanterie provinciale qui tient

plus du satyre que de l'honnête homme._ J'appelle de ses décisions.

Peut-on blâmer le procédé d'un galant homme, qui, voyant un sein

charmant, deux globes d'albâtre, voudrait, par le tact, s'assurer s'ils

ont la dureté désirable, et cela uniquement pour s'instruire? J'approuve

le procédé d'un homme galant qui, après avoir patiné les tétons d'une

dame, improvisa encore cette chanson par-dessus le marché:

Mort de ma vie!

En voyant ces tétons,

Belle Sylvie,

Si beaux, si blancs, si ronds;

Pour savoir s'ils sont durs, j'ai formé le dessein

De passer mon envie,

Et d'y porter la main,

Mort de ma vie!

N'est-ce pas, en effet, une cruauté inouie de nous mettre devant les

yeux ces beaux meubles, et de nous défendre de les regarder et d'y

toucher? J'en prends le galant abbé Cotin à témoin; écoutez-le se

plaindre à sa maîtresse:

Vous me défendez d'approcher

De votre bouche sans pareille:

Votre gorge est une merveille,

Qu'on n'ose ni voir, ni toucher,

Le moins coupable des humains,

Et qui souffre le plus de peine,

C'est, ô trop aimable inhumaine,

Un amant sans yeux et sans mains.

C'est, hélas! nous faire éprouver l'affreux supplice de Tantale; c'est

nous condamner à la mort de Moyse, qui expira en voyant la terre

promise, et qui n'y put entrer. Un autre poëte qui n'avait pu commander

à ses mains, se justifia de cette distraction, avec beaucoup d'esprit,

par la pièce suivante:

Je suis un imprudent, un sot, un téméraire,

Je n'ai point de raison, j'ai l'esprit mal tourné;

Je n'ai pour tout talent que celui de déplaire;

Indigne de vous voir, digne d'être berné.

Voilà, Philis, les épithètes

Que je reçois de vous, en l'humeur où vous êtes;

Et de tout ce courroux vous avez pour raison,

Que ma main a voulu toucher votre téton.

C'est trop punir, Philis, une main criminelle:

Que nous sommes, hélas! bien différens d'humeur!

Pour toucher votre sein vous me faites querelle,

Moi, je ne vous dis rien d'avoir touché mon coeur!

Si, par hasard, la main s'égare dans le transport que fait naître une

gorge rivale de celle de Léda ou d'Hébé, après que l'on a fait le

serment d'être circonspect, croyez-vous que ce parjure soit

irrémissible? Non, sans doute; ces sermens ne lient pas; je suis

persuadé que Jupiter a absous l'amant qui va parler:

«Je promets tous les jours de ne jamais toucher

Les neiges du beau sein dont l'amour me consume,

Mais je ne saurais m'empêcher

De suivre une si douce et si belle coutume.

Cruels devoirs! injustes ennemis!

Pensez-vous qu'Amarante ignore

Qu'amour, comme un enfant qui n'a pas l'âge encore,

Doit être dispensé de ce qu'il a promis?»

«_Jupiter è coelo perjuria ridet amantum._»

Je sais bon gré à Boursault d'être pour les patineurs.

«Ah! juste Dieu, dit-il à M. Charpentier, que la maîtresse à qui je ne

suis que par votre moyen est vertueuse! Pour lui avoir aujourd'hui baisé

deux ou trois fois la main, elle m'a vigoureusement querellé; voyez ce

qui m'arriveroit, si je faisois pis. Je n'ai osé lui dire que je ne

faisois l'amour que pour _baiser_, et que j'aimerais autant être

amoureux _ad honores_, que de ne pas faire les fonctions requises à la

qualité que ses yeux m'ont contraint de prendre. Je croyois, en vérité,

qu'étant amant déclaré d'une fille, c'en étoit être plus d'à moitié le

mari, et qu'on faisoit toujours quelques pas du côté de l'amour défendu,

avant que d'en venir à l'amour permis. A vous dire le vrai, je me lasse

d'être amant, s'il n'y a que cela à faire. Il est juste, si j'ai la

discrétion de ne rien demander à la belle, qui lui coûte quelque chose,

qu'elle ait la complaisance de me laisser prendre ce qui ne lui coûte

rien. La charmante Clotilde, que vous connoissez pour avoir autant de

vertu que fille du monde, en use d'une façon bien plus galante. Quand,

lundi, je revins de la campagne, après deux baisers qu'elle reçut aussi

goulûment que je les lui donnois, son fichu qui vint à tomber, m'ayant

obligé de couvrir sa gorge de mes deux mains, de peur que d'autres ne la

vissent, elle m'en remercia le plus civilement qu'il lui fut possible,

et me demanda si je n'avois besoin que de cela. Il n'y a rien qui

satisfasse tant, ni qui revienne à si peu de frais.»

«Si vous mettez la main au devant d'une fillette, elle la repoussera

vite, et dira: laissez cela. Quand je dis le devant, je l'entends comme

faisoit monsieur le feu premier médecin, qui ayant tâtonné l'estomac

d'une belle demoiselle couchée et un peu malade, coule sa main plus bas,

et, venant à l'intersection du corps, s'y avançoit, quand elle lui dit:

«Hé! monsieur, que pensez-vous faire?--Mademoiselle, je croyois que vous

fussiez comme les vaches de notre pays; que vous eussiez les tetins

entre les jambes.»

_Moyen de parvenir_, ch. IX.

De tout temps le clergé s'escrima en termes plus ou moins crus sur

l'indécence de la toilette des femmes. Vers 1700, la duchesse de

Bourgogne (Marie-Adélaïde de Savoie) devait tenir un enfant avec

_Monseigneur_; mais au moment de procéder à la cérémonie, l'officiant ne

trouva pas que la marraine, qui avait une robe de chasse, se présentât à

l'église en _habit décent_, et le baptême fut remis. Or, veut-on savoir

ce qu'on appelle à la cour l'_habit décent_? Il consiste à se montrer

avec la gorge et les épaules entièrement découvertes, la chute des reins

bien marquée, les bras nus jusqu'au coude, et un pied de rouge sur le

visage. L'habit de chasse cache toutes ces nudités, et les dames le

portent sans rouge.... Cependant le curé appelle ce costume

_indécent_.... Il n'y a que manière de s'entendre sur les mots.

On trouve dans les _Chroniques de l'Oeil de Boeuf_, à l'année 1711, le

passage suivant:

«La morale donna le jour de l'an des étrennes de sa façon aux dames de

Paris; c'est un ouvrage en 2 volumes in-12, intitulé: _De l'abus des

nudités de gorge_. Je n'aurais jamais cru qu'on pût en écrire si long

sur une telle matière; mais elle s'est étendue sous la main de l'auteur.

Chaque tentation que cet usage immodeste peut faire naître est traitée

dans un chapitre à part, où se déroule une longue énumération de

conséquences dont la moindre entraîne le péché mortel; on peut juger des

autres. Il faut convenir que les femmes de notre époque accusent le nu

d'une manière toute lacédémonienne; point de refuge pour les regards

dévots, vainement leur chaste prunelle semble-t-elle dire:

«Ah! cachez-moi ce sein, que je ne saurais voir»,

on persiste à le leur montrer: ici, c'est une robe sans ceinture, telle

qu'on la met en sautant du lit; là, c'est une gorge débordant du corset

complaisant; plus loin, ce sont des bras et des épaules dont la nudité

se réunit à celle des poitrines pour assaillir les continences

ecclésiastiques. Forcé dans les derniers retranchements de sa pudeur

sacrée, le curé de Saint-Étienne-du-Mont s'écriait l'autre jour en

chaire:

«Pourquoi, mesdames, ne pas vous couvrir en notre présence; sachez que

nous sommes de chair et d'os comme les autres hommes!»

L'auditoire s'étant mis à rire, le prédicateur ajouta: «Quand on vous

parle à mots couverts, vous faites la sourde oreille; quand on vous

parle en termes clairs, vous riez: comment donc vous prendre?

«Vous verrez qu'il faudra que le roi envoie ses mousquetaires par la

ville, matin et soir, afin de faire rentrer nos coquettes dans le

devoir, et les gorges dans les corsets.»

Les robes des femmes, longues dans les premiers siècles de la monarchie,

se raccourcirent sous Philippe de Valois, et restèrent très-fermées

jusqu'à Charles VI, et serrées de manière à dessiner les formes de la

taille. Alors seulement les femmes commencèrent à se découvrir les bras,

la gorge et les épaules, et comme la pente est rapide dans le

relâchement des moeurs, elles renouvelèrent sous Charles VII l'antique

usage des bracelets et des colliers.

La cour décente et sévère d'Anne de Bretagne arrêta un moment le torrent

de ce luxe; mais celles de Charles IX et surtout de Henri III, trop

fameux par ses goûts honteux, hâtèrent le débordement; Henri IV,

quoique très-galant, s'y opposa vainement. François 1er vint y mettre

le comble en favorisant le luxe et la galanterie, et prêchant lui-même

d'exemple. La cour de Louis XIV acheva ce que ses prédécesseurs avaient

si bien commencé; l'opulence et la volupté y régnèrent souverainement.

Nous avons dit plus haut ce qu'on entendait dans cette cour débauchée

par _habit décent_.

Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans parler de cette fameuse secte

qui se forma en Hollande et dont Bayle, dans son _Dictionnaire

critique_, au mot _Mammillaires_, nous instruit fort amplement. Voici,

sans y rien changer, cet article qui trouve ici naturellement sa place:

MAMMILLAIRES, secte parmi les anabaptistes. On ne sait pas bien le temps

où ce nouveau schisme se forma; mais on donne la ville de Harlem pour le

lieu natal de cette subdivision. Elle doit son origine à la liberté

qu'un jeune homme se donna de mettre la main au sein d'une fille qu'il

aimait, et qu'il voulait épouser. Cet attouchement parvint à la

connaissance de l'Église, et là-dessus on délibéra sur les peines que le

délinquant devait souffrir; les uns soutinrent qu'il devait être

excommunié, les autres dirent que sa faute méritait grâce, et ne

voulurent jamais consentir à son excommunication. La dispute s'échauffa

de telle sorte qu'il se forma une rupture totale entre les tenans. Ceux

qui avaient témoigné de l'indulgence pour le jeune homme furent nommés

Mammillaires[7]. En un certain sens, cela fait honneur aux anabaptistes;

car c'est une preuve qu'ils portent la sévérité de la morale beaucoup

plus loin que ceux que l'on nomme rigoristes dans les Pays-Bas[8]. Je

rapporterai à ce propos un certain conte que l'on fait du sieur Labadie.

[Note 7: Il n'est pas besoin de faire ici l'étymologiste. Tous ceux

qui entendent le François savent que le mot _mamelle_, qui n'est plus du

bel usage, signifie la même chose que _teton_.]

[Note 8: Les Casuistes les plus relâchez, les Sanchez et les

Escobars, condamnent l'attouchement des tétons: ils conviennent que

c'est une impureté et une branche de la luxure, l'un des sept péchez

mortels. Mais si je ne me trompe, ils n'imposent pas au coupable une

pénitence fort sévère: et il y a plusieurs païs dans l'Europe où ils

sont presque contraints de traiter cela comme les petites fautes que

l'on appelle _quotidianæ incursiones_. On est si accoûtumé à cette

mauvaise pratique dans ces pays-là, et c'est un spectacle si ordinaire

jusques au milieu des rues, à l'égard surtout du commun peuple, que les

casuistes mitigés se persuadent que cette habitude efface la moitié du

crime: ils croient qu'on ne l'envisage point sous l'idée d'une liberté

fort malhonnête, et que le scandale du spectateur est très-petit. C'est

pourquoi ils passent légèrement sur cet article de la confession. Je ne

pense pas que jamais aucun rigoriste ait différé pour un tel sujet

l'absolution de son pénitent, non pas même dans les climats où cette

espèce de patinage est peu usitée, et passe pour une de ces libertés

dont les personnes de l'autre sexe sont obligées de se fâcher tout de

bon. Ainsi les anabaptistes sont les plus rigides de tous les moralistes

chrétiens, puisqu'ils condamnent à l'excommunication celui qui touche le

sein d'une maîtresse qu'il veut épouser, et qu'ils rompent la communion

ecclésiastique avec ceux qui ne veulent pas excommunier un tel galant.

(_Notes de Bayle._)]

«Tous ceux qui ont ouï parler de ce personnage savent qu'il recommandait

à ses dévots et à ses dévotes quelques exercices spirituels, et qu'il

les dressait au recueillement intérieur et à l'oraison mentale. On dit

qu'ayant marqué à l'une de ses dévotes un point de méditation, et lui

ayant fort recommandé de s'appliquer tout entière pendant quelques

heures à ce grand objet, il s'approcha d'elle lors qu'il la crut la plus

recueillie, et lui mit la main au sein. Elle le repoussa brusquement, et

lui témoigna beaucoup de surprise de ce procédé, et se préparait à lui

faire des censures, lorsqu'il la prévint: «Je vois bien, ma fille, lui

dit-il sans être déconcerté, et avec un air dévot, que vous êtes encore

bien éloignée de la perfection: reconnoissez humblement vôtre foiblesse;

demandez pardon à Dieu d'avoir été si peu attentive aux mystères que

vous deviez méditer. Si vous y aviez apporté toute l'attention

nécessaire, vous ne vous fussiez pas aperçue de ce qu'on faisoit à votre

gorge. Mais vous étiez si peu détachée des sens, si peu concentrée avec

la Divinité, que vous n'avez pas été un moment à reconnoître que je vous

touchois. Je voulois éprouver si votre ferveur dans l'oraison vous

élevoit au-dessus de la matière, et vous unissoit au Souverain-Être, la

vive source de l'immortalité et de la spiritualité, et je vois avec

beaucoup de douleur que vos progrès sont très-petits; vous n'allez que

terre à terre. Que cela vous donne de la confusion, ma fille, et vous

porte à mieux remplir désormais les saints devoirs de la prière

mentale.» On dit que la fille, ayant autant de bon sens que de vertu, ne

fut pas moins indignée de ces paroles que de l'action de Labadie, et

qu'elle ne voulut plus ouïr parler d'un tel directeur. Je ne garantis

point la certitude de tous ces faits, je me contente d'assurer qu'il y a

beaucoup d'apparence que quelques-uns de ces dévots si spirituels, qui

font espérer qu'une forte méditation ravira l'âme et l'empêchera de

s'apercevoir des actions du corps, se proposent de patiner impunément

leurs dévotes, et de faire encore pis. C'est de quoi l'on accuse les

Molinosistes. En général, il n'y a rien de plus dangereux pour l'esprit

que les dévotions trop mystiques et trop quintessenciées, et sans doute

le corps y court quelques risques, et plusieurs y veulent bien être

trompés.

«J'ai ouï dire que des gens d'esprit soutinrent un jour dans une

conversation qu'il n'y aura jamais de _Basiaires_, ou d'_Osculaires_,

entre les Anabaptistes. Ce seraient des gens qu'on retrancherait de sa

communion, parce qu'ils n'auroient pas voulu consentir que l'on

excommuniât ceux qui donnent des baisers à leurs maîtresses. Or voici le

fondement de ceux qui nioient qu'on puisse attendre un tel schisme. Il

n'est pas possible, disoient-ils, qu'au cas qu'il y eût des casuistes

assez sévères pour vouloir que l'excommunication fût la peine d'un

baiser, comme il s'en est trouvé d'assez rigides pour vouloir faire

subir cette pénitence à celui qui avoit touché les tétons de sa

maîtresse. Ces deux cas ne sont point pareils. Les lois de la galanterie

de certains peuples, continuoient-ils, ont établi de génération en

génération, et surtout parmi les personnes du Tiers-État, que les

baisers soient presque la première faveur, et que l'attouchement des

tétons soit presque la dernière, ou la pénultième. Quand on est élevé

sous de tels principes, on ne croit faire, on ne croit souffrir que peu

de chose par des baisers, et l'on croit faire ou souffrir beaucoup par

le maniement du sein. Ainsi, quoique les administrateurs des lois

canoniques ayent fort crié contre le jeune homme qui fut protégé par les

Mammillaires, il ne s'en suit pas qu'ils crieroient contre l'autre

espèce de galanterie. Ils deféreroient à l'usage, ils pardonneroient des

libertés qui ne passent que pour les premiers élémens ou pour l'alphabet

des civilités caressantes. Je ne rapporte ces choses que pour faire voir

qu'il n'y a point de matière sur quoi la conversation des personnes de

mérite ne descende quelquefois. Il n'est pas inutile de faire connoître

cette foiblesse des gens d'esprit. En conscience, une telle spéculation

méritoit-elle d'être examinée? Et, après tout, n'eût-il pas bien mieux

valu ne point répondre décisivement de l'avenir? _De futuro contingenti

non est quoad nos determinata veritas_, disent judicieusement les

maîtres dans les écoles de philosophie.

«Notez en passant qu'il y a eu des pays où l'on supposoit que le premier

baiser qu'une fille recevoit de son galant était celui des fiançailles.

Voici ce qu'on lit dans l'_Histoire de Marseille_: «Le fiancé donnoit

ordinairement un anneau à la fiancée le jour des fiançailles, et lui

faisoit encore quelque présent considérable en reconnoissance du baiser

qu'il lui donnoit. En effet, Fulco, vicomte de Marseille, fit donation,

l'an 1005, à Odile, sa fiancée, pour le premier baiser, de tout le

domaine qu'il avoit aux terres de Sixfours, de Cireste, de Soliers, de

Cuge et d'Olieres. Cet usage étoit fondé à ce que j'estime sur la loi

_Si à sponso_, qui ordonnoit que lorsque le mariage n'avoit pas son

effet, la fiancée gagnoit la moitié des présens qu'elle avoit reçus du

fiancé, car les anciens croioient que la pureté d'une fille étoit

flétrie par un seul baiser, mais cette loi est présentement abrogée en

ce royaume.»

[Illustration]

[Illustration]

Éloge du sein des femmes Ouvrage curieux · 第 56 / 86 题