--Oui, je pars. Je pars demain, déclara, dans le salon où nous étions
réunis, à l'heure du thé, un homme d'environ cinquante ans.
Ces mots déchaînèrent à la minute un concert d'exclamations et de
regrets: «--Quelle chance vous avez!... Je vous envie! Vous allez dans
le Midi, bien sûr? Chercher le soleil? Ah! la chaleur! la bonne chaleur!
--Vous n'y êtes pas, dit-il, je vais quérir la neige et trouver le
froid.»
Et, comme chacun s'étonnait, croyant à une boutade, il précisa sa
pensée: «Mais oui. J'ai été élevé dans cette idée fondamentale qu'il y
avait des saisons. Les saisons! Ma mère m'en a tout de suite, dès que
j'ai pu commencer à bégayer, appris et fait épeler les noms, justement
sur un calendrier, que j'ai depuis conservé comme une rareté et une
relique. C'était un calendrier de 1831, de sa jeunesse à elle, et
qu'elle avait gardé. Je le vois. Fané, décoloré, un peu cassé, ayant
souffert des coins, garni toujours de la ficelle vieux rose qui avait
servi à l'accrocher. Il portait, écrits au-dessus des colonnes de mois,
les noms respectifs des saisons qui étaient au nombre de _quatre_. Oh!
je ne me trompe pas! Mes souvenirs sont très précis. Pas une de plus,
pas une de moins. On les appelait: l'Hiver, le Printemps, l'Été et
l'Automne. Et quatre images ravissantes, ineffaçables à jamais dans mon
esprit et reproduites dans mon coeur, déterminaient et fixaient le
caractère spécial de chacune des époques distinctes et qui ne se
confondaient pas, qui étaient comme les parents, les membres, séparés et
unis, d'une même famille, désignée sous le vocable d'_année_.
» Voici ce que représentaient ces vignettes, tableaux parlants:
» Pour l'Hiver, c'était un lac immense, à perte de vue gelé, sur lequel
glissaient, avec une grâce vertigineuse, des messieurs en chapeau haut
de forme et drapés de manteaux romains, chaussés de patins recourbés
comme des cimeterres. Des dames indolentes étaient poussées dans des
traîneaux d'où retombaient des fourrures balayant la glace, et sur le
bord du lac une vieille femme de la campagne pliait, le dos courbé sous
un fagot de bois mort, tandis qu'au loin,... bien loin... bien loin...
une petite fumée, solide et nourrie, se sauvait d'un toit de chaumière
écrasée de neige. Ah! qu'on devait donc bien se chauffer les pieds dans
cette petite maison-là! Le Printemps, c'était deux jeunes filles,
assises en robe de bal, dans une prairie, taquinant ensemble une
pâquerette, non loin d'une tour gothique sur les créneaux de laquelle
deux pigeons se cajolaient. L'Été s'exprimait par un repas joyeux sur
l'herbe, et la course échevelée d'une fillette en pantalon de percale,
agitant un filet d'un vert de sucre d'orge à la poursuite d'un papillon
de la taille d'un merle. Et enfin, des vendangeurs actifs et accroupis
parmi les treilles couleur d'or, un promeneur pensif avec un livre
ouvert à la main, et des enfants lançant dans le ciel un indécis
cerf-volant plus grand qu'eux, en forme de bouclier des croisades,
soulignaient les charmes acides et toute la mélancolie de l'Automne.
» Tout cela était parfaitement clair et indubitable. On ne pouvait s'y
méprendre. Il y avait des saisons. Elles existaient. Ma mère les avait
vues, comme je vous vois. Elle les avait passées maintes fois depuis
qu'elle était au monde, et ses parents aussi. Souvent elle me raconta
que l'hiver de telle année, en Gâtinais, la rivière avait été prise
pendant plus d'une semaine et qu'elle l'avait traversée à pied, et
qu'elle portait de la mousseline à pois aux processions du mois de
Marie, et que dès juillet on ne savait plus où se fourrer tellement il
faisait chaud. J'ai donc pris, dès le jeune âge, cette mauvaise
habitude, d'une règle climatérique, d'une marche et d'un ordre dans la
succession, la distribution du chaud et du froid, du soleil et de la
pluie, de la grêle et du vent. J'ai besoin pour bien vivre et demeurer
l'esprit tranquille de n'être pas troublé ni bousculé de ce côté-là. De
cette discipline de la nature dépend la mienne, celle de mes pensées, et
si tout se conduit mal autour de moi je commence moi-même à me déranger.
Or voici plus d'une demi-douzaine d'années que le ciel a la berlue et
que les saisons, atteintes de folie, douce ou furieuse, entrent les unes
dans les autres, au point qu'on ne peut plus les distinguer. Elles
semblent s'amuser à un continuel cache-cache, et se déplacer sans cesse.
Et, pour mieux nous jouer un tour, elles n'observent plus le leur. Les
bourgeons pointent en janvier et il gèle à la Trinité. Eh bien, j'avoue
que ces aberrations de la nature me rendent malade et que je m'applique
alors, autant qu'il m'est permis, à y remédier, en allant chercher, là
où j'ai le plus de probabilités de la rencontrer, la température
correspondante au moment de l'année. J'entends maintenir avec énergie,
et rétablir quand elle est rompue, la tradition classique, c
'est-à-dire: du froid pendant l'hiver, du frais au printemps, du chaud
en été, et de l'humide à l'automne. Ces sensations physiques me sont
nécessaires, indispensables. Elles sont réclamées par mon corps et par
ma raison avec autant de force et de netteté que l'est, par mon esprit,
mes yeux et mes oreilles, la perception du temps et de sa mesure...
Pourriez-vous vivre en face d'une horloge continuant à marcher quoique
détraquée, et qui marquerait et sonnerait onze heures quand il en est
trois? Accepteriez-vous, d'autre part, un baromètre qui indiquerait
ponctuellement la tempête quand le firmament est d'azur et qui piquerait
au beau quand l'orage éclate? Non. Comprenez donc en ce cas que j'exige
une corrélation loyale entre la saison et son expression, ses
manifestations logiques et légitimes. Or nous sommes en janvier, et il
fait ici un avril pourri. Je m'en vais donc à la rencontre de l'hiver,
et je pars demain.
--Pour où?
--Pour la Suisse.
--Simplement? C'est tout? Pourquoi pas les pays plus avancés du Nord?
les royaumes de glace? les pôles?
--Parce que je suis un sage et qu'il ne faut rien exagérer... Je veux du
froid, sans doute, du vrai et du bon, mais supportable, du froid joli et
civilisé. Je n'exige pas celui des pâles voyageurs et des virtuoses du
scorbut, celui qui solidifie le mercure et fait craquer les ongles... Ce
sera pour plus tard, quand je serai entraîné. En attendant, la Suisse
pacifique et sans surprises violentes me convient assez. Les hôtels y
sont excellents, chauffés à merveille, les sapins ont des givres qui
semblent oubliés de la nuit de Noël et la neige y a la couleur du lait
qui remplit les seaux de bois dans les vacheries. Je me réjouis déjà de
la voir, étendue partout, cette neige honnête, d'y marcher, d'y compter
les trous de mes pas, d'y observer la forme si sympathique de mes pieds
plus petits que leur trace, d'entendre le craquement de soie que vont
faire, en la pressant bientôt, mes prudentes semelles. J'ai toujours
éprouvé qu'elle exerçait sur nous une action morale extraordinaire et
vivifiante. Elle fouette et bat le sang, resserre les tissus de la peau
comme ceux des idées. Elle fait penser pur et blanc, et jamais ne finit
dans la boue. Le froid précisément la préserve de cette dégradation et
de cette souillure, il la maintient et la pétrifie. C'est le plus beau
des tapis, le plus moelleux des gazons. Et puis la Suisse, prise
brusquement et à petites doses, nous donne, l'hiver, d'admirables leçons
de calme et d'immobilité. Le mouvement même et les exercices auxquels on
s'y livre ont leur rythme, leurs lois, et n'offrent rien de commun avec
l'agitation que nous cause la fièvre cérébrale de Paris. On n'est plus
le même en face de la montagne, on retrouve sa plénitude, son équilibre
et sa sérénité...»
Arrêtant là tout d'un coup son apologie du froid, l'amateur des saisons
sentit qu'il en avait dit assez et rentra dans le silence que personne
autour de lui ne songea d'ailleurs à rompre. Chacun suivait, pour une
minute au plus... dans l'avenir comme dans le passé, sa vision
personnelle d'hiver et de frimas. Celui-ci était retourné aux
récréations de l'enfance... aux mois d'engelures et de cache-nez, aux
glissoires dans la cour... Celui-là aux grand'gardes pendant le siège,
dans les tranchées durcies... Cet autre à la lecture du _Capitaine
Hatteras_, du temps que, sous la lampe de famille, il naviguait en
frôlant les banquises. Une jeune femme, les yeux fermés, dansait à ce
bal costumé où la poudre lui allait si bien... Et, du fond de son
fauteuil, une grand'mère regardait en face d'elle, dans la glace, ses
cheveux devenus d'argent dont la neige ne fondrait plus.