_Neque hic lupis mos, nec fuit leonibus:
Unquam nisi in dispar feris._
Horat. Epod. 7.
_Sed jam serpentum major concordia: parcit
Cognatis maculis similis fera; quando leoni
Fortior eripuit vitam leo? Quo nemore unquam
Expiravit aper majoris dentibus apri?
Indica tigris agit rabida cum tigride pacem
Perpetuam, sævis inter se convenit ursis.
Ast homini, &c._
Juvenal. Sat. 15. v. 150.
_Denique cætera animantia in suo genere probè degunt congregari
videmus, & stare contra dissimilia: leonum feritas inter se non
dimicat, serpentium morsus non petit serpentes, nec maris quidem
belluæ ac pisces nisi in diversa genera sæviunt: at Hercules! Homini
plurima ex homine sunt mala._
Plin. Liv, 7.
Aujourd’hui les animaux sont bien changés. _O tempora! O mores!_ Les
loups dans nos forêts se déchirent; les chiens dans les ruës
s’étranglent; les bœufs, les chevaux, les moutons même se tuent, &
il n’est pas jusqu’aux timides colombes qui ne se battent; enfin
nous ne voyons point d’animaux sur la terre, dans l’eau, ou dans
l’air, qui, pour l’amour, la faim, ou quelques autres intérêts ne se
fassent la guerre comme les hommes.
Cependant chaque Province, chaque Ville a son Histoire, [12]Chaillot
même a la sienne; on a mis beaucoup d’esprit à écrire les tours & les
friponneries d’un miserable Guzman d’Alpharache; on a chanté les
illustres forfaits d’un Cartouche, on a transmis à la posterité, avec
beaucoup d’exactitude, les vies joyeuses des virginités estropiées de la
Grece & de la France: Enfin on ne finit pas de nous donner de faux
Memoires, des Avantures imaginaires, des Anecdotes souvent peu
interessantes, tandis qu’on neglige de connoître les animaux, &
d’apprendre d’eux mille bonnes choses. Orgüeilleuse indifférence! Nous
les croyons faits pour nous, & nous les méprisons trop pour daigner les
étudier. Notre curiosité ne va guerres au-delà du nom, & de la figure de
ceux qui peuvent nous nuire, ou nous servir dans l’usage ordinaire de la
vie, & generalement les plus connus sont ceux qui figurent sur nos
tables.
[12] Village à une demie lieuë de Paris. Cette Histoire est une
critique fine & agréable de la mauvaise érudition des Antiquaires.
Sur tout depuis que les Disciples de Descartes, plus hardis que leur
Maître, ont osé décider que les animaux étoient de pures machines, on
s’est accoutumé à ne voir dans leurs actions que les effets d’un
mecanisme, dont on convient en même-tems de ne pouvoir expliquer les
premiers principes; ainsi presque plus de gloire à esperer pour un
Naturaliste de toutes les découvertes morales qu’il peut faire, il ne
doit point compter sur les applaudissemens d’un Public indifferent pour
tout ce qui n’est pas Phisique.
Je vous avouë, Monsieur, que ces réflexions m’avoient d’abord découragé;
mais enfin j’ai pensé, après [13]Horace, & d’autres grands Hommes Grecs
& Latins, qu’il ne faut pas écrire pour le plus grand nombre, & qu’un
Ouvrage est bon s’il plaît aux Lecteurs pour lesquels il est fait.
[13]
... _Neque te ut miretur turba labores,
Contentus paucis lectoribus, &c._
Horat. Serm. Lib. 1. Sat. 10.
Si dans celui-ci, Monsieur, vous ne trouvés qu’un stile ordinaire, point
de constructions nouvelles, aucun de ces termes ingenieusement créés,
dont on enrichit notre langue depuis quelques années avec tant de
succès, je me flatte au moins que vous y reconnoîtrez un caractere ami
du vrai. Eloigné de la partialité qu’on a reprochée à Pline, à
Quint-Curce, à Velleïus Paterculus, & presque à tous les Historiens tant
anciens que modernes, je ne vous ennuyerai point de l’éloge des Rats.
Je proteste d’abord, (& vous me croirez sans peine,) que je n’ai jamais
aimé les Rats, je n’ai avec eux qu’un commerce necessaire &
très-involontaire; d’ailleurs je n’ai ni Maîtresse, ni Protecteur dont
l’Eloge des Rats pût flatter le goût bizarre: En un mot, je les regarde
avec tout le monde comme des animaux fort incommodes, des pestes
domestiques; mais qu’il est bon de connoître, puisque nous sommes
souvent obligez de vivre avec eux. Cependant je ne dois point aussi
taire leurs bonnes qualités, ni dissimuler ce qui peut leur donner
quelque consideration parmi les Bêtes, autrement en fuyant la partialité
que je blâme, je donnerois dans l’excès opposé, ce qu’on appelle en beau
stile de College, échoüer contre Caribde, en voulant éviter Sylla.
Du reste, après l’étude particuliere que je fais depuis long-tems du
genie & des mœurs du Peuple Rat, on peut compter sur l’exactitude de mes
Observations: Quant aux Auteurs, dont je me servirai, leur nom pour la
plus part fait leur Eloge, tels sont Homere, Herodote, Aristote,
personnages antiques & venerables. Je ferai aussi usage des Relations
des Voyageurs; mais avec les précautions necessaires; j’aurai même
besoin quelquefois des Fables de M. de la Fontaine, parce qu’elles
contiennent dans leurs fictions des verités de caracteres, & peignent
les Rats à peu près comme les Romans peignent les hommes.
Après ces précautions qui me répondent presque du succès de mon Ouvrage,
il faut vous avouër, Monsieur, que ma petite vanité triomphe encore par
un endroit bien plus sensible, je suis furieusement tenté de
m’approprier celle d’Horace, [14]& de dire après lui: _Je me sens deja
venir des aîles pour voler à l’immortalité._
[14]
_Jamjam residunt cruribus asperæ
Pelles, & album mutor in alitem
Supernè, nascunturque leves
Per digitos humerosque plumæ._
Hor. Lib. 2. Ode ultimâ.
Ne me traitez pas, Monsieur, s’il vous plaît, de visionnaire; pesez bien
ce que je vais vous dire, & vous tomberez peut-être d’accord, que ma
folie, si c’en est une, est plus raisonnable que celle du Poëte Latin.
De tant de millions de livres composés par les Egyptiens, les Grecs, les
Romains, & les autres Nations sçavantes, peu ont échappé à la fureur des
Rats qui en ont sûrement plus dévoré que les flâmes n’en consumerent
dans la fameuse Bibliotheque d’Alexandrie.
Juvenal [15]plaint ironiquement un Poëte de son tems, appellé Codrus,
dont des Rats ignorans & bornés à la Langue Latine, eurent la cruauté de
manger les beaux Vers Grecs; il ajoûte que ces Vers étoient toute la
richesse de Codrus, & qu’en les perdant il perdit tout, quoiqu’il ne
perdît rien. Combien nous reste-t-il de titres d’Ouvrages admirables qui
ont eû le triste sort des vers de Codrus? La plus grande partie de ceux
du siecle dernier, ont déja été rongés, & le siecle prochain ne verra
point certainement toutes les Brochures intermittantes, tous les Romans
à parties, tous les écrits Polemiques dont nous sommes inondés, les Rats
en supprimeront beaucoup dont il ne se sauvera que des lambeaux
défigurés à la faveur des extraits & des journaux. Mais si certains
journaux deviennent eux-même la proye des Rats, comme on peut le penser,
combien de productions d’esprit rentreront dans les horreurs du néant,
avec les noms de leurs Auteurs: Ne dois-je donc pas craindre le même
sort; & ce petit peuple _Bibliophage_, n’osera-t-il pas toucher à son
Histoire? Non; il respectera les Archives de son illustration, & les
interests de sa gloire s’opposeront toujours à son avidité.
[15]
_Divina Opici roderunt carmina mures.
Nil habuit Codrus, quis enim negat? & tamen illud
Perdidit infelix totum nihil, &c._
Juven. Sat. 3.
Que d’Auteurs voudroient ainsi n’avoir rien à craindre des Rats! Mais ce
Privilege n’appartient qu’à leur Historiographe; j’en connois tout le
prix. Quelle satisfaction, quel ravissement d’être bien assuré, comme je
le suis, de transmettre son nom à la posterité! La certitude de ce
bonheur, tout imaginaire qu’il est, devient un bonheur réel. Peut-être,
Monsieur, me livrai-je trop aux mouvemens impetueux de ma joye; mais
est-il possible d’avoir beaucoup de gloire, sans un peu de vanité.
J’ai l’honneur d’être, &c.