LUTTES SUPRÊMES

Au moment où les Américains laissaient la Pointe-du-Lac pour s'enfoncer

dans les bois, un homme, auquel Gauthier avait, en passant, fait un

signe d'intelligence, s'était élancé à cheval et avait gagné

Trois-Rivières au galop. C'était un capitaine de milice nommé

Landron[38].

Il arriva sur les sept heures à la ville et piqua droit au logis du

général Fraser qu'il fit éveiller sur le champ pour le prévenir de

l'arrivée des Américains qu'on n'attendait pas si tôt. Fraser fit

immédiatement battre la générale pour rassembler les troupes qui

comptaient sept mille hommes; différents piquets furent placés aux

endroits par lesquels les Bostonnais pouvaient se rendre à la ville,

entre autre à la Croix-Migeon, "hauteur qui commande la place et les

environs".[39] Le général Nesbitt fut mis à la tête d'un détachement pour

aller prendre les Américains en queue, tandis que le major Grant

s'emparait d'un pont, afin de les empêcher de se sauver par la

Rivière-du-loup.

[Note 38: Mémoire de Berthelot.]

[Note 39: Voyez Berthelot et les curieux mémoires de Laterrière.]

Malgré toute la promptitude qu'on apporta à exécuter ces manoeuvres, il

est certain que les Bostonnais fussent arrivés à la ville à

l'improviste, si leur prétendu guide, Antoine Gauthier, n'eût as su

ménager aux Anglais le temps de se préparer à se défendre. Il feignit de

s'égarer, allongea la route des Américains, en leur faisant faire

d'inutiles détours, et retarda leur marche en les conduisant par des

sentiers impraticables. Aussi ne fut-ce que vers huit heures que

Gauthier parvint, avec sept ou huit Bostonnais que formaient une

avant-garde, au pied du coteau Sainte-Marguerite, quelques arpents au

nord de la commune. Le chevalier de Niverville, avec un piquet de douze

volontaires les aperçut, courut au-devant d'eux, et, après un rapide

engagement, les fit tous prisonniers.

Au premier coup de feu, Gauthier s'était jeté à plat ventre pour éviter

d'être atteint par les balles. L'empressement qu'il mit à se rendre, et

la faveur avec laquelle il fut accueilli, prouva aux Américains que cet

homme les avait joués.

Au même instant, le gros des troupes américaines parut sur la hauteur,

tandis que le général Fraser, prévenu de leur arrivée, courait à leur

rencontre avec les forces anglaises.

La bataille s'engagea par une fusillade assez bien nourrie, mais qui des

deux côtés tua peu de monde.

Les Américains arrivaient massés en colonne. Le général anglais, dont

les forces étaient presque deux fois aussi considérables que celles des

Bostonnais, fit déployer ses troupes en ligne, avec deux hommes de front

afin de cerner l'ennemi. Pendant que l'aile droite et l'aile gauche de

la division anglaise avançaient à la course en se repliant l'une vers

l'autre, le centre marchait au pas, tout en répondant vivement au feu

des ennemis. D'attaqués qu'ils devaient être les Anglais se faisaient

assaillants.

Lorsque les troupes anglaises ne furent plus qu'à une demi-portée de

fusil, les Bostonnais, qui avaient compté prendre par surprise et en

plus petit nombre, commencèrent à reculer, malgré les cris de leur

commandant Thompson qui les voulait pousser en avant. Ceux de

l'arrière-garde furent les premiers à de débander pour gagner la lisière

du bois; d'autres les suivirent, et une fois la panique déclarée, le

gros de l'armée américaine emboîta le pas derrière les premiers fuyards.

Il ne resta bientôt plus sur le terrain que deux cents hommes, à la tête

desquels se tenaient le général Thompson, le colonel Irwin, le

capitaine Evrard et quelques autres, tous désireux de disputer jusqu'au

bout la victoire aux Anglais.

Marc Evrard combattait sous les ordres du colonel Irwin. A son côté

était Tranquille que chargeait son arme, tirait, et descendait son homme

à chaque coup de fusil, avec une régularité mécanique. Tous deux

faisaient un rempart de leur corps à la pauvre Alice dont toute la

crainte était de voir son mari tomber sous une balle anglaise. Quant à

son propre péril, elle ne paraissait y songer nullement, et le

sifflement des balles ne semblait la préoccuper q'en autant qu'elles

passaient près de son mari.

--Quelle brave petite femme tu fais, lui dit Evrard en remarquant ce

sang-froid extraordinaire chez une femme aussi délicate!

Tu m'emmèneras donc encore? lui demanda-t-elle en se penchant à son

oreille, et profitant d'un nuage de poudre que les enveloppait, pour

embrasser son mari sur le cou.

--Oui... si nous en revenons.

--Nous allons être pris comme dans une souricière, dit Tranquille.

Écoutez, monsieur Marc, ce serait folie de votre part que de vouloir

rester plus longtemps. Il faut décamper. Vous n'avez rien de bon à

attendre ici. Songez plutôt à madame. Seulement attendez un peu, pour

filer, que les deux lignes anglaises se soient jointes derrière nous.

Autrement, il vous faudrait essuyer le feu des deux files à la fois, et

vous seriez tué bien sûr. Quand la chaîne de ces gredins-là se sera

refermée derrière nous, je me chargerai de vous ouvrir leurs rangs.

Alors vous profiterez de l'éclaircie pour i passer avec madame. Il leur

faudra se retourner, si toutefois ils en ont le temps; alors ils vous

ajusteront mal et vous manqueront. Les voici qui arrivent. Faites

attention à la petite machine que je vais faire jouer contre eux, et

profitez du bon moment. Quant à moi, vous me laisserez faire, je saurai

bien me tirer d'entre leurs pattes.

Tranquille enleva de son cou une grosse corne de buffle pleine de

poudre, en versa une demi-charge sur un chiffon de papier qu'il avait

sur lui, roula ce papier en forme de fusée qu'il introduisit dans le

goulot de la corne, et, ramassant une bourre qui fumait à ses pieds, il

se mit à en raviver le feu.

Les deux ailes ennemies se rejoignaient. Alice qui s'était retournée de

leur côté jeta un cri.

--Quoi! es-tu blessée?... demanda Marc.

--Non, c'est lui, toujours lui! dit-elle en montrant le capitaine Evil

qui commandant la dernière compagnie de l'aile gauche.

Evil aussi les avait aperçus, et les désignait avec agitation aux

soldats qui l'entouraient.

--Je m'en vas te griller les crocs, mon maudit Anglais, grommela

Tranquille. Attention, Monsieur Marc! Je vais jeter ma corne à poudre

dans le tas. Profitez du moment qu'elle viendra de crever pour passer

au milieu des _goddams_ abrutis par l'explosion.

Il approcha la bourre enflammée de la fusée qui prit feu en pétillant,

balança un instant la corne au-dessus de sa tête et la lança de toutes

forces vers James Evil.

Le projectile s'embrasa et éclata en tombant aux pieds du capitaine qui

disparut avec sa compagnie dans un nuage épais de fumée.

--En avant! cria Tranquille.

Marc avait saisi sa femme par la main. Il courut avec elle à l'endroit

où la corne, en éclatant, avait fait ouvrir les rangs de la ligne

anglaise.

Evil que la violence de l'explosion avait renversé se relevait à moitié

roussi, lorsqu'il entrevit passer deux ombres à travers la fumée. Il

allongea le bras droit et porta un fort coup de pointe de son épée à

l'un des fuyards que la fumée lui empêcha de reconnaître Il sentit que

le coup avait fermement porté; l'arme avait dû pénétrer avant dans les

chairs, car elle était teinte de sang.

Avant que Evil eut pu constater quels étaient ceux des rebelles qui

venaient de s'y frayer un passage, un homme, un colosse, tomba comme une

trombe au milieu de la compagnie. C'était Célestin Tranquille qui

protégeait la retraite de ses maîtres. Il tenait son fusil par le canon

et faisait le plus terrible des moulinets avec la crosse de son arme.

Autour de lui, les hommes tombaient comme des épis sous la main du

faucheur. Il était superbe.

La fumée commençait à se dissiper, et Tranquille, qui dominait la ligne

anglaise de toute sa tête aperçut au loin Marc Evrard qui fuyait avec sa

femme. Mais, tout en assommant un Anglais, il fronça le sourcil et

grommela:

--Les gredins ont dû blesser mon maître; il trébuche.

--Par Dieu! saisissez cet homme! cria le capitaine à ses gens qui

s'étaient écartés à une distance respectueuse de Tranquille. Qu'on le

prenne vivant!

Au même instant, comme il jetait les yeux par l'éclaircie que formaient

les rangs entr'ouverts, il aperçut son heureux rival qui s'enfuyait au

sommet du coteau.

--Par satan! vociféra-t-il, feu sur ces maudits!... Arrêtez celui-ci!

Il était hors de lui, il criait des mots sans suite, et ses soldats ne

savaient auquel de ses ordres obéir.

--Lâches que vous êtes! avez-vous donc peur d'un seul homme? cira-t-il

en écumant.

Stimulés par les reproches de leur chef, une dizaine de soldats se

jetèrent sur ce pauvre Tranquille, qui s'était sacrifié pour ses

maîtres, et parvinrent à le désarmer, mais non sans avoir vu trois ou

quatre des leurs assommés mordre la poussière.

--Enfin, je te tiens, canaille! dit Evil en lui montrant le poing. Cette

fois-ci tu ne m'échapperas pas, et ton cou va sentir au bout du gibet la

pesanteur de ton corps!

--Vous m'avez déjà dit cela, répondit Célestin, et je ne m'en porte pas

plus mal...

--Oh! mais cette fois-ci tu vas me payer toute ta dette. Quant aux

autres je les reverrai avant longtemps.

--Bah, c'est encore drôle! repartit Tranquille en haussant les épaules.

Evil songea bine un instant à se lancer, avec quelques soldats à la

poursuite d'Evrard; mais outre qu'il ne pouvait quitter son poste ne un

pareil moment, c'eût été folie de sa part que de s'aventurer dans les

bois où fourmillaient les Américains fugitifs.

C'est ainsi que fur remportée sur les rebelles cette facile victoire.

Les Anglais reprirent glorieux le chemin de la ville, emmenant

prisonniers le général Thompson, le colonel Irwin, et deux cents

soldats. A trois heures de l'après-midi, les Américains avaient perdu en

outre vingt bateaux et huit canons.

Le général Carleton arriva aux Trois-Rivières à six heures du soir. "Il

fit venir Gauthier, et après l'avoir interrogé sur la manière dont il

avait trompé les Américains, il lui dit qu'ils auraient eu droit de le

pendre pour n'avoir pas rempli ses engagements avec eux. Cette

observation peut paraître étrange à plusieurs, ajoute Berthelot, à qui

nous empruntons ce détail, mais je la transmets telle qu'on me l'a

racontée."

Le premier soin du capitaine en arrivant à la ville fut de faire

Conduire Tranquille au corps-de-garde de la caserne où lui-même avait son

logement. On enferma le prisonnier dans un caveau sans fenêtre et dont

la seule issue était une porte auprès de laquelle Evil posa une

sentinelle qui, sur sa vie, devait répondre du captif.

Ayant appris que le gros de l'armée américaine avait fait sa retraite

dans un bois marécageux qui s'étendait en arrière du coteau, et

prévoyant que les malheureux y mourraient de misère et de faim, par un

sentiment d'humanité que les _loyalistes_ zélés blâmèrent beaucoup dans

le temps[40], le général Carleton se décida d'abandonner la possession de

ce pont dont l'occupation par les troupes anglaises empêchait les

Américains de batte en retraite vers Rivière-du-Loup.

[Note 40: "Je ne sais, dit Berthelot, ce qu'on doit le plus blâmer, ou de

la témérité et de l'impéritie des Américains dans cette expédition

contre les Trois-Rivières, ou de la mollesse du général Carleton qui les

laissa échapper des marécages où il pouvait les forcer si facilement à

mettre bas les armes, et qui favorisa leur fuite: Quelle réponse eût-il

faite si on lui eût demandé _pourquoi il sauvait les armées du

Congrès?_"]

L'un des premiers Evil apprit cette détermination du général. Tout en

dissimulant le dépit que lui causait une mesure qui s'opposait à ses

idées de vengeance, il obtint de Carleton d'aller porter lui-même au

major Grant l'ordre d'abandonner le pont et de se replier sur

Trois-Rivières.

James Evil se mit en route avec Gauthier son âme damnée; chacun d'eux

avait un fusil et des munitions.

Quand ils arrivèrent au pont, le détachement du major Grant se préparait

à repousser l'attaque d'un parti d'Américains que l'on voyait s'agiter

sous les bois, à quelque distance. Il semblait évident que les

Bostonnais aux abois voulaient tenter un coup de main pour forcer le

passage.

Evil remit son message à Grant qui ne dissimula point sa mauvaise humeur

en en prenant connaissance.

--Mais, grommela-t-il, ma retraite va tout à fait avoir l'air d'une

fuite devant l'ennemi!

--Que voulez-vous, répondit Evil en haussant les épaules, ce sont les

ordres du général!

--Qu'il prenne alors la responsabilité de ceci! repartit brusquement le

major--Soldats, formez les rangs! Arme au bras.--Eh bien, Evil, que

diable faites-vous là, est-ce que vous ne venez pas avec nous?

En ce moment Evil et Gauthier s'éloignaient de quelques pas et, se

baissant vers le sol, gagnaient une touffe épaisse de broussailles qui

se dressait à une dizaine de pas de la tête du pont et à cinquante pieds

du chemin.

--J'ai une mission à remplir ici, répondit Evil qui se tourna vers le

major, et je profite de l'instant où vous m'entourez, pour me glisser

dans ce buisson, sans que ces chiens de rebelles m'aperçoivent. Il faut

que je les voie défiler.

--Mais s'ils vous surprennent, ils vous casseront la tête!

--C'est mon affaire.

--Que le diable vous garde, si vous voulez faire cette folie!

Evil et Gauthier disparurent dans le buisson.

--Par file à droite, en avant marche! commanda le major dont le

détachement partit au pas dans la direction des Trois-Rivières.

Une demi-heure s'écoula sans que le capitaine et son compagnon

entendissent aucun bruit. N'osant sortir de leur cachette, de peur

d'être aperçus, ils attendaient avec patience. Enfin ils virent un

Américain qui s'avançait prudemment en éclaireur.

Les Bostonnais s'étaient aperçus de la retraite du détachement anglais,

et l'un des leurs se hasardait à venir reconnaître les abords du pont

afin de constater si les Anglais en étaient bien tous partis.

Cet homme, le doigt sur la détente de son fusil, le corps penché en

avant, l'oeil inquiet, scrutait tous les accidents du terrain, prêt à

faire feu et à lever le pied à la moindre alerte. Arrivé en face de la

touffe de broussaille, il hésita quelque peu et la sonda du regard. Mais

sans doute il se fit la réflexion que ce buisson était trop petit pour

cacher des ennemis, et passa outre. Rendu au pont, il regarda rapidement

à droite et à gauche, sembla se rassurer, se redressa, se pencha sur le

garde-fou pour sonder de l'oeil le lit de la rivière, jeta un regard

attentif sur le chemin désert qui s'étendait de l'autre côté du pont,

poussa un grand soupir de satisfaction, jeta son fusil sur l'épaule et

regagna d'un pas leste et assuré la lisière du bois où l'attendaient ses

camarades. Ceux-ci qui le virent revenir sain et sauf lui crièrent de

loin. Il leur répondit à distance en agitant joyeusement son chapeau.

--Attention, maintenant, dit Evil à Gauthier. Tu connais Evrard et sa

femme pour les avoir vus à la Pointe-du-Lac. Examine bien tous ceux qui

vont passer; si tu l'aperçois, feu sur lui. Ajuste bien, de mon côté je

vais faire bonne garde, il ne nous échappera pas. Tu sais que la

récompense en vaut la peine. Du reste c'est un rebelle et la chose est

de bonne guerre. Aussitôt que nous aurons vu tomber notre homme, nous

nous laisserons glisser entre les broussailles qui hérissent le bord de

la rivière, que nous remonterons à la course en gagnant le bois. Mettons

bien nos armes en position et prête à tirer, afin de ne faire, avant le

moment de l'action, aucun bruit qui nous trahisse.

Couchés tous les deux à plat ventre, leur fusil à terre la crosse à

l'épaule et la gueule du canon tournée vers le chemin, ils attendaient,

immobiles et retenant leur souffle.

De la position qu'ils occupaient ils commandaient plusieurs arpents de

chemin, et pouvaient examiner d'avance chacun de ceux qui allaient

passer. Bientôt apparut l'avant-garde amèricaine. Elle approchait au pas

et prête à faire feu; l'éclaireur était à a tête. Quelques-uns des

Bostonnais jetèrent en passant un regard soupçonneux du côté de la

touffe de broussailles. Mais sur un mot de l'éclaireur, ils passèrent

outre. Ceux qui suivaient ne s'en inquiétèrent pas davantage et

s'engagèrent sur le pont en toute confiance, à la suite des premiers.

Pendant plus d'une heure tous ceux qui défilèrent marchaient asses

lestement, quoiqu'ils dussent être exténués. Ensuite vinrent les

traînards moins endurcis à la fatigue que les autres, et puis enfin

quelques éclopés que leur blessure n'empêchait pas de marcher; ils se

traînaient avec peine et ne s'aidaient qu'entre eux, ceux qui étaient

ingambes se dépêchant de prendre de l'avance et ne songeant qu'à leur

propre sûreté[41].

[Note 41: "Leur fuite des Trois-Rivières fut si précipitée qu'ils

abandonnèrent leurs blessés dans les bois." Quelques-uns furent

recueillis et soignés par les Canadiens; mais beaucoup périrent dans la

forêt, où ils s'étaient égarés. Mémoire de Berthelot. Voyez aussi les

Mémoires de Laterrière.]

--Voici le moment de redoubler d'attention, souffla Evil à Gauthier.

Comme sa femme est avec lui--je l'ai reconnue pendant le combat malgré

son déguisement--ils sont tous les deux sans doute parmi les traînards.

D'ailleurs il est blessé, je le sail. Mon épée est encore toute teinte

de sang.

Pendant une heure encore il passa beaucoup de ces misérables blessés

perdant plus ou moins leur sang et leur vie sur le chemin. Et puis la

route se fit déserte et silencieuse. Il pouvait étre alors une heure de

l'après-midi.

--Il n'est point passé, donc il est resté dans le bois, gronda Evil en se

levant. Il faut le retrouver. En route, nous allons battre la forêt et

gagner Trois-Rivières, en passant par le chemin que les autres ont suivi

pour venir ici. Tu connais cela toi, guide-moi. Nous avons des munitions

et des vivres, allons.

Gauthier désarma son mousquet, le jeta sur son épaule, et tous deux

dirigèrent leurs pas vers l'endroit de la forêt d'où les Américains

étaient sortis.

Voici, pendant ce temps, ce qui se passait au corps-de-garde où

Tranquille avait été retenu prisonnier. Réjouis de leur victoire tous

les soldate étaient en liesse. Les officiers venaient de leur faire

distribuer une double ration d'eau-de-vie.

C'était l'heure du dîner. De l'étroit et sombre cachot où il était

enfermé, Tranquille pouvait ouïr les joyeux propos et le cliquetis des

fourchettes et des verres. A plusieurs reprises, il avait eu

connaissance que des camarades du soldat en faction lui avaient apporté

à boire. Bientôt même il entendit la sentinelle, un peu excitée par ses

libations répétées, fredonner une chanson joyeuse.

--Mon homme me semble de bonne humeur, voici le moment de l'appeler,

pensa Tranquille.

Il frappa trois coups dans la porte. Le soldat qui marchait de long en

large, s'approcha et vint ouvrir.

--J'ai soif! lui dit Tranquille.

L'autre, qui ne comprenait pas le français et que l'obscurité qui

régnait dans le caveau empêchait de bien apercevoir le prisonnier, se

pencha en dedans de la porte entrebâillée.

Cinq doigts d'acier se cramponnèrent à son cou, tandis qu'une main le

tirait dans le caveau. Sans lâcher la gorge du soldat, Tranquille lui

asséna de son autre main fermée deux formidables coups de poings dans la

poitrine, et un dernier, vrai coup de massue, en plein sur le crâne. Le

malheureux tomba tout d'une pièce et perdit connaissance avant d'avoir

pu jeter un cri. Tranquille lui enleva sa giberne pleine de cartouches,

la passa à son cou, saisit le fusil de factionnaire, et s'élança hors du

caveau.

La porte de sortie donnait sur la salle à dîner du corps-de-garde. Il ne

fallait pas songer à s'en aller par-là. Et pourtant il n'y avait pas de

temps à perdre, au même instant on l'apercevait de la salle. Il avisa

une fenêtre, reconnut d'un coup d'oeil qu'elle n'était point garnie de

barreaux de fer, l'enfonça d'un coup de pied, et, au milieu des éclats

de verre et des débris de toutes sortes, qui volaient autour de lui, au

bruit des clameurs forcenées des soldats, il sauta dans la rue. D'abord

il courut quelques pas droit devant lui, puis s'orienta, pris ses

longues jambes à son cou et s'élança du côté de la campagne.

Une dizaine de soldats s'étaient jetés à sa poursuite sans avoir eu le

temps de prendre leurs armes, espérant le devancer à la course. Mais les

pauvres diables ne savaient point qu'ils avaient affaire au plus agile

coureur des bois qui ait chassé l'orignal de nos forêts.

A chaque bond qu'il faisait, Tranquille gagnait un pas sur ses

poursuivants. Enfin il atteignit l'extrémité de la ville, sauta dans les

champs où il secoua joyeusement la tête en aspirant l'air libre. Ses

bondissements étaient joyeux et puissants comme ceux d'un fauve qui a

rompu les barreaux de sa cage et dévore l'espace qui le sépare de la

liberté.

Lassés bientôt de leur inutile poursuite, les soldats s'arrêtèrent, et

ahuris, le virent grimper au haut du coteau Sainte-Marguerite et

s'enfoncer dans la forêt.

Maintenant il faut nous reporter au jour précédent, aussitôt après la

bataille. Comme ils s'enfuyaient tous deux en remontant le versant du

coteau, Alice remarqua plusieurs fois que son mari chancelait.

--Es-tu blessé, dis-moi? lui demanda-t-elle à plusieurs reprises.

Mais lui, qui tenait sa main crispée autour du bras de la jeune femme,

fuyait toujours, tout en la maintenant à son côté pour l'empêcher de le

regarder en face.

--Non, non! disait-il avec énergie.

Ce fut ainsi qu'ils gagnèrent le bois où ils s'enfoncèrent en courant

toujours. Ils firent plusieurs arpents, sans s'arrêter une minute. Mais

peu à peu Marc semblait perdre de sa vigueur. Plus incertain son pas se

ralentissait. Alice sentit enfin que les doigts qui retenaient se

desserraient brusquement, et s'aperçut qu'il allait tomber. Elle voulut

le retenir; mais Evrard ploya sur ses jambes sans force, et s'abattit

lourdement sur le sol en entraînant sa femme avec lui.

--Mon Dieu! Marc, qu'as-tu donc? s'écria-t-elle.

En le regardant, elle jeta un cri de terreur et appuya ses doigts fermés

sur la poitrine du jeune homme, d'où s'échappait un flot de sang.

L'épée du capitaine Evil avait percé le sein d'Evrard en pénétrant dans

le poumon droit.

--Il va mourir mon Dieu! fit-elle avec un cri de désespoir qui retentit

sous le dôme des grands arbres--Marc! je t'en prie, réponds-moi!

criait-elle affolée. Tout ce sang... Sa vie qui s'en va, Seigneur Dieu!

A l'aide! Au secours!... Mais ses clameurs se perdaient sous les bois et

l'écho désespérant répondait seul à sa voix.

Après une faiblesse de quelques minutes, Marc un peu soulagé par

l'hémorragie et ranimé par les accents déchirants d'Alice, ouvrit des

yeux hagards. En reprenant peu à peu ses sens, il arrêta ses regards sur

sa femme avec un sentiment indicible d'angoisse.

Elle dévorais ses gestes et aspirait chacun de ses soupirs.

--Oh! ne meurs pas, je t'en prie, Marc! Sauvez-le, mon Dieu! Tuez-moi,

mais qu'il vive lui, Seigneur!

--Alice, soupira le blessé, je t'en prie... ne te désespère pas

ainsi!... Tâche plutôt... d'arrêter mon sang...

L'effort qu'il faisait pour parler produisait un affreux gargouillement

aux lèvres de la blessure, ou la crépitation du sang chassé par

l'expiration rendait de sinistres plaintes.

--Mais, comment l'arrêter ce sang? Marc, dis-moi comment!...

--Du linge... plusieurs plis... bander la poitrine.

Sa voix faiblissait, faiblissait.

De ses mains ensanglantées, Alice arracha plutôt qu'elle n'ouvrit le

gilet qui couvrait sa poitrine, et déchira sa chemise en lambeaux

qu'elle replia plusieurs fois. Quand elle jugea que la compresse était

assez épaisse, elle l'appuya sur la blessure. Tout en l'y maintenant de

sa main gauche, elle défit de la droite sa ceinture que retenait

l'épée, la remonta sous les bras, en ramena les extrémités sur la

poitrine où elle les rejoignit, passa dans la boucle d'argent l'autre

bout de le ceinture qu'elle serra fortement en l'arrêtant ensuite avec

soin.

Le blessé avait fermé les yeux. Petit à petit, sa respiration redevint

plus réguliére et plus forte, et le sang vint colorer un peu ses joues

pâlies.

Agenouillée près de son mari, ses maintes jointes pour une muette

prière, anxieusement penchée sur le corps inerte du blessé, Alice

restait plongée dans une stupeur profonde.

Les bruits du combat avaient cessé. L'on n'entendait plus au loin que

les derniers roulement des tambours battant la retraite glorieuse des

vainqueurs. Au-dessus des deux infortunés les feuillages naissants

frémissaient gaiement sous un joyeux rayon de soleil qui, sortant tout à

coup des nuées pluvieuses du matin, venait réchauffer les bourgeons

nouvellement éclos et refroidis par l'orage de la nuit. Effrayés quelque

temps par le fracas de la bataille, les oiseaux reprenaient, maintenant

leur amoureux babil et se poursuivant sur la cime odoriférante des

arbres.

C'était le printemps qui chantait la renaissance de l'année, le joyeux

murmure de la vie à côté du râle de la mort. Impassible dans son

irrésistible vitalité, la nature continuait le travail fécond de son

incessante reproduction.

Une heure ou deux, peut-être plus encore, s'écoulèrent sans que Marc

donnât d'autre signe de vie qu'une respiration faible et parfois

embarrassée Toujours agenouillée près de lui, Alice restait immobile

comme une froide statue veillant sur un tombeau.

Le soleil allait disparaître derrière les arbres, lorsque le blessé

s'agita faiblement. Alice se pencha sur lui en épiant avec avidité ce

premier indice de retour à la vie.

--Que veux-tu, Marc? fit-elle en appuyant avec passion ses lèvres

froides sur la bouche brûlante de son mari. Réponds-moi, mon ami.

L'ardent contact de cette bouche glacée sur ses lèvres fiévreuses

acheva de tirer le jeune homme de son évanouissement.

--...De l'eau, j'ai soif... je brûle, fit-il en ramenant sa main sur sa

poitrine.

Alice jeta autour d'elle un regard désespéré.

--Attends un peu, mon ami, je m'en vais tâcher d'en trouver,

répondit-elle en dardant un long regard vers le ciel.

Elle se mit en quête, furetant les buissons, scrutant les rochers pour

y découvrir un mince filet d'eau. Mais après une battue d'une

demi-heure, elle s'en revenait la mort dans l'âme et sans avoir pu

trouver une goutte d'eau, lorsqu'elle avisa un méchant cassot d'écorce

qui avait été jeté sur le bord d'un sentier par quelque passant.

Tremblant de peur de voir sa dernière espérance déçue, elle s'approcha

et sentit son coeur palpiter d'une joie immense en apercevant quelques

gouttes d'eau, deux trois gorgées à peine, au fond du cassot. Elle

s'empara de ce vase primitif, bien plus précieux pour elle en ce moment

que s'il eût été d'or pur, et marchant avec une extrême précaution, de

crainte de perdre une seule gutte du précieux liquide, elle s'approcha

de l'endroit où gisait Evrard.

Il avait les yeux ouverts. Au bruit des pas d'Alice il se dressa même à

demi sur son séant.

--Ah! c'est toi!... fit-il avec un grand soupir de satisfaction. Tu as

été bien longtemps...

--Mon ami, répondit-elle avec un sanglot dans la voix, si tu savais

combien il m'a fallu chercher! Encore n'ai-je pu trouver que ceci.

--Je suis un affreux égoïste.. c'est vrai. Mais je souffrais tant de la

soif... vois-tu... j'ai comme du feu... là-dedans!... Cette eau, donne,

oh! donne-la moi!

Elle approcha le cassot des lèvres du blessé, de manière qu'il n'en

perdit pas une goutte.

En deux traits avides il but tout.

--Que c'est bon! soupira-t-il, Dieu que c'est bon! Merci, ma bonne

Alice!

Elle se baissa vers lui, et tout en cherchant sa bouche pour y appuyer

un baiser, elle murmura:

--Ces quelques gouttes d'eau me donnent en ce moment la plus grande joie

de ma vie!

--Quelle heure peut-il étre, maintenant? demanda Marc après quelques

instants de silence.

--Le soleil doit être sous l'horizon; puisque que la forêt commence à

s'assombrir.

--Il faut pourtant... continuer notre route... avant que la nuit... soit

tout à fait venue.

--Continuer! Mais où aller, mon ami?

--Où aller?... Rejoindre les nôtres... Nous en rencontrerons

certainement... dans quelque endroit de la forêt.

--Mais à quelle distance, mon Dieu! Écoute, Marc. La ville n'est pas

bien loin d'ici, j'en reconnaîtrai facilement le chemin et pourrai m'y

rendre en assez peu de temps. J'y trouverai bien quelque âme charitable

qui consente à venir te porter secours. Veux-tu que j'y aille?

--Toi! s'écria Marc en se redressant. Et Evil?...

--C'est vrai, mon Dieu, c'est vrai! dit-elle en fondant en larmes. Ah!

qu'avons-nous fait à Dieu?

--Alice! Alice, tes cris me déchirent le coeur! du courage, je t'en

prie... Écoute! quel est ce bruit?...

Ils tendirent tous deux l'oreille. Des coups sourds et multipliés

retentissaient au loin et arrivaient jusqu'à eux en roulant sous le dôme

du bois.

--Ce sont des coups de hache, remarqua Evrard. Allons de ce côté.

Quelques-uns des nôtres qui abattent un arbre... pour un feu de

bivouac. Allons, à la grâce de dieu... tournons le dos à la ville qui

abrite notre ennemi.

Il voulut se lever, mais ses forces le trahirent, et il retomba sur la

terre.

--Arrête, Marc! tu vas te tuer! lui dit Alice en s'efforçant de le

retenir.

--Donne-moi ma gourde d'eau-de-vie! demanda-t-il.

--Mais si tue en bois, tu vas peut-être te faire un mal affreux?

--Donne!

Elle obéit, déboucha la gourde et la lui appliqua sur les lèvres.

Il but âprement cinq ou six gorgées. Mais ses doigts se crispaient sur sa

poitrine. Il aurait avalé du plomb fondu que la sensation n'eût pas été

plus atroce. Il évita de parler de peur de laisser échapper des cris de

douleur, et resta quelque temps immobile. Enfin, après plusieurs minutes

de silence, il id à sa femme.

--Bois-en toi-même un peu pour te donner des forces... Tu n'as rien

pris, depuis le matin!

Quand elle eut avalé une gorgée:

--Donne-moi la main, lui dit-il.

Lui, s'en aidant, se mit, lentement, bien lentement, sur son séant, puis

à genoux, et puis enfin, après un suprême effort, debout sur ses jambes

qui ployaient sous lui.

--Bon! fit-il. Ton bras à présent.

Il s'y accrocha, et, tout en essayant son premier pas:

--Je n'aurais jamais cru, pensa-t-il, qu'on put souffrir autant sans

mourir.

Ils s'en allaient ainsi, lui s'appuyant sur elle et trébuchant comme un

enfant qui fait ses premiers pas; elle se retenant aux arbres, aux

moindres branches pour s'empêcher de tomber.

Ils n'avaient pas fait un arpent, qu'il lui dit, sa voix tremblait:

--Arrêtons un instant, mais rien qu'un instant.

Il lui passait comme un nuage de sang devant les yeux.

--Mon Dieu! pensa-t-il, pas maintenant, je vous en supplie!... Encore

une heure de vie, Seigneur, que je puisse remettre ma femme entre des

mains amies! C'est si peu pour vous qu'une heure de plus à l'une de vos

créatures, et c'est tant pour moi!

Il fit appel à tout ce que son pauvre corps brisé renfermait encore

d'énergie, et continua d'avancer.

Ils se traînèrent assez longtemps ainsi, lui se heurtant les pieds

contre les pierres et les racines, glissant sur la mousse et sur la

terre humide, mais ne tombant jamais cependant grâce aux efforts

surhumains d'Alice.

Combien de temps marchèrent-ils de la sorte? c'est ce qu'ils n'auraient

pu dire. Mais eussent-ils vécu cent ans, sous les conditions ordinaires

de la vie, qu'un siècle ne leur eût pas semblé plus long que ces

heures, que ces minutes, peut-être, dont chaque seconde égrenait sur eux

des tortures indicibles. Lui, se sentir expirer à chaque pas, et penser

Qu'elle allait bientôt rester seule, perdue en ce grand bois morne!

Elle, de voir s'en aller mourant et se dire qu'elle allait lui survivre!

Et tant de souffrance, et tant d'horreur, le lendemain du jour nuptial..

--J'ai péché contre vos lois, et vous m'en punissez, ô mon Dieu!

soupirait Alice, en étouffant des sanglots qui lui tenaillaient la

gorge.

--Je suis maudit! pensait Evrard.

Firent-ils beaucoup de chemin? On ne le saurait croire. Car, voyez-vous,

les pauvres enfants ne pouvaient aller bien vite!

Cependant les bruits qu'ils avaient entendus devenaient de plus en plus

distincts. Ils finirent même par apercevoir des lueurs entre les arbres.

Ils s'arrêtèrent. On allait, on revenait autour de plusieurs feux. Il

devait y avoir là beaucoup de gens. Un bruissement confus de voix

nombreuses se faisait entendre à distance.

--Allons, allons! dit Evrard avec impatience--J'ai cru que j'allais

tomber, songea-t-il, et si je tombais, ce serait fini!--Du courage, ma

bonne Alice, du courage... dans quelques instants... nous seront sauvés!

S'appuyant tous les deux, maintenant, l'un sur l'autre,--car elle aussi

se sentait défaillir,--ils reprirent ce nouveau et long chemin du

Calvaire.

La nuit s'épaississait de plus en plus, et c'est à peine s'ils pouvaient

y voir leurs pieds. Aussi une racine, à moitié sortie de terre, s'étant

rencontrée sous ses pas, Marc s'y embarrassa le pieds et s'abattit

lourdement sur le sol. Alice jeta un cri de désespoir et de ses deux

bras enserra le corps de son mari pour l'aider à se relever. Mais il

restait étendu par terre comme une passe inerte. De plus elle sentit

qu'un sang chaud lui coulait sur les mains. L'appareil s'était déplacé

dans la chute et la blessure venait de se rouvrir.

Heureusement qu'ils n'étaient plus qu'à trente pas d'une espèce de

clairière où l'armée américaine s'était arrêtée. Alice courut éperdue

jusque-là et demanda de l'aide. Émus par ses cris déchirants quelques

soldats la suivirent. Ils emportèrent le blessé tout à fait insensible

et le déposèrent auprès d'un feu, la tête contre un tronc d'arbre.

--Un chirurgien, pour l'amour de Dieu! cria la jeune femme en montrant

son mari, trouvez un chirurgien!

Et à bout de forces, elle tomba évanouie près du blessé.

Quand elle reprit connaissance, il était tout à fait nuit. Devant elle,

éclairé par le feu qui flambait en pétillant à quelques pas, se tenait

le chirurgien. Celui-ci comprit cette muette mais éloquente

interrogation.

--Ne le dérangez pas, il dort, dit-il à la jeune femme. J'ai pansé sa

blessure avec soin. L'hémorragie est arrêtée.

--Y a-t-il du danger.

--Aucun... pour le moment, Madame

--Sa blessure est elle grave?

--Je vous avouerai, répondit le docteur en hésitant qu'elle est

sérieuse.

--Oh! dites-moi, Monsieur, dites-moi franchement, la croyez-vous

mortelle?

--Il m'est impossible de répondre à cette question avant d'avoir examiné

la plaie au grand jour.

Alice vit bien qu'elle n'obtiendrait pas une réponse plus positive et

tourna vers son mari des yeux pleins de larmes.

--Mais, vous-même, Madame, reprit le médecin, vous êtes bien faible en

ce moment.

Elle haussa les épaules avec indifférence. Ce geste disait:

--Eh! Que m'importe lorsque celui que j'aime se meurt sous mes yeux.

--Avez-vous mangé quelque chose, depuis le matin, Madame?

Alice ne répondit pas.

--Je m'en doutais, pensa le chirurgien.--Tenez, Madame, prenez ce

morceau de pain. C'est tout ce qui reste ici en fait de vivres. Plus

prévoyant que nos gens qui comptaient dîner aux Trois-Rivières, j'avais

emporté quelques provisions pour nos blessés.

--Mais vous-même, Monsieur, n'avez-vous pas faim?

--Non, je viens de manger, il n'y a qu'un instant, repartit le docteur

qui n'hésitait pas à faire un mensonge. C'était son repas qu'il donnait.

--La beauté, la jeunesse, la distinction, l'infortune de cette femme

délicate le touchait profondément.

--Dans ce cas, Monsieur, reprit Alice, j'accepte, mais pour lui! Moi, je

n'ai pas faim.

--C'est de faiblesse que vous vous êtes évanouie, Madame. Vous ferez

bien de manger un peu. Si vous voulez être en état de veiller sur votre

mari, il faut que vous vous donniez un peu de force. Du reste, dans

l'état où il se trouve, mieux vaut qu'il ne mange rien maintenant.

Alice secoua négativement la tête et enfouit le morceau de pain dans la

poche du justaucorps de Marc.

--Croyez-m'en, Madame reprit le docteur, tout ce dont il a besoin à

présent, c'est de boire de temps à autre. Vous lui donnerez de l'eau

quand il en demandera, mais peu à la fois. En voici, près de vous, dans ce

vase; je l'ai puisée pour vous. Elle est bien trouble, l'eau de ce

marais; mais c'est tout ce que nous en avons, et bien heureux

sommes-nous encore de n'en être pas complètement dépourvus. Mais encore

une fois, vous ne pouvez passer la nuit de la sorte. Prenez au moins

quelques gouttes d'eau-de-vie avec de l'eau, j'en ai ici, dans cette

gourde. Oui, n'est-ce pas?

Elle but ce que lui présenta le docteur, le remercia du regard, et,

tombant dans une rêverie morne, se remit à contempler le blessé toujours

assoupi.

Le chirurgien vit qu'on n'avait plus besoin de lui et s'éloigna.

Longtemps Alice demeura dans l'impossibilité de la contemplation,

égrenant dans son coeur meurtri le long rosaire de ses pensées

douloureuses.

Enfin Marc ouvrit les yeux et les promena autour de lui avec égarement.

Comme c'était la première fois qu'il reprenait connaissance depuis sa

chute, il ne comprenait rien à la scène étrange qui s'offrait

brusquement à ses regards. A perte de vue, dans un vaste bas-fond,

s'étendaient des groupes d'hommes couchés pêle-mêle auprès d'une

centaine de feux, çà et là, quelques sentinelles postées autour du camp,

erraient lentement, comme autant de fantômes, dans le silance et

l'ombre. Puissamment éclairés d'en bas les milles arceaux de la cime des

arbres saillissaient vivement sur le ciel sombre, tandis que, à travers

le feuillage clair, tremblotaient quelques étoiles que semblaient

frissonner sous la fraîcheur de la nuit.

Gémissant dans le feuillage touffu de quelques vieux pins qui se

dressaient tout à côté du marécage, le vent produisait ce bruit

mélancolique qui rappelle la plainte des flots mourants sur une grève.

Quelques oiseaux de proie que flairaient la mort, dominaient de temps en

temps cette plainte solennelle et continue, en se jetant l'un à l'autre

de sinistre croassements, tandis qu'un hibou, irrité de l'éclat de tous

ces feux, poussait dans l'espace des miaulements rauques et lugubres.

Marc frissonna, regarda Alice, se souvint et comprit. Il soupira et

ferma les yeux devant cette scène d'une mélancolie poignante.

--Qu'as-tu donc, mon ami, lui demanda sa femme, souffres tu? Veux-tu

quelque chose?

--J'ai soif.

Alice lui souleva la tête et lui présenta de l'eau. Il en fut quelques

gorgées, resta quelques instants immobiles, et puis alla chercher la

main froide d'Alice qu'il pressa doucement dans sa main brûlante, tandis

que deux grosses larmes roulaient dans ses yeux et glissaient de

chaque côté de son visage.

--Oh! je t'en supplie, Marc, balbutia la jeune femme, et avalant un

sanglot, ne pleure pas ainsi, cela te fait trop de mal!

--Pauvre malheureuse enfant, murmura-t-il, tant de souffrances

imméritées... à cause de moi! Rien ne m'ayant jamais réussi...

n'aurais-je pas dû me douter... que je te serais fatal!

--Ne dis pas cela, Marc! Non, vois-tu, c'est moi qui suis abandonnée de

Dieu pour avoir délaissé mon père...

Et l'infortunée créature sentent la main de fer du malheur tordre plus

violemment ses entrailles elle éclata en sanglots et laissa tomber sa

tête défaillante sur l'épaule de Marc.

Ils pleurèrent ainsi longtemps, bien longtemps.

Ce fut une horrible et interminable nuit.

Enfin la soleil se leva et ses rayons vinrent éclairer les fugitifs

éveillés déjà par les premières lueurs du jour. Souillés de poudre et de

boue, quelques-uns de sang, leurs vêtements déchirés, la figure pâlie

par l'insomnie et la faim, ces misérables soldats rappelaient en ce

moment les _Gueux des bois_, paysans armés qui, à la fin du seizième

siècle, guerroyaient en partisans pour l'indépendance des

Provinces-Unies.

Aussitôt que le jour fut assez grand, tout le camp s'ébranla pour se

mettre ne marche, ceux du moins qui le pouvaient. Quant aux blessés, ils

ne furent pas longtemps à s'apercevoir qu'on ne s'occupait point d'eux.

En vain, les chirurgiens et les officiers couraient-ils de groupe en

groupe en suppliant ceux qui étaient valides de ne pas abandonner ainsi

leurs malheureux compagnons d'armes, on leur tournait le dos sans les

écouter, chacun ne songeant plus qu'à soi. L'extrême misère, la terreur

des foules affolées produisent de ces spectacles d'égoïsme hideux qui

ravalent l'homme au dessous de la brute.

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 · 第 46 / 50 题