Alice avait calculé que Tranquille prendrait tout au plus deux jours
pour se rendre à Montréal autant pour en revenir, et peut-être encore
deux autres journées pour trouver Marc, ce qui faisait six jours
d'attente. Aussi vit-elle s'écouler la première semaine sans trop
d'inquiétude et d'alarmes. Cependant dès la cinquième journée, elle
s'était postée à l'une des fenêtres qui donnaient sur le grand chemin et
sur le lac Saint-Pierre pour y guetter l'arrivée de son fiancé, espérant
que grâce à la diligence de Tranquille, elle les verrait accourir tous
deux, même avant le temps qu'elle avait fixé pour leur retour. Mais
quand la huitième journée fut passée sans que rien n'annonçât l'arrivée
prochaine de celui pour qui elle avait tout sacrifiée, une cruelle
angoisse pénétra dans son âme, pointe d'abord acérée mais ténue, et qui
alla se dilatant peu à peu et lui traversant le coeur avec d'affreux
déchirements.
Qui pourrait décrire chacune des pulsations douloureuses de ce coeur
sensible et meurtri, pendant les longues heures qu'elle passait à la
fenêtre de la chaumière, les yeux fixés sur la poussière grise du
chemin, ou sur l'horizon où s'estompait le dernier plan des eaux du lac
assoupi? Qui espérait pénétrer d'un regard certain sous ce petit front
de jeune fille et y saisir chacune des tristes pensées qui s'y agitaient
avec ce tourbillonnement confus que donne la fièvre de l'attente? Quelle
main serait assez téméraire pour oser retracer ces idées innombrables et
agitées comme les milliers d'atomes que l'on voit tourbillonner dans un
mince rayon de soleil?
De temps à autre, le dernier détour rétréci du chemin s'animait à
l'apparition de quelque passant. Alors l'oeil anxieux de la jeune fille
se fixait sur ce point mouvant qui grandissait et prenait une forme plus
distincte en se rapprochant. Mais hélas! ce n'était toujours que quelque
paysan qui apportait sur sa charrette son grain au moulin seigneurial
des Montour, dont on entendait à distance le sourd grondement, ou
quelque courrier bostonnais qui, venant de Montréal, se rendait en toute
hâte aux Trois-Rivières. Tantôt une tache noirâtre tranchant sur l'azur
du lac et du ciel se dessinait légèrement sur l'horizon; petit à petit
ce point grossissant s'abaissait sous le ciel et rentrant de plus en
plus dans la grande plaine du lac, comme un oiseau de mer qui après
avoir plané dans l'espace descend lentement sur les eaux. A mesure
qu'elle se rapprochait le mouvement d'une embarcation s'accentuait au
balancement uniforme des vagues qui se soulevaient et s'abaissaient
comme le sein d'une femme endormie. Mais toujours l'embarcation
doublait, sans y toucher, la Pointe-du-Lac, sa proue fendant l'eau
profonde dans la direction des Trois-Rivières.
Ainsi s'écoulèrent des jours et des semaines. Toujours assise à la même
place, Alice immobile ressemblait, dans sa pose attristée, à une statue
du désespoir muet et résigné. C'est à peine si les premiers feux de
l'aurore qui venaient illuminer les vitres, colorant ses joues d'une
rougeur momentanée, semblaient y jeter une fugitive lueur d'espérance
qui pâlissait sous la lumière plus blanche du jour, et finissait par s'y
éteindre tout à fait quand la nuit venait à tomber sur le lac
assombri.
Ce taciturne désespoir se changea cependant en angoisse fébrile, quand
la nouvelle de la levée du siège de Québec et de la retraite des
Bostonnais parvint à la Pointe-du-Lac, angoisse qui devint frayeur
mortelle, quand Alice vit passer, dans la journée du 21 mai, les bateaux
emmenant à Sorel les dernières troupes américaines qui venaient
d'évacuer les Trois-Rivières. Et puis enfin lorsque, dans la soirée du
six juin, elle apprit que les troupes anglaises avaient repris
possession des Trois-Rivières depuis, l'avant-veille, sa terreur fut à
son comble.
--Partons, Lisette! s'écria-t-elle en éclatant en sanglots, partons sans
retard! _L'autre_ est plus près de moi, je sens son influence fatale qui
se rapproche et me menace. Oh! oui, fuyons cet homme avant qu'il ne
m'ait rejointe, car je sens déjà les approches de la mort qui marche
avec lui!
--Mais où aller? mon Dieu! dit Lisette en pleurant.
--Droit devant nous, et ne nous arrêter que vaincues par la fatigue et
si éloignées de lui qu'il ne puisse pas nous atteindre!
En ce moment se fit entendre au loin dans la nuit tombante le galop
furieux d'un cheval dont les pieds ferrés heurtaient avec rage les
pierres du grand chemin. En face de la maison le cheval s'arrêta net; le
cavalier qui le montant sauta à terre, s'élança sur le seuil, ouvrit
brusquement la porte et demanda d'une voix haletante:
--Est-ce ici que demeure Jean Gagnier?
Avant que le maître eut eu le temps de répondre, un cri de femme, cri
surhumain de la passion qui éclate en transports, fit tressaillir la
maison.
--Marc!...
--Alice!... répondit Evrard en se précipitant vers sa fiancée qui
fléchit sur ses genoux et tomba pâmée dans les bras de son amant.
Et dans l'ombre où était plongé la chaumière, retentit un de ces
baisers ardent où les âmes semblaient s'étreindre et se confondre.
--Femme! cria le maître de la maison en battant le briquet pour faire de
la lumière, prépare le souper de Monsieur qui me paraît avoir fait une
rude journée et doit avoir une faim à dévorer les pierres!
--Mais pourquoi donc as-tu tant tardé?... demandait Alice à Marc. J'en
ai failli mourir!
--Ah! pourquoi, pourquoi?... Alice, parce que la fatalité qui semblait
s'acharner à nous séparer, a voulu que je ne fusse pas à Montréal quand
Tranquille y est arrivé à ma recherche.
--Mais, demanda timidement Lisette, est-ce qu'il n'est pas avec vous?
--Tiens, ma bonne Lisette, c'est toi! repartit Evrard. Non, Célestin ne
m'accompagne pas. Mais rassure-toi, il n'en est pas moins bien portant.
Il sert d'éclaireur à un parti d'Américains qui descends en ce moment
pour venir reprendre l'offensive aux Trois-Rivières. Tu le verras
probablement après-demain.
--Mais où étiez-vous donc? demanda de nouveau Alice à son fiancé en
évitant cette fois de le tutoyer.
--Voici, ma chère Alice, répondit Marc qui s'assit en attirant doucement
la jeune fille auprès de lui. Sachez d'abord que, vers le milieu
d'avril, j'appris au camp de l'Hôpital-Général, devant Québec, que votre
mariage avec le capitaine Evil était fixé au commencement de mai. Les
détails qu'un déserteur de la ville--frère des couturières que madame
Cognard employait à la confection de votre trousseau de mariée--me donna
à ce sujet, ne m'ayant laissé aucun doute sur la réalité du fait, je
suivis le premier mouvement que détermina mon désespoir, et je partis
pour Montréal avec le colonel Arnold, bien décidé de saisir la première
occasion de me faire tuer.
--Marc! fit Alice avec un accent de doux reproche.
Evrard prit la main de la jeune fille, la serra dans la sienne et
poursuivit:
--Arrivé à Montréal j'y dus passer plusieurs jours dans une inaction
complète. On ne s'y battait pas plus qu'à Québec. Je languissais dans
une attende désespérante, quand j'appris que le major américain
Sheborne allait quitter Montréal, pour se porter au secours du major
Butterfield qu'un détachement anglais menaçait aux Cèdres. Je compris
qu'on allait se battre sur ce point et demandai au colonel Arnold
l'autorisation de suivre Sheborne. Le colonel, qui a beaucoup
d'affection pour moi, tenta d'abord de me retenir, et voyant que ce
serait me désobliger que de se refuser à ma demande, il me permit
d'accompagner le major. Nous n'étions que cent hommes. Nous arrivions
aux Cèdres lorsqu'un parti de sauvages, qui combattait sous les ordres
du capitaine anglais, Foster, à qui Butterfield s'était rendu la veille,
nous attaqua à l'improviste. Surpris, les nôtres se rendirent après
quelques minutes de combat. Comme la mort n'avait pas encore voulu de
moi et que ce que je craignais le plus au monde c'était la captivité,
j'opposai une résistance désespérée aux sauvages qui voulaient s'emparer
de moi, et je parvins à leur échapper après une course furieuse à travers
les bois. Plusieurs jours s'écoulèrent avant que je pusse regagner
Montréal, où j'arrivai tellement épuisé de fatigue que je dus m'arrêter
à l'une des premières maisons de la ville; je succombais de lassitude.
Il me fallut passer une couple de jours dans cette maison hospitalière.
Pendant ce temps, Tranquille aux abois battait la ville et la campagne
pour me trouver. Le mauvais sort qui me poussait toujours avait voulu
que ce pauvre Célestin ne pût me trouver en arrivant à Montréal, vu que
le colonel m'avait alors envoyé porter un message aux troupes cantonnées
à Sorel. Nous nous étions croisés en chemin, et Tranquille n'avait pu
parler à Arnold qui s'en était allé à Longueil, le même jour que
j'étais parti pour les Cèdres. Enfin, ce n'est qu'avant hier que ce bon
serviteur a réussi à me rejoindre. Encore n'ai-je pu partir
immédiatement, le colonel s'étant de nouveau trouvé absent de la ville
en ce moment-là. Comme je relève directement de lui, il m'a fallu
attendre son retour pour obtenir la permission de venir ici. J'ai
d'autant plus facilement reçu cette autorisation que je dois commander
un détachement de troupes qui descendent en ce moment pour s'emparer des
Trois-Rivières.
--Quoi! s'écria Alice, faudra-t-il qu'à peine arrivé près de moi, vous
me quittiez encore pour aller vous exposer à la mort?
--Quant à me battre, ma chère Alice, il le faut. Mais pour ce qui est de
mourir, je vous assure que je n'en ai plus aucune envie. Non, je vivrai,
je le sens et je le dois puisque demain matin vous serez ma femme.
--Et bien alors, repartit Alice, vu que j'ai tout quitté pour vous et
que vous voulez bien m'épouser, vous ne saurez m'empêcher de vous suivre
partout où vous irez désormais. Puisque vous allez combattre je vous
accompagnerai. Oh! ne dites pas non, car j'en ai'le droit voyez-vous!
Il y avait tant de décision dans ces paroles de sa fiancée que Marc vit
tout de suite qu'il serait inutile de vouloir la détourner de son
dessein. Il dut même lui promettre sur l'heure qu'elle le suivrait
partout dans sa vie aventureuse.
Nous laisserons les heureux amants passer en un délicieux tête-à-tête
cette soirée qui les voyait réunis après tant de traverses et de
souffrances, et nous nous contenterons d'ajout que lorsqu'Alice se fut
retirée dans sa chambre, Marc se fit dresser un lit dans la pièce
voisine, en ayant soin de placer près de lui ses pistolets et son épée;
le voisinage des Anglais, maîtres des Trois-Rivières, rendait ces
précautions plausibles dans le cas où le capitaine Evil eût été informé
de la présence d'Alice à la Pointe-du-Lac et rodât aux environs, ce qui
n'était pas impossible.
La nuit s'écoula sans qu'aucun incident vint en troubler le calme. Le
jour se leva froid et sombre. Le vent soufflait violemment soulevant les
eaux grisâtres du lac et chassant devant soi d'épaisses nuées pleines
d'orage.
--Nous allons bientôt avoir du gros temps fit le maître en ouvrant la
porte de son logis.
--Vous croyez? dit quelqu'un derrière lui.
C'était Marc Evrard que venait de se lever.
--Oui, Monsieur, reprit l'autre.
--Dites donc, mon ami, repartit Marc, voulez-vous nous rendre un grand
service à mademoiselle Cognard et à moi?
--Comment, Monsieur? mais bien sûr, du moment que ça m'est possible.
Qu'est-ce qu'il faut faire?
--Nous voulons nous marier ce matin, et, comme nous n'avons aucune
connaissance ici, je vous demanderai de vouloir bien servir de père à
mademoiselle et de prier l'un de vos voisins de me rendre le même
office. J'ai sur moi tous mes papiers, et mademoiselle Cognard a eu soin
d'obtenir son extrait de baptême avant de quitter Québec. Vous voyez que
nous somme en état de satisfaire aux formalités requises et que vous ne
risquez rien, mademoiselle étant majeure, du reste, et moi aussi.
Avez-vous aucune objection à nous obliger?
--Certes, non, Monsieur. Pauvre chère demoiselle, va-t-elle être assez
heureuse? Elle en bien pleuré, allez, en vous attendant et vous pouvez
vous vanter d'être joliment aimé! A quelle heure voulez-vous que la
cérémonie se fasse?
--Bien matin, afin de moins attirer l'attention des curieux. A quelle
heure votre curé dit-il sa messe?
--A sept heures, Monsieur
--C'est bon, va pour sept heures.
--Monsieur voudra bien m'excuser alors; il est passé cinq heures, et il
faut que je m'endimanche un peu et que j'aille prévenir le curé et votre
témoin. Mais, Monsieur, croyez-vous que notre curé va vous marier comme
ça sans publication de bans, et sans toutes les autres cérémonies qui
ont coutume de précéder le mariage?
--Ceci me regarde, reprit Evrard, et à ce propos je crois qu'il vaut
mieux ne pas prévenir le curé. Un peu avant la messe nous nous rendrons
tous ensemble à la sacristie, et pendant qu'il sera occupé à se revêtir
de ses habits sacerdotaux, nous nous rapprocherons sans bruit du curé,
et... vous me laisserez faire; tout ira bien.
--Damne... Monsieur, fit le paysan qui se gratta l'oreille (il n'y
voyait pas bien clair en tout cela), du moment que vous m'assurez que
vous ne me mènerez pas à mal, je suis prêt.
--Je réponds de tout, dit Evrard, d'un ton d'autorité qui acheva d'en
imposer au paysan.
Celui-ci sortit.
Marc aperçut la maîtresse du logis; il allait la prier d'éveiller Alice,
mais la voix joyeuse de Lisette qu'il entendit en ce moment répondre à
sa maîtresse, lui prouva que sa fiancée n'avait guère en ce moment plus
sommeil que lui. Il se contenta de dire à la bonne femme qu'elle voulût
bien aller demander à la jeune fille de se tenir prête à sortir sur les
six heures et demie.
Il était près de sept heures lorsque Marc et Alice, suivis de leurs
témoins, pénétrèrent dans la sacristie. Le curé qui passait sa chasuble
et leur tournait le dos, ne les vit pas entrer. S'il les entendit, il ne
leur prêta aucune attention. Evrard fit signe aux témoins de le suivre,
et, tenant sa fiancé par la main, il s'approcha du prêtre aux pieds
duquel il s'agenouilla en disant:
--Monsieur le curé, je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme.
Avant que le curé--il s'était retourné tout surpris--n'eût eu le temps
de dire un seul mot, Alice à qui Marc avait fait la leçon, s'cria à son
tour:
--Monsieur le cure, je prends Monsieur Marc Evrard pour mari.
--Mais en vérité... en vérité..., mes enfants, qu'est-ce que cela veux
dire? que me voulez vous? balbutia le curé ahuri.
--Je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme, reprit Marc.
--Je prends Monsieur Marc Evrard pour mari, répéta la voix d'Alice.
Evrard savait que dans certaines parties de l'Europe, surtout en
Italie, les mariages contractés de la sorte étaient tenus pour valides,
et il s'était servi de cet expédient pour aplanir tous les obstacles et
arriver plus sûrement et plus vite à son but. De son côté le curé
n'était pas sans savoir que l'église romaine regardait comme valides les
mariages ainsi contractés[34]. Aussi ajouta-t-il en revenant de sa
première surprise:
--Relevez-vous, et pourvu que vous me puissiez constater votre identité
je bénirai publiquement votre union à l'église.
[Note 34: "Ces sortes de mariages étaient alors et furent jusqu'à nos
jours tenus pour valides. Toutefois, comme on ne recourait à un tel
expédient que lorsqu'on avait trouvé quelque obstacle ou quelque refus
dans les voies ordinaires, les prêtres mettaient tous leurs soins à
échapper à cette coopération forcé; et quand un d'eux venait à être
surpris par un de ces couples accompagné de témoins, il tentait tous les
moyens possibles de lui échapper. Seulement du moment qu'il avait
entendu les paroles, le mariage était bel et bon et sacré comme s'il
avait été béni par le Pape." Manzoni, _Les Fiancés_]
--Voici nos papiers, ils sont en règle, dit Marc Evrard.
Plusieurs curieux, avertis d'avance par les témoins, envahissaient la
sacristie et ouvraient des yeux démesurés. Alice, qui sentait tous ces
regards fixé sur elle, rougissait jusqu'au front. Bien qu'un peu ému,
Marc donna au curé toutes les explications que celui-ci crut devoir lui
demander sur les circonstances que l'avaient placé dans l'obligation de
recourir à des moyens si peu ordinaires. Il lui démontra combien il
serait inutilement cruel et dangereux de leur refuser de ratifier par le
sacrement l'engagement solennel qu'ils venaient de prendre devant lui.
Le scandale ne serait-il pas plus grand s'il refusait d'unir
solennellement deux personnes qui venaient de se jurer d'être pour
toujours l'une à l'autre, et qui ne voudraient certainement plus se
séparer? Il conclut en disant qu'il n'y avait du reste point de temps à
perdre, bu qu'il s'attendait d'un moment à l'autre à être appelé à
combattre.
Le curé se rendit à ces raisons et enjoignit aux deux fiancés d'aller
l'attendre à l'église.
--Entrez par ici, leur dit-il, en désignant la porte de communication
intérieure, voulant leur éviter l'ennui de passer au milieu du groupe
d'indiscrets qui se pressaient en arrière de la sacristie.
La cérémonie du mariage se fit comme à l'ordinaire, et une demi-heure
après mademoiselle Cognard était devenue madame Evrard devant Dieu et
devant les hommes. Les deux nouveaux époux retournèrent à la sacristie
pour signer l'acte de mariage, tandis que les curieux, dont le nombre
avait considérablement augmenté, sortaient de l'église en ayant bien
soin de se tenir tous prêts de la porte afin de voir repasser les
mariés.
En ce moment une chaloupe, qui venait de traverser de Nicolet après
avoir bien fatigué sous la forte brise du nord-est qui soufflait ce
matin-la, atteignait le rivage, en face de l'église de la Pointe-du-lac.
Trois hommes montaient cette embarcation. Quand elle eut touché la
grève, l'un d'eux sauta à terre, et, après avoir payé les deux autres et
leur avoir signifié qu'ils n'eussent pas à l'attendre, il monta la rive
vers l'église. A la vue du rassemblement qui s'était fait aux abords de
la grand'porte, il sembla d'abord hésiter quelque peu; mais il se remit
aussitôt et dirigea ses pas du côté du groupe. C'était un étranger. En
l'apercevant, l'un de ceux qui formaient l'attroupement fit deux pas
vers lui; l'étranger le rejoignit et voyant à l'air obséquieux du paysan
qu'il en tirerait ce qu'il voudrait, il pris un louis, lui glissa dans
la main, et lui demanda en français mais avec un accent anglais assez
prononcé:
--Peux-tu me dire, mon ami, si l'on a eu connaissance que deux jeunes
filles soient passées dernièrement par ici, en compagnie d'un jeune
homme et d'un autre de trente-cinq à quarante ans?
--Il y a bien, en effet, Monsieur, deux jeunes filles ou femmes qui nous
sont venues d'en bas de Québec, à ce qu'on dit, à tel point qu'elles
sont encore ici, et que c'est Jean Gagnier qui les héberge.
--Elles sont ici! s'écria l'étranger.
--Oui, et depuis plusieurs semaines. C'est une bonne affaire pour
Gagnier, car il saura se faire payer leur pension un bon prix. Il y en a
une, la maîtresse, qui a bien de l'argent, à ce qu'il paraît.
--Où demeure ce Gagnier?
--Là-bas, voyez-vous, cette maison blanche à pignon rouge, avec une
rangée de peupliers en avant. Mais si vous voulez voir ces deux
demoiselles ou plutôt ces deux dames, puisqu'on dit que la servant avait
déjà son mari en arrivant ici, et que la maîtresse a aussi le sien, à
l'heure qu'il est, voici qu'elles vont bientôt sortir de l'église.
--Comment! mariée, la maîtresse, dis-tu?
--Oui, pardié! mais il faut dire qu'il n'y a pas longtemps, puisqu'ils
ne sont pas encore sortis de l'église, et que nous attendons ici les
nouveaux mariés pour les voir passer.
Au même moment Marc Evrard, donnant le bras à sa femme, sortait radieux.
Lisette les suivait à distance.
--Damnation! cria l'étranger, en anglais cette fois-ci.
Cette exclamation dut dominer les rumeurs de la foule, car Evrard, sa
femme et Lisette tournèrent simultanément la tête du côté qu'elle était
partie.
Lisette fut cependant seule à apercevoir celui qui avait poussé ce cri
involontaire. Elle pâlit.
D'un bond l'étranger se jeta au milieu du groupe de paysans et releva le
collet de son manteau de panière à s'en cacher la figure.
Alice jetait des regards inquiets du côté du rassemblement.
--Les voilà, Monsieur, si vous voulez leur parler, dit le paysan à qui
l'étranger s'était adressé.
--Silence! fit celui-ci en lui serrant le bras avec force.
Les mariés s'éloignèrent en se dirigeaut vers la maison de leur hôte; ce
dernier les suivait avec l'autre témoin.
L'étranger tira son interlocuteur à l'écart:
--Veux-tu gagner de l'argent, beaucoup d'argent? lui demanda-t-il.
--Pardine! je crois bien, répondit l'autre avec avidité.
--Comment te nommes-tu?
--Antoine Gauthier.
--A quel parti appartiens-tu?
--Quand les Bostonnais étaient les maîtres ici, j'étais pour eux. A
présent qu'ils sont partis je suis pour les autre, répondit effrontément
le paysan.
--Voici bien le coquin qu'il me faut, pensa l'étranger.--Tu n'es donc
pas trop mal vu des Bostonnais? reprit-il.
--Je crois bien, Monsieur; tout le temps qu'ils ont été ici je leur ai
rendu comme ça plusieurs petits services... que je me suis bien fait
payer, du reste.
--Bien. As-tu un cheval et une voiture?
--Oui, Monsieur.
--Cours les chercher. Tu viendras me prendre à quelques arpents plus bas
que l'église. Je vas passer par la grève pour ne pas être vu des gens de
la maison Gagnier. Tu me conduiras aux Trois-Rivières. En chemin je
t'exposerai ce que j'attends de toi. Si tu me promets de m'obéir en tous
points je te compterai cinquante louis quand nous serons rendus aux
Trois-Rivières. Dans trois jours si tu m'as satisfait je t'en donnerai
encore autant, sinon plus.
--Vous voulez rire de moi, Monsieur?
--Est-ce que j'ai l'air d'avoir envie de rire? repartit l'étranger que la
rage étranglait.
--Certes, au contraire, Monsieur.
--Et bien, va!
Gauthier partit comme une flèche. L'attroupement s'était dissipé;
l'étranger restait seul.
--Ah! vous m'avez joué, s'écria-t-il avec un geste menaçant dirigé du
côté de la maison où Marc et Alice venaient d'entrer, et votre
réjouissance provient de ma défaite. Eh bien, votre bonheur ne sera pas
long! c'est James Evil qui vous le dit!
Tout en grommelant de sourdes menaces il s'éloigna à grands pas.
Evil qui, depuis le jour où Alice avait quitté Québec pour suivre Marc
Evrard, ne vivait plus que pour la vengeance, était monté aux
Trois-Rivières avec les troupes royales, bien décidé de tout tenter pour
rejoindre Evrard et le sacrifier à sa haine. Ignorant où était son
ennemi et pensant qu'Alice était avec lui, dans le dessein de les
retrouver il avait obtenu la liberté de quitter Trois-Rivières et
d'aller battre les campagnes, sous le prétexte de reconnaître la
position des Américains que leurs partisans disaient devoir bientôt
descendre en force vers la capitale pour y reprendre l'offensive. Comme
il savait que la division la plus avancée des troupes américaines
occupait Sorel, il s'était fait traverser sur la côte sud qu'il avait
remontée jusqu'à la rivière Saint-François. Après avoir failli tomber au
milieu de l'avant-garde de la division Thompson, il s'esquiva non sans
avoir appris, toutefois--dame rumeur se plaisant toujours à grossier les
événements--que toutes les forces américaines s'en allaient s'emparer de
la ville des Trois-Rivières et qu'elles traverseraient à la
Pointe-du-Lac. Il comptait bien que Marc Evrard se trouverait avec ce
corps d'armée; aussi ne songea-t-il nullement à pousser plus loin sa
reconnaissance et redescendit-il en toute hâte à Nicolet, tout en
ruminant le moyen de faire tomber les Américains dans une embuscade, et
de s'emparer de la personne de Marc Evrard. Il avait déjà formé le plan
de s'aboucher avec quelque habitant de la Pointe-du-Lac lorsqu'il aborda
en cet endroit. Ce qu'il y vit ne fut pas de nature à calmer le
paroxysme de sa rage. Un instant il songe à se précipiter sur Evrard et
à le poignarder sous les yeux de sa femme. Mais il se ravisa aussitôt en
pensant à ce que ce dessein offrit de dangereux dans son
accomplissement, et se contint devant la perspective d'une vengeance
plus raffinée.
Lorsque Gauthier le rejoignit avec sa voiture, Evil était tout souriant.
Il sauta vivement sur le siège, à côté du conducteur, qui, sur l'ordre
impératif qu'il reçut, lança son cheval à toute vitesse dans la direction
des Trois-Rivières.
--Mon Dieu! disait en ce moment Alice qui se pressait palpitante
d'effroi sur la poitrine de son époux, c'est lui, c'est Evil... Lisette
l'a reconnu!
--Qu'importe? cher ange! répondit Evrard qui la serra dans ses bras en
laissant tomber sur elle un regard de tendresse ineffable, où se lisait
aussi la fière résolution de se défendre vaillamment le cher trésor
qu'il avait eu tant de peine à conquérir, qu'importe qu'il soit ici ou
ailleurs? Ne suis-je pas toujours là, maintenant, pour te défendre?
--Oh oui! toujours, n'est-ce pas? Je te suivrai partout. Jamais tu ne me
laisseras seule?
--Non, jamais plus, ma bien-aimée!
Les chers enfants ayant bien des choses à se dire, le lecteur voudra
bien se retirer discrètement avec nous et les laisser tout entier à leur
bonheur.
Dans le cours de la nuit suivante, dix-huit cents Américains, sous le
commandement du général Thompson, traversèrent de Nicolet à la
Pointe-du-Lac. Leur dessein était d'attaquer Trois-Rivières à
l'improviste, et ils avaient formé le plan de passer, la même nuit, par
les bois pour arriver sur la ville du côté nord du Coteau
Sainte-Marguerite. Les nommés Larose et Dupaul[35] qu'ils avaient pris
pour guide et qui se tenaient à l'avant-garde ne connaissaient pas bien
les bois qui s'étendaient au nord du coteau, et ne savaient vraiment
trop comment s'y prendre pour arriver inaperçus en arrière de la ville
par le chemin que nous venons d'indiquer. Comme ils débarquaient de l'un
des premiers bateaux qui venaient de prendre terre à la Pointe-du-Lac,
ils entrevirent à la faveur des premières clartés de l'aube, un homme
de leur connaissance, Antoine Gauthier, qui rôdait sur le rivage.
[Note 35: Mémoire de Berthelot.]
--Tiens, dit Dupaul, voilà bien Antoine Gauthier, tâchons qu'il nous
aide à sortir d'embarras.--Antoine, hé! viens donc par ici, qu'on te
parle un peu.
L'autre s'approcha mais avec si peu d'empressement que les deux guides
crurent s'apercevoir qu'il ne serait pas aisé de persuader à Gauthier de
marcher avec eux.
--Dis donc, Antoine, fit Larose, es-tu toujours pour la bonne cause?
--Oui, si vous entendez celle du plus fort. C'est toujours la meilleure,
mon vieux.
--A ce compte-là tu tiens à présent pour les Anglais?
--Oui, depuis qu'ils sont les maîtres ici et que les Bostonnais ont le
dessous.
--Alors tu seras avant longtemps de nouveau pour nous.
--Comment ça? demanda Gauthier que prit l'air le plus niais qu'il put
trouver.
--Combien y a-t-il d'Anglais aux Trois-Rivières à l'heure qu'il est?
--Sept mille! [36]
[Note 36: Mémoire de Berthelot.]
--Rien que ça! repartit Larose avec effronterie. Eh bien, apprends, mon
vieux qu'avant demain il y aura dix mille Américains devant
Trois-Rivières.
--Pas possible! s'écria Gauthier avec un geste d'étonnement accompagné
d'un air de crédulité bien marqué.
--C'est comme je te le dis. Aussi fais-tu mieux de rechercher
aujourd'hui l'amitié des vainqueurs de demain. C'est le bon temps de
lâcher les autres.
--Vous avez beau dire, reprit Gauthier en redevenant incrédule, vous
n'êtes pas encore les maîtres.
--N'aie pas peur, mon vieux, c'est tout comme. Tiens écoute, Antoine, tu
serais bien bête de rester avec des gens sur lesquels nous marcherons
demain. Et puis, si tu veux, il y a ici pour toi de l'argent à gagner.
--Peuh!
--Ne fais pas le dégoûté. Sais-tu combien nous avons pour guider les
Bostonnais jusqu'aux Trois-Rivières? Dix louis chacun, mon vieux. Hein!
qu'en dis-tu?
--Sacrédié!
--Ah! ah! c'est assez joli, n'est-ce pas? Veux-tu en gagner autant cette
nuit?
--Moi?...
--Oui, toi. Écoute: le général Thompson nous avait demandé de mener les
troupes à la ville par le chemin du roi. Notre argent était facile à
gagner. Mais ne voilà-il pas qu'il s'est avisé cette nuit d'attaque la
ville par surprise, et de passer en arrière du Coteau Sainte-Marguerite,
pour arriver sans être vu sur la place. Cela nous met dans l'embarras,
puisque ni Dupaul, qui est de Machiche, ni moi qui suis de la
Rivière-du-Loup[37], ne connaissons le bon chemin à prendre à travers les
bois. Veux-tu nous servir de guide, tu seras payé comme nous?
[Note 37: Mémoire de Berthelot]
Après s'être fait prier suffisamment, Antoine Gauthier finit par
accepter un office pour lequel il était du reste grassement payé par le
capitaine Evil. C'était un rusé compère!
Sur les quatre heures du matin, au moment où les troupes, après avoir
mis pied à terre, se formaient en ligne et allaient se mettre en marché,
trois personnes sortirent de la maison de Jean Gagnier. A distance on
aurait dit trois hommes, à en juger par leurs vêtements. Mais à mesure
qu'ils se rapprochaient la démarche du plus petit vous eût semblé étrange.
Non, certes, ce n'était point là l'allure libre et le pas dégagé d'un
homme. Le pied ne se relevait pas brusquement de terre, mais y glissait
plutôt, et les hanches, plus développés que celles d'un homme, ondoyaient
à chaque pas avec une grâce toute féminine.
Aussi devrons-nous avouer que ce jeune gentilhomme n'était autre que
madame Alice Evrard qui avait tant bien que mal accommodé à sa taille un
costume complet de son mari. Celui-ci l'accompagnait, suivi de Célestin
Tranquille, qui venait de débarquer et de signifier bel et bien à madame
Lisette, son épouse, qu'elle eût à rester à la maison pour y attendre
son retour.
Une pluie froide et frappée par un fort vent de nord-est tombait
diagonalement en leur fouettant la figure.
--Quelle folie tu commets de m'accompagner! dit Marc à sa femme avec un
tendre accent de reproche. Tes pauvres petits pieds, qui piétinent dans
cette affreuse boue, pourront-ils résister à tant de fatigue? Pourquoi ne
pas rester...
--Pourquoi? Monsieur, pourquoi? repartit Alice, parce qu'en votre
absence certain personnage que vous connaissez et qui n'est sans doute
pas loin d'ici à cette heure, voudra certainement venir présenter à votre
femme des hommages dont elle n'a que faire, ni vous non plus, j'imagine.
--Oh! viens, viens! repartit Marc qui saisit le bras de sa femme Tu as
cent fois raison, plutôt la mort ensemble!
Et il doubla le pas du côté de sa compagnie, que Tranquille venait de
lui indiquer.
L'instant d'après la colonne s'ébranla en remontant vers le coteau
Sainte-Marguerite. Les curieux que le bruit avait appelés sur les lieux
virent quelque temps cette longue ligne noire onduler sur le versant de
la colline comme un monstrueux serpent, et puis se perdre graduellement
dans le brouillard qui voilait le sommet embrumé du coteau.