Le matin du sixième jour de mai, entre quatre et cinq heures, un coup de
canon tiré de la rade éveilla en sursaut les bons habitants de Québec.
Quelques jours auparavant, les Bostonnais avaient lancé contre la ville
un brûlot qui après être venu assez près de la place pour terrifier les
habitants, était allé s'échouer, poussé par la marée, sur la batture de
Beauport où il avait fini de brûler avec plus de bruit que d'effet, et
de lancer sur la grève déserte ses bombes, ses grenades et ses fusées.
Or ce matin-là, les Québecquois en entendant ce coup de canon bientôt
suivi d'un seconde, d'un troisième et de plusieurs autres, crurent que
c'était un nouveau brûlot qui, cette fois-ci, éclatait devant la ville.
Aussi chacun s'élança-t-il hors du logis,
......................dans le simple appareil
D'un _bourgeois_ que l'on vient d'arracher au sommeil.
Tout en recommandant son âme au Seigneur, chacun s'attendait à voir d'un
moment à l'autre le vaisseau maudit s'ouvrir, éclater comme un volcan et
vomir sur la ville des torrents de souffre et de goudron avec une
infernale pluie d'obus et de pots-à feu. Mais quelle joie sereine
n'inonda-t-elle pas le coeur de ces braves gens quand ils reconnurent
que c'était une frégate qui, bientôt suivie de plusieurs transports
anglais, jetait l'ancre devant la ville. On répondit à ces navires
libérateurs par plusieurs décharges d'artillerie, et l'on courut sur la
place d'armes pour saluer les troupes qui allaient débarquer.
Le général Carleton fit aussitôt descendre à terre les grenadiers et
cinq autres compagnies. Les grenadiers demandèrent au général la
permission d'aller déloger les Bostonnais de leur camp. Il y consentit,
fit prendre les armes à neuf cent hommes de la milice, et se mettant
lui-même à la tête de ces douze cents combattants, il sortit avec eux de
la ville. Du plus loin qu'ils les virent venir, les Bostonnais
commencèrent à détaler à toutes jambes, et, sans brûler une seule
cartouche, abandonnèrent tous leurs bagages, leur artillerie et leurs
munitions. La plupart même jetèrent leurs fusils. On prit aussi trois
pièces de canon, deux obusiers, des bombes, etc., qui étaient le reste
de l'artillerie des Bostonnais[31].
[Note 31: Mémoires de Sanguinet.]
Le blocus était levé.
Pendant ce siège, qui avait duré cinq mois, le feu de l'artillerie des
assiégeants n'avait tué qu'un enfant et blessé seulement deux matelots
dans la ville. Pour arriver à ce résultat les Américains avaient lancé
sur la place sept cent quatre-vingts boulets et cent quatre-vingts
bombes. Pendant le même temps la ville avait tiré, _y compris les coups
pour souffler les pièces_ dit ce bon Sanguinet, dix mille quatre cent
soixante six coups de canon et lancé neuf cent quatre vingt seize
bombes.
Croyez-vous que le grand empire de Russie produise jamais un chroniqueur
que, aussi consciencieux que Mtre. Sanguinet, puisse exactement
renseigner la postérité sur le nombre de coups de canon qui furent tirés
durant le siège de Sébastopol?...
Partie de Sainte-Foye dans la matinée, avec Tranquille te Lisette, Alice
n'arriva à Deschambault que fort avant dans la soirée. Après avoir
passé la nuit en cet endroit les voyageurs repartirent le lendemain
matin pour les Trois-Rivières, qu'il n'atteignirent qu'à une heure
avancée le soir du cinq mai. Ils reprirent leur route de bon matin le
jour suivant. Affaiblie pas sa maladie récente et par les émotions de
tut genre par lesquelles elle avait passé, Alice n'était guère en état
de supporter les fatigues d'un aussi long voyage que les mauvais chemins
du printemps rendaient plus pénibles encore. Elle avait si peu comptée
avec ses forces qu'elle perdit connaissance comme sa voiture traversait
la paroisse de la Pointe-du-Lac, qui est située à dix milles plus haut
que les Trois-Rivières. On conçoit quels furent l'effroi de Lisette et
l'embarras de Tranquille en voyant leur maîtresse en ce piteux état.
Heureusement qu'ils passaient en ce moment devant la maison d'un
cultivateur de la Pointe-du-Lac. Tranquille courut y demander
assistance. Le maître accourut à la voiture avec sa femme et aida
Tranquille à transporter à la maison la jeune fille évanouie. Là, après
une demi-heure de soins, Lisette et la maîtresse du logis parvinrent à
réchauffer et à ranimer la voyageuse qui reprit enfin des sens.
Le docteur La terrière, qui dirigeait alors les forges de Saint-Maurice,
dont la propriété appartenait à un M. Pélissier, et qui était bien connu
dans les paroisses environnantes où il donnait souvent ses soins
médicaux, étant venu à passer devant la maison, on l'y fit entrer. Après
avoir vu mademoiselle Cognard et s'être informé du but où tendant son
voyage, il la trouva si faible qu'il la déclara hors d'état de continuer
sa route et lui ordonna de prendre plusieurs jours de repos absolu.
Ce fut un coup de foudre pour la pauvre enfant qui sentait bien
elle-même l'impossibilité d'aller plus loin. Mais la hâte d'être réunie
le plus tôt possible à son fiancé lui fit aussitôt prendre un parti
extrême. Elle fit venir Tranquille auprès de son lit et lui dit:
--Mon bon Célestin, mouva allez remonter en voiture et vous rendre à
Montréal en toute diligence. Quant vous aurez trouvé M. Evrard,
dites-lui ce que j'ai fait pour lui. Qu'il se hâte de me rejoindre s'il
m'aime encore, pour venir ratifier devant Dieu la promesse qu'il m'a
faite de m'épouser. Comme ces bonnes gens d'ici veulent bien prendre
soin de moi, votre femme vous accompagnera.
--Pardonnez-moi, Mademoiselle, interrompit Lisette, je ne vous
abandonnerai pas dans l'état où vous êtes; Célestin ira seul à Montréal.
--Voilà qui est bien parlé, repartit Tranquille: je n'en serai que plus
pressé à revenir, avec M. Marc.
--Faites comme vous l'entendrez, mes amis, reprit Alice en souriant.
Après avoir embrassé sa petite femme qui, nous devons l'avouer, avait le
coeur bien gros, Tranquille remonta seul en voiture, et enveloppant son
cheval d'un grand coup de fouet, il partit à fond de train. Le brave
homme hésitait d'autant moins à suivre les ordres de sa maîtresse qu'il
se disait que les troupes américaines occupant la ville des
Trois-Rivières et tout le haut de la Province, la jeune fille n'avait
rien à craindre de la part du capitaine anglais renfermé dans les murs
de Québec. Le brave homme était loin de penser que dans ce moment même,
l'arrivée de la flotte anglaise dans le port de la capitale déterminait
la levée du siège, et que la débandade des troupes américaines qui
commençait, allait bientôt amener aux Trois-Rivières les troupes
royalistes lancées à la poursuite des Bostonnais.
Malgré le désir que nous avons de ne plus nous séparer un instant de nos
principaux personnages, certains faits sont là qui se pressent derrière
nous et réclament impérieusement la place qu'ils doivent occuper dans ce
récit.
La nouvelle de la levée du siège de Québec et de la retraite précipitée
des troupes américaines parvint aux Trois-Rivières dans la soirée du
7 mai [32]. Elle y causa un grand émoi parmi les Bostonnais et ceux des
habitants qui avaient pris fait et cause pour le Congrès. Plusieurs
jours s'écoulèrent cependant avant que le général Thomas qui, dès le
commencement de mai, avait succédé à Wooster comme commandant en chef de
la division qui assiégeait la capitale, arrivât aux Trois-Rivières avec
les fuyards. Il s'était arrêté à Deschambault pour attendre des renforts
dont on lui avait annoncé l'arrivée prochaine. Le congrès venait en
effet de diriger quatre mille hommes de troupes fraîches sur le Canada.
Après avoir attendu en vain les secours qu'on lui promettait, Thomas se
voyant serré de près par les troupes anglaises qui commençaient à
remonter le fleuve, en haut de Québec, se replia sur les trois rivières,
ou il arriva le quinze mai. Le lendemain il s'embarqua en bateau pour
Sorel, laissant aux Trois-Rivières environ six cents hommes.
Dans l'après-midi du vingt-et-un, certain courrier apporta la nouvelle
que les royalistes avaient repris Montréal aux Américains, et qu'ils
avaient massacré tous les Bostonnais, ainsi que les Canadiens partisans
du Congrès, qui leur étaient tombés sous la main[33].
[Note 32: Journal de Badeaux.]
[Note 33: Journal de Badeaux.]
Les troupes américaines s'empressèrent aussitôt d'évacuer Trois-Rivières
en s'embarquant pour Sorel.
Cette rumeur de la prise de Montréal était fausse, et ce qui y avait
donné lieu c'était l'affaire des Cèdres, où le capitaine anglais Forter,
du 8e régiment, à la tête de deux cent quarante soldats et sauvages,
avait d'abord forcé le major américain Butterfield à se rendre avec les
trois cents hommes qu'il commandait et contraint, le lendemain le major
Sheborne qui venait de Montréal avec une centaine d'hommes au secours de
Butterfield, à déposer aussi les armes.
Retenus par les vents contraires, les vaisseaux sur lesquels les troupes
royales remontaient le fleuve n'arrivèrent aux Trois-Rivières que dans
la journée du 3 juin, pendant laquelle les royalistes reprirent
possession de cette ville.
Ces détails étant donnés, pour la plus grande intelligence des faits
qui vont suivre, rien ne nous empêche plus de rejoindre mademoiselle
Cognard à la Pointe-du-Lac, où la nouvelle des revers essuyés par les
troupes américaines l'était venue trouver en lui causant les plus
tristes appréhensions sur l'avenir que lui préparait ces évènements si
funestes à la cause de son fiancé.