UNE EXPIATION

La grosse cloche de la cathédrale sonnait à toute volée le dernier coup

de la grand-messe, et déjà, remplissant les rue ardemment éclairées par

le joyeux soleil de mai, les fidèles se hâtaient d'arriver à l'église.

M. et Mme Cognard, tout endimanchés, en vrais bourgeois qu'ils étaient,

et prêts à sortir, semblaient attendre quelqu'un avec la plus vive

impatience. Tandis que Cognard, le chapeau sur la tête, mâchonnait

quelques jurons en marchant de long en large dans la salle à dîner qui

donnait sur la rue Sainte-Anne, sa femme, debout devant la fenêtre,

regardait au dehors, les sourcils froncés et les yeux pleins d'éclairs.

--Es-tu bien sûre, dit pour la vingtième fois Cognard en s'arrêtant

derrière sa femme, qu'Alice n'est pas encore revenue de la basse messe?

--Quand je te dis que oui, répondit dame Gertrude en se tournant vers

son mari avec un mouvement d'impatience.

--As-tu été voir dans sa chambre?

--Non, mais la cuisinière vient encore de me répéter qu'Alice et

Lisette--qui ont dû sortir à bonne heure puisqu'elle-même ne sait pas

quand elles sont parties--ne sont pas encore de retour. Du reste, nous

en aurions eu connaissance, nous sommes debout depuis huit heures!

--Qu'est-ce que cela veut dire! s'écria Cognard que frappa du pied en

lâchant un de ses plus gros jurons.

En ce moment le marteau heurta violemment la porte de la rue.

Madame Cognard, qui depuis un instant tournait le dos à la fenêtre,

n'avait pu voir arriver personne.

--Enfin les voilà! grommela-t-elle en sortant dans le vestibule pour

aller ouvrir, et bien décidée à gourmander sa belle-fille. La bouche

toute pleine de méchants reproches, elle ouvrit brusquement la porte.

Mais au lieu de donner cours à sa colère, elle fit un pas en arrière et

resta la bouche géante. Pâle, essoufflé, tremblant d'émotion, un pied

sur le seuil, le capitaine Evil se dressait devant elle.

--Mademoiselle Alice est-elle ici? cria l'officier d'une voix étranglée.

Au nom de Dieu, répondez-moi! s'écria-t-il en faisant un pas dans le

vestibule.

--Je ne... sais pas... balbutia madame Cognard. Je vas aller... voir à

sa chambre.

Elle monte en courant l'escalier conduisant au premier étage, ouvre la

porte de la chambre de sa belle-fille, voit d'un coup d'oeil que la

pièce est vide, et, apercevant un papier placé bine en vue sur la

toilette, elle le saisit et lit en deux secondes ces mots qui y sont

écrits au crayon:

"Mon père, je n'ai pu me décider à épouser cet homme. Je pars,

pardonnez-moi!"

Comme une furie, madame Cognard bondit hors de la chambre et se

précipite dans le corridor. Mais aveuglée par la fureur, elle manque la

seconde marche, s'embarrasse les pieds dans sa robe traînante, tombe la

tête la première du haut en bas de l'escalier en jetant un cri terrible,

et le crâne ouvert, le cou rompu, elle reste étendue sans bouger par

terre.

Cognard accourt, la soulève dans ses bras, tout en jetant un coup d'oeil

sur le papier fatal qu'elle tient encore entre ses doigts crispés. Et

puis il s'affaisse sur lui-même en poussant des beuglements de douleur

et de rage... Il ne relevait qu'un cadavre... et sa fille était

partie...

Evil est aussi accouru. Il jette à son tour les yeux sur le papier

froissé, comprend tout, et, sans s'occuper ni de Cognard ni de la morte,

il sort de la maison en courant comme un fou.

Après l'alerte de la nuit précédente on avait trouvé près d'une

embrasure, à gauche du bastion des Ursulines, la sentinelle garrottée et

bâillonné par Tranquille. Quand on lui enleva le bâillon qui

l'étouffait, le factionnaire raconta comment il avait été désarmé et

réduit à l'inaction par deux hommes qui venaient de s'enfuir en

compagnie de deux femmes.

Cette nuit-là Evil n'était pas de service; il n'apprit qu'en se levant,

sur les neuf heures, les évènements de la nuit précédente. En

s'habillant, l'idée de ces deux femmes qu'on lui disait avoir quitté la

ville le tourmentait fort.

--Connaît-on les deux hommes? demanda-t-il à son ordonnance.

--Non, capitaine, pas encore.

Evil de plus en plus tourmenté par ses soupçons sortit en toute hâte et

s'en alla droit au collège des Jésuites. Quant il arriva à la chambre

qui, d'après ses ordres avait été transformée en cachot pour Tranquille

et son compagnon, le capitaine en trouva la porte ouverte. Le soldat à

qui il avait spécialement confié la garde des prisonniers se tordait les

bras en face de l'énorme grillage éventré. Evil poussa un hurlement,

renversa le soldat d'un coup de poing et courut chez Cognard.

On vient de voir ce qui l'y attendait.

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 · 第 40 / 50 题