Le soir du jour où nous avons vu Alice perdre le dernier espoir qu'elle
avait mis en Tranquille pour échapper à Evil, son persécuteur, une
fièvre violente la saisit. Dans la nuit elle empira tellement qu'il
fallut avoir recours au médecin. Le docteur Lajust, en la voyant, hocha
la tête d'un air soucieux. Il resta plus d'une heure auprès de la
malade, lui fit prendre quelque potion calmante, en enjoignit à Lisette,
quand il s'en alla, de passer la nuit auprès de sa maîtresse.
Il revint de bonne heure, le lendemain matin. La fièvre avait redoublé,
la patiente délirait. Le docteur la déclara atteinte d'une fièvre
cérébrale des plus violentes. Il profita d'un moment où il se trouvait
seul avec Lisette et lui demanda si sa maîtresse n'avait pas éprouvé
quelque grand chagrin. Celle-ci crut devoir ne lui rien cacher, et lui
apprit que M. Cognard voulait marier sa fille malgré elle, et avec un
homme qu'elle avait toutes les raisons de détester.
Sur ces entrefaites M. Cognard entra dans la chambre et demanda au
médecin ce qu'il pensait de l'état d'Alice. Celui-ci le regarda d'un air
bourru, haussa les épaules, donna de nouvelles prescriptions et s'en
alla en ordonnant à Lisette de ne laisser voir à la malade personne dont
la vue pût lu être désagréable. Comme le docteur allait sortir, madame
Cognard se trouva sur son passage et lui demanda ce qu'avait sa chère
Alice.
--Ce qu'elle a, ce qu'elle, gronda le médecin, c'est que si elle meurt,
on l'aura tuée, madame!
Madame Cognard n'en demanda pas davantage.
La fièvre et le délire s'accrurent encore les jours suivants et le
docteur déclara la malade en grand danger de mourir. Il ne la quitta
presque plus. En face de son unique enfant qui se débattait soul les
étreintes d'une mort qu'il avait lui-même appelée par sa honteuse
ambition, le père Cognard dut faire des réflexions sérieuses. Cependant
comme le docteur évitait de lui parler et que lui-même n'osait guère
ouvrir la bouche, les pensées de M. Cognard ne se firent pas jour, et
personne ne put connaître la nature de ses réflexions.
Quant à dame Gertrude elle était d'une humeur massacrante. Tout le
personnel de la maison s'en ressentait, et de temps à autre on entendait
les éclats de sa voix grondeuse monter de la cuisine où elle gourmandait
les domestiques. La malade qui, dans son délire même, ne reconnaissait
que trop cette voix détestée s'agitait alors sur son lit brûlant. Le
docteur fronçait les sourcils et, se tournant du côté du père Cognard
qui allait et venait avec inquiétude dans la chambre, lui disait d'une
voix brève:
--Veuillez donc aller prévenir madame Cognard d'avoir à adoucir un peu
le ton de sa voix.
Le silence se faisait pendant quelque temps, et puis on entendait de
nouveau japper dame Gertrude. Irrité, le docteur se tournait vers
Cognard qui comprenait ce geste, sortait doucement et revenait bientôt
se glisser dans la chambre de sa fille.
Durant quelque temps l'on n'entendait d'autre bruit dans la pièce que
les mots sans suite que la malade proférait dans son délire, ou que le
tic-tac de la montre que le docteur tenait dans la main, pour pieux
compter les pulsations du pouls de sa patiente. Soudain l'on refermait
en bas une porte avec violence, tandis que les accents criards de la
voix de dame Gertrude venaient encore agiter la malade. Une fois enfin,
n'y tenant plus, le docteur exaspéré se tourna vers Cognard et lui dit
brusquement:
--Cette femme a-t-elle envie de tuer votre fille? Non. Eh bien faites-la
taire!
Cognard sortit résolument cette fois-ci et, après une courte altercation
qu'on entendit clairement, et dans laquelle le mari haussa la voix d'un
ton plus haut que sa femme, le silence se fit enfin tout de bon.
C'est égal, le docteur Lajust pouvait se vanter d'avoir en madame
Cognard une femme qui le détestait joliment!
Après neuf jours de lutte contre l'acharnement de la maladie, la
jeunesse d'Alice finit par triompher et un mieux sensible se déclara.
Les passions mauvaises du père--en supposant qu'elles n'eussent pas même
étouffé la voix de sa conscience pendant la maladie de sa fille--durent
alors reprendre tout à fait leur empire sur ce méprisable ambitieux. Car
ce fut avec un visage des plus riants qu'il annonça au capitaine Evil,
qui venait plusieurs fois le jour prendre des nouvelles de la santé
d'Alice, que sa _future petite femme_ était sauvée.
Lisette qui, pendant une semaine entière, n'avait quitté le chevet de sa
maîtresse ni le jour ni la nuit, profita des premiers moments de la
convalescence pour sortir afin de tâcher de se renseigner au sujet de
Tranquille. Tout ce qu'elle apprit ce fut qu'il avait été transféré dans
Une partie du collège des Jésuites--on ne put lui dire précisément
laquelle--et qu'il n'était pas en question du procès.
Avant de revoir Evil qui commençait à insister pour être introduit près
d'elle, Alice résolut de tenter un dernier effort afin de persuader son
père de renoncer à ce projet de mariage qui avait failli la faire mourir
et devait certainement causer son malheur. Elle saisit un moment où elle
se trouvait seule avec lui et lui exposa sa demande de sa voix la plus
suppliante.
Elle était encore si faible que le père Cognard n'osa point s'emporter.
Mais il lui représenta fermement qu'il avait donné sa parole, qu'elle
même s'était engagée d'une manière formelle, qu'il était impossible de
reculer, que le mariage se ferait et qu'on le retarderait seulement
jusqu'au cinq de mai pour qu'elle eût le temps de se rétablir
entièrement.
--Mais, mon père! s'écria-t-elle en pleurant, ne voyez-vous pas que je
ne pourrai jamais aimer cet homme-là!
--Bah! répondit l'impitoyable Cognard, tu en serais rendue au même
résultat avec tout autre, au bout de six mois de mariage!
Lisette entra dans la chambre comme le père Cognard en sortait après
avoir émis cette consolante maxime.
--Vous m'êtes témoin, mon Dieu! s'écrie Alice qui se leva avec énergie,
que j'ai tout tenté pour éviter de prendre un parti extrême. Vous avez
reçu le serment que j'ai fait à Marc mon fiancé, de n'appartenir jamais
qu'à lui seul. Vous connaissez ma résolution de ne jamais épouser un
Anglais... Dans huit jours j'aurai vingt-et-un ans, et je serai libre!
Entends-tu Lisette, je serai libre dans huit jours!
Comme Lisette semblait effrayée de cette excitation où elle trouvait sa
maîtresse, celle-ci se calma subitement et continua:
--Oh! ne crains pas, Lisette, ce n'est pas la fièvre qui me reprend.
Non, je veux être calme, je veux reprendre mes forces, je veux être
capable dans huit jours de supporter la fatigue. Tu me comprends. Je
veux vivre enfin! As-tu des nouvelles de Célestin?
--Hélas! non, mademoiselle.
--Je partirai seule, alors.
--Et moi, que ferais-je ici repartit Lisette dont les yeux étaient
pleins de larmes. Je vous l'ai promis, je m'en irai avec vous.
La dernière semaine d'avril s'écoula et Alice qui suivait
scrupuleusement les ordonnances de son médecin était à peu près
rétablie. Madame Cognard pressait de plus en plus les apprêts du
mariage.
On en était rendu au dernier jour du mois d'avril, et Alice avait décidé
qu'elle s'enfuirait pendant la nuit du premier de mai, qui était
l'anniversaire de sa naissance et l'époque de sa majorité, ce qui lui
semblait d'un bon augure pour son entreprise.
La fatalité qui semblait présider à la destinée de la pauvre enfant,
vint encore déjouer ce projet. Lisette en montant sur une chaise pour
étendre le linge du trousseau, qu'on venait de laver, tomba de son haut
et se donna une entorse à la cheville du pied. Il fallut la transporter
jusqu'à son lit; elle ne pouvait plus faire un seul pas. Le médecin fut
appelé. Alice, la mort dans l'âme, voulut être présente à la visite du
docteur. Lisette qui comprenait toute l'angoisse dont était dévorée sa
maîtresse, demanda au médecin dans combien de jours elle pourrait
marcher:
--Dans trois ou quatre jours, peut-être, répondit-il, si vous ne faites
aucun mouvement et si vous avez la patience de tenir continuellement des
compresses froides sur votre pied, et de ne les point laisser s'y
réchauffer par la chaleur de la fièvre.
--C'est bien, dit Lisette avec résolution, ce ne sera pas de ma faute
alors, si je ne suis pas debout, même avant ce temps-là.
--Prenez garde, si nous marchez trop tôt vous aurez une rechute qui sera
pire que le premier accident.
--Ne craignez pas, monsieur le docteur, j'aurai bien soin de moi. Je
veux être sur pied au moins la veille des noces de mademoiselle, ajouta
Lisette avec une finesse d'expression qui en ce moment n'était
intelligible que pour Alice.
Heureusement que ni madame Cognard, ni le capitaine Evil ne pouvaient
l'entendre, car ils auraient pu soupçonner quelque chose.
Dans le cours de l'après-midi Alice alla voir Lisette et se trouva seule
avec elle.
--Mademoiselle Alice! dit la pauvre fille en rejoignant les mains,
tandis que ses yeux se voilaient de larmes, j'espère que vous ne me
soupçonnez pas de vouloir vous tromper. Regardez mon pied comme il est
enflé.
Ce fut à peine si Alice jeta un coup d'oeil sur le pied tuméfié de
Lisette, et répondit avec un bon sourire:
--Non, Lisette, tu m'as trop appris à estimer ton dévouement pour que
j'ai pu avoir cette mauvaise pensée. Mais il n'en est pas moins vrai que
Dieu m'éprouve bien rudement.
--Êtes-vous toujours décidée à vous en aller cette nuit?
--Non! quant à partir seule, je préfère attendre au dernier moment. Mais
alors rien ne me retiendra, et je m'en irai à la grâce de Dieu.
--Oh! merci, mademoiselle Alice. Je vous assure, allez qu'il faudra que
cette vilaine entorse soit bien méchante pour m'empêcher de vous suivre!
Nous n'insisterons pas sur les inquiétudes, sur l'excitation des deux
jeunes filles, et sur les mille obsessions qu'Alice eut à souffrir de la
part de sa belle-mère et du capitaine Evil, pendant les jours suivants.
Comme nous le lecteur en a assez de ces mesquines et cruelles tyrannies,
et désire avec hâte arriver au dénouement. Nous enjamberons sans
transition les deux jours qui suivirent la chute de Lisette, pour nous
transporter au troisième jour du mais, qui était un samedi. Le mariage
devait se faire le lundi d'après, et le contrat se signer le soir même,
à cause du lendemain qui était un dimanche.
Depuis la veille Lisette se levait à l'insu de tous, pour détourner même
l'idée d'un soupçon, et marchait dans sa chambre afin, d'assouplir les
muscles de son pied qui ne lui causait plus aucune douleur. Il va sans
dire qu'Alice était au fait de rétablissement de sa suivante, et que
tout son courageux espoir était revenu.
Arriva le soir et avec lui le capitaine Evil, en grande tenue, les
cheveux soigneusement ramenés sur les tempes pour cacher le vide laissé
par son oreille absente. Il était accompagné du colonel McLean que lui
devait servir de témoin. M. et Mme Cognard, tous deux en habits de gala,
lui plus obséquieux et plus souriant encore que d'habitude, elle plus
compassée, et plus guindée que jamais, et la figure rayonnant d'une
victorieuse méchanceté, allèrent, avec un empressement des plus
bourgeois, recevoir leurs hôtes dans le vestibule. Alice fut la dernière
à paraître. Elle était un peu fiévreuse et son teint, plus animé que
dans les derniers temps, coloraient ses joues d'une rougeur charmante.
Elle était belle à faire s'excuser Evil d'avoir employé des moyens si
peu louables pour obtenir sa main. Elle accueillit son prétendu avec
meilleure grâce qu'on ne pouvait s'y attendre.
Le père Cognard se frottait les mains en se disant que tout allait pour
le mieux, et qu'après toutes les répugnances qu'elle avait montrées,
Alice ne serait peut-être pas longtemps sans prendre goût à ce mari
qu'on la forçait d'accepter.
Seule madame Cognard était un peu surprise. Son instinct de femme, plus
vif et plus rusé, lui faisait vaguement entrevoir dans le maintien de sa
belle-fille, quelque chose qui n'était pas d'accord avec les sentiments
qu'Alice avait si peu déguisés jusqu'alors à l'égard de son futur mari.
Pourtant Alice continua de jouer si parfaitement son rôle, elle se garda
si bien de ne pas l'exagérer, que peu à peu sa belle-mère s'y laissa
prendre comme les autres, et finit par se dire que, en fin de compte, la
jeune fille, en personne bien née, savait faire contre fortune bon
visage. La digne femme alla même jusqu'à penser qu'Alice n'était pas
fâchée d'échapper à sa rude tutelle et qu'elle préférait encore celle
d'un mari qui, après tout, donnait les signes les plus évidents d'un
amour passionné. Nous devons avouer que la perspective de voir sa
belle-fille heureuse, même avec le capitaine, ne remplissait pas le
chère femme d'une joie délirante.
Le contrat fut rédigé, lu, signé, paraphé, séance tenante. Il ne
manquait plus que le sacrement pour faire du capitaine Evil l'heureux
époux de celle qu'il convoitait depuis si longtemps avec tant d'ardeur.
En se mariant Alice apportait à son époux cinq cents louis qui lui
revenaient du côté de sa mère, abstraction faite des biens qu'elle
devait avoir plus tard après la mort du père Cognard.
--Ce sera toujours autant pour monter votre petit ménage, dit
bourgeoisement ce dernier en tapant sur le ventre du capitaine qui se
montra médiocrement flatté de la familiarité du futur beau-père. Et puis
se tournant vers sa fille, le bonhomme lui dit, la bouche en coeur:--Ce
soir, fillette, tu auras les cinq cents louis dans ta commode. Ce sera
toujours assez pour te faire attendre ma mort avec patience. Eh! eh!
Il n'est nullement à douter que Cognard crût avoir en ce moment un
très-bon ton et beaucoup d'esprit. Il en est comme ça qui savent se
contenter de peu.
En se retirant, Evil demanda à Alice la permission de l'embrasser.
Celle-ci qui voulait rester ferme jusqu'à la fin, lui présenta la joue.
Mais quand les lèvres du capitaine effleurèrent le visage de la jeune
Fille, ce fut comme si elle eut été brûlée par un fer rouge. Elle put si
peu retenir un tressaillement répulsif, que James Evil qui lui tenait en
même temps la main, en ressentit la commotion. Le glorieux officier eut
bine garde d'en saisir la signification, et mit le frissonnement de la
jeune fille sur le compte d'une sensation plus favorable à son
amour-propre.
Alice dont tous les nerfs vibraient sous le coup d'une émotion
indicible, s'empressa de se dérober à la joie bruyante de son père qui,
il me faut en convenir, avait largement fait raison d'un vieux vin
d'Espagne aux deux officiers. Elle commençait à se déshabiller tout
comme d'habitude, lorsque son père frappa à la porte de sa chambre. Il
entra tenant cinq petits sacs pleins de souverains en or, et les jeta
bruyamment sur la commode en disant:
--Tiens, fi-fille, voilà pour t'aider à faire le trousseau de ton
premier poupon! Mais je m'aperçois que je te dérange. Tu as du reste
besoin de repos. Bonsoir, fillette, et des rêves d'or, fit-il en
clignant de l'oeil du côté des sacs.
Pour déployer autant d'esprit le père Cognard devait certainement être
en pointe de vin.
A peine fut-elle seule que Alice tomba à genoux. Elle priait depuis
longtemps avec une ferveur extrême, lorsqu'une pensée, pour ainsi dire
extérieure, traversa sa prière et lui fit jeter un regard autour d'elle.
Alors sa tête tomba sur ses mains jointes contre le lit, et des larmes
jaillirent de ses yeux.
Terminée le soir même, sa robe de mariée étalait sur un meuble la
blancheur de ses plis ondoyants, tandis que deux petits souliers de
satin blanc, semblaient, tout au bas, attendre avec impatience les pieds
mignons que les devait chausser, et que la couronne de fleurs d'oranger
reposait coquettement au-dessus, comme désireuse de parer au plus tôt le
beau front de vierge auquel elle était destiné.
Tous ces apprêts que appellent le rayonnement du bonheur sur la figure
des fiancées la ville du plus grand jour de leur vie, et dont la blanche
vision hante joyeusement les songes des jeunes filles, était-ce bien
ainsi qu'Alice les avait rêvés? Pouvait-elle, derrière la gaze
transparente de son voile de tulle, entrevoir le séduisant élu de son
coeur lui apporter, avec le sourire enchanteur de l'attente, la promesse
du bonheur tant désiré?
Hélas! cette extase momentanée, cette illusion trop souvent de si courte
durée qui clôt l'existence de la jeune fille, et précède de si près
l'amer réveil d'un grand nombre d'épousées, le brillant souvenir de ce
jour mémorable qui illumine la vie entière de la femme, et qu'elle aime
à se contempler en se retournant, à mesure qu'elle avance sur la mer
orageuse du monde--comme l'exilé qui s'éloignant des rives où s'écoula
son heureuse enfance, attache ses regards sur la lumière que le dernier
phare de la patrie projette à l'horizon sur les flots tourmentés et
sombres--cette faible consolation lui était même à jamais refusée!
Pour elle ce déploiement des apprêts nuptiaux n'était qu'une ironie de
plus dont la fatalité surchargeait son malheur.
Elle pleura longtemps et peut-être les larmes les plus amères qu'elle
eut encore versées. N'était-elle pas décidée à tout tenter pour échapper
à l'odieuse étreinte de cet homme dans les bras duquel on la voulait si
brutalement jeter? Il fallait fuir, fuis sans retard la maison de son
père, cette maison où elle était née, où sa première enfance, heureuse
et insouciante, s'était écoulée sous l'irradiation du sourire maternel.
Il lui fallait quitter son père qu'elle aimait toujours malgré cette
cruelle ambition à laquelle il n'avait pas hésité à sacrifier sa fille,
le quitter en fugitive, en coupable. Car enfin elle se rendait bien
compte de la culpabilité de sa démarche, et se disait que le châtiment,
presque toujours attaché à cette révolte ouverte contre l'autorité
paternelle, ne se ferait peut-être pas longtemps attendre!
Telles étaient ses pensées désespérantes lorsque la porte de sa chambre
s'ouvrit tout doucement. Elle tourna la tête et reconnut Lisette coiffé,
habillée, toute prête à sortir. Celle-ci referma sans bruit la porte.
Elle s'approcha de sa maîtresse et lui dit à l'oreille:
--Tout le monde dort, madame Cognard comme les autres. Il y a plus d'une
heure que je lui ai entendu fermer la porte de sa chambre à coucher.
Mais, qu'avez vous donc fait! Vous n'êtes qu'à moitié habillée. Il faut
nous dépêcher.
--Écoute Lisette, dit Alice qui essuya ses larmes en se relevant de
terre où elle était restée agenouillée plus d'une heure. Il est encore
temps pour toi de rester, et comme il m'en coûte de te lier à ma triste
destinée, je te supplie de me laisser aller seule. Reste dans la ville
où tu auras du moins la consolation de te savoir auprès de ton pauvre
ami Célestin que je ne puis malheureusement pas sauver.
Lisette secoua négativement la tête.
--Non, mademoiselle Alice répondit-elle, je vous ai promis de m'en aller
avec vous, je pars et tout ce que vous pourriez dire ne me ferait pas
changer d'idée. Pour ce qui est de Célestin quelque chose me dit qu'il
se tirera bien d'affaire tout seul. Dieu est trop bon pour permettre
comme ça que ce brave Tranquille soit la victime d'un méchant
homme--Quant à moi vous entez que je ne peux rester seule ici, et que
toute la colère de vos parents retomberait sur moi. Ainsi donc au lieu
de perdre notre temps en paroles inutiles, préparons nous vite. Pour moi
vous voyez que je n'ai pas flâné.
Elle releva sa collerette et laissa voir une corde de la grosseur de son
petit doigt et qui s'enroulait une vingtaine de fois autour de sa
taille.
--Qu'est-ce que cela? fit Alice.
--La corde pour faire sécher le linge. J'ai été la décrocher au grenier
pendant la soirée. Je vous ai déjà dit que le seul moyen que nous avions
de sortir de la ville était de nous laisser glisser du haut en bas des
murs, du côté des faubourgs. Cette corde nous en donnera le moyen.
--Est-elle assez longue?
--Les murs ont trente pieds de haut, à ce qu'on m'a dit, et cette corde
en a soixante de long. Nous pourrons même la mettre double, il y aura
moins de danger qu'elle casse.
--C'est bon, aide-moi à m'habiller, reprit Alice à qui l'air décidé de
la soubrette rentait toute sa fermeté.
Une heure du matin sonnait en ce moment, et le silence le plus entier
régnait dans la maison.
--Il faut vous habiller chaudement, dit Lisette, car la nuit est froide,
et Dieu seul sait où nous allons.
Quand Alice eut achevé de se vêtir elle prit sur sa commode un des sacs
d'or que son père y avait laissés, et le pesa dans sa main.
--Cet or vient de ma mère, dit-elle, en conséquence il est à moi. Nous
en aurons besoin. Prends deux de ces sacs je me charge de deux autres.
Le dernier restera ici, car il ne faut pas trop nous embarrasser. Es-tu
prête?
--Oui, Mademoiselle, fit Lisette en prenant, comme sa maîtresse un sac de
cent louis dans chaque main.
Alice jeta un dernier regard dans sa chambre, retint un sanglot qui se
tordant dans sa gorge, et sortit sur la pointe du pied. Retenant leur
haleine et marchant avec une extrême prudence pour dissimuler le bruit
de leurs pas, elles traversèrent le corridor et descendirent l'escalier.
Quand elles passèrent devant la chambre de M et de Mme. Cognard une
planche qui craqua sous leurs pieds leur fit violemment battre le coeur.
Un moment elles restèrent immobiles, craignant d'avoir été entendues.
Mais comme rien ne bruissait dans la chambre, elles continuèrent
d'avancer.
Tandis que Lisette débarrait la porte, Alice s'agenouilla dans le
vestibule et murmura ces mots:
--Pardon, mon père, pardon à votre malheureuse enfant!
Quand elle se releva la porte était ouverte, et avec un empressement
fébrile Alice rejoignit Lisette qui l'attendait déjà dans la rue.
Il avait été entendu d'avance qu'au lieu de se diriger immédiatement
vers les remparts, elles remonteraient la rue Saint-Anne jusqu'à la rue
Des-Jardins qu'elles parcourraient jusqu'à la rue Saint-Louis pour, de
là, prendre la rue Sainte-Ursule qui les conduirait jusqu'à l'endroit
vacant dans le voisinage immédiat du bastion des Ursulines. De la sorte
elles éviteraient de donner des soupçons à la sentinelle qui, placé en
faction sur la Redoute-du-Roi et voyant deux femme errer, la nuit, dans
l'espace alors vaste et désert qui s'étendait depuis le collège des
Jésuites et la rue Saint-Jean jusqu'aux murs de la ville du côté des
plaines, aurait pou les inquiéter dans leur fuite.
Par bonheur, au moment où elles prirent pied dans la rue, la sentinelle
leur tournait le dos, et la nuit étant noire, elles se trouvaient hors
de vue quand le factionnaire revint sur ses pas.
Commes les deux jeunes femmes, peu habituées à de pareilles courses
nocturnes allaient, frissonnant de peur, tourner le coin de la rue
Des-Jardins, elles faillirent se heurter contre deux hommes qui venaient
à leur rencontre et s'avançaient tout doucement, comme des gens qui
craignent d'être entendus et ont le plus grand intérêt à n'être point
remarqués.
La première impression des jeunes filles fut de la frayeur. Mais Lisette
qui n'en était qu'à deux pas, eut à peine envisagé l'un de ces hommes,
un grand, qu'elle s'écria, tout en étouffant sa voix:
--Mon Dieu! est-ce bien toi, Célestin?...
--Mam'zelle Lisette! répondit la voix de Tranquille.
--C'est Dieu qui vous envoie! répartit Alice. Où alliez-vous donc?
Vous chercher, Mademoiselle. J'ai appris que le mariage devait se faire
lundi et comme je voulais vous garantir de ce mauvais pas je vous assure
que j'ai passablement travaillé pour m'échapper avec mon camarade que
voici, un officier bostonnais et qui vous est d'avance dévoué,
mademoiselle Alice.
L'officier qui s'était approché salua profondément Alice. Celle-ci
s'inclina.
En quelques mots Lisette mit Tranquille au fait de leur projet de fuite,
et des moyens qu'elle avaient pris pour en assurer le succès.
--Pauvres enfants! dit Célestin, c'est fort heureux que nous vous ayons
rencontrées, car je doute fort que vous eussiez réussi. Enfin, grâce à
Dieu, nous voici, deux solides gaillards, prêts à nous faire hacher en
morceaux pour votre service.
Alice le remercia de ce dévouement avec effusion, et tous les quatre,
suivant l'idée première des deux jeunes filles, s'avancèrent vers la rue
Saint-Louis qu'il parcoururent dans presque toute sa longueur, jusqu'à
la rue Sainte-Ursule où ils s'engagèrent sans avoir rencontré personne.
--Tout va bien jusqu'à présent, dit Tranquille. Reste à savoir ce qui
nous attend aux remparts. Les sentinelles y sont assez rapprochées.
C'est là qu'il va falloir avoir l'oeil vif, les jambes alertes et les
bras fermes au besoin. Attention, à présent!
Ils venaient de dépasser la dernière maison de la rue Sainte-Ursule qui
s'arrêtait alors au bout de la rue Saint-Anne, et ils s'avançaient dans
l'espace, inhabité à cet époque-là qui regardait les remparts. Arrivés à
l'endroit où la rue d'Auteuil coupe maintenant à angle droit le bout de
la Rue Sainte-Anne, c'est-à-dire en face du bastion Sainte-Ursule dont
l'enfoncement et la projection sur la campagne forme un bonne partie de
l'Esplanade, Tranquille fit arrêter ceux qui l'accompagnaient et leur
enjoignit de se baisser pour donner moins de prise au regard des
sentinelles. Il s'agenouilla comme les autres et jeta un regard
scrutateur en avant, afin de reconnaître la position et de prendre ses
mesures en conséquence.
Une centaine de pas l'éloignait du point le plus rapproché des remparts.
Quoique la nuit fût sans étoiles, on pouvait entrevoir les sentinelles
dont la tête et les épaules, vues de la position occupée par Tranquille,
dominaient le parapet et se détachaient, bien que confusément, sur le
ciel toujours moins sombre, à cette heure même, que la surface du sol.
Il y avait un factionnaire sur les hauteurs de la porte Saint-Jean, un
autre à l'angle rentrant que fait sur la droite la gorge du bastion des
Ursulines en joignant la courtine, un troisième au point le plus avancé
du bastion, c'est-à-dire à l'union des deux faces qui font angle
saillant du côté de la campagne. Le dernier qu'on apercevait était posté
à l'angle rentrant qui forme le côté gauche de la gorge du bastion.
Ainsi échelonnées à égale distance, les sentinelles faisaient bonne
garde; on entendait le cri de veille qu'elles se renvoyaient l'une à
l'autre d'une voix traînante et monotone:
--_Sen-try all-'s-well._
En ce moment le cri qu'on entendit venir d'en bas, dans la direction de
la porte du Palais, se rapprocha, grossit, passa de sentinelle en
sentinelle auprès des fugitifs, remonta vers la porte Saint-Louis,
diminua et finit par s'éteindre au loin sur les hauteurs où s'élève
aujourd'hui la citadelle.
--Vous allez venir avec moi, dit Tranquille à l'officier américain. Il
faut que nous allions désarmer et garrotter la sentinelle que est en
face de nous. Ces dames vont nous attendre ici. Ce ne sera pas long.
En hommes qui avaient fait tous deux la guerre des bois, avec ou contre
les sauvages, Tranquille et son compagnon s'éloignèrent en rampant sans
bruit sur le sol dans la direction de l'angle rentrant du bastion qui
regarde la porte Saint-Jean. Il s'avancèrent jusqu'au pied du talus au
haut duquel le factionnaire montait la garde en regardant du côté de la
campagne. Comme il leur tournait le dos, tous deux montèrent en se
glissant inaperçus jusqu'à lui. A cet instant le cri de veille remontait
de la porte du Palais vers la porte Saint-Jean. Tranquille attendit que
le soldat auquel il en voulait eut répondu, et bondit sur lui comme la
sentinelle suivante transmettait le mot d'ordre à un autre camarade.
Le factionnaire saisi à la gorge par la main puissante du Canadien ne
put point même jeter une plainte. Il s'abattit sur le sol, renversé d'un
seul coup de genoux dans les reins.
--Maintenez-le par terre, dit Tranquille, tandis que je vas fermer la
bouche de notre homme.
Pendant que l'officier américain s'accrochait aux membres du soldat
renversé, Tranquille lui fourrait un mouchoir dans la bouche. Pour
s'assurer que le bâillon étoufferait les cris du factionnaire, le
Canadien desserra peu à peu l'étau des cinq doigts. Le malheureux soldat
voulut crier, mais il ne rendit qu'un soupir que l'on n'aurait point
entendu à trois pas.
--Bon comme ça! fit Tranquille. Mais pour être plus sûr qu'il ne nous
trahira pas, faites-lui comprendre, vous qui parlez sa langue, que s'il
fait mine de bouger et de crier nous lui enfonçons sa baïonnette dans le
ventre... A présent, garrottons-le avec les lanières de nos draps
découpés que nous avons emportées de la prison. Puisque ces dames ont
une corde nous n'aurons pas besoin de ces mauvais bouts de linge pour
descendre au pied des remparts.
En un tour de main, le soldat fut lié des pieds à la tête et resta
couché sur le dos immobile comme une momie dans ses bandelettes.
--Bien! fit Tranquille. Prenez son fusil et montez la garde à sa place,
et quand votre tour sera venu de répondre à ces mots anglais que ces
messieurs se jettent l'un à l'autre, criez hardiment comme celui-ci le
faisait tout-à-l'heure. Moi je vas aller chercher les demoiselles.
Tout ce qui précède s'était fait en un tour de main, et les deux
factionnaires voisins de leur camarade garrotté, et séparés de ce
dernier par une distance d'au moins cent pas, ne s'étaient aperçus de
rien, leur attention se trouvant attirée plutôt du côté de la campagne
qu'à l'intérieur de la ville, où il leur devait sembler qu'il n'y avait
aucune surprise à redouter.
Tranquille s'éloigna et revint quelques minutes après avec Alice et
Lisette qui tremblaient de tous leurs membres.
--Ce n'est pas le moment d'avoir peur, leur dit Célestin, vous aurez
besoin dans un instant de l'entière puissance de vos muscles pour vous
retenir après la corde de toute la force de vos poignets.
Rampant tous les trois sur les genoux et les mains, pour être moins en
vue, Tranquille et les deux jeunes filles s'approchèrent du créneau qui
traversait l'angle du bastion, à l'endroit où celui-ci se réunissait à
la muraille. Le mur du rempart ayant au moins une dizaine de pieds
d'épaisseur, et le parapet dominant le talus de cinq à six pieds, les
trois fugitifs se trouvèrent à l'abri de tout regard indiscret,
lorsqu'ils furent entrés dans l'embrasure.
--Mam'zelle Lisette, dit Tranquille à voix basse, déroulez vite la corde
que vous avez autour de vous et passez-moi-la. Vous m'avez dit qu'elle
avait soixante pieds de long?
--Oui.
--C'est bon, nous la mettrons double et elle sera encore longue du
reste. Placés comme nous sommes ici, il n'y a pas plus de vingt-cinq
pieds d'ici le fossé. Mademoiselle Alice, comme vous êtes la plus
pressée de vous mettre hors d'atteinte, vous allez, s'il vous plaît,
descendre la première. Enveloppez-vous les mains dans votre mouchoir
pour que la corde vous les meurtrisse moins... Écoutez....
Le cri de veille revenait de la porte Saint-Jean et c'était au tour de
l'officier américain de répondre. Les quatre acteurs de cette scène
émouvante attendaient avec anxiété le résultat de l'audacieuse
substitution de la sentinelle.
--_Sen-try all-'s-well_, cria l'officier américain qui dût imiter à s'y
méprendre, surtout à distance, la voix de la sentinelle garrottée; car
on entendit le plus proche factionnaire répéter nonchalamment les trois
mots d'ordre.
Lisette passa la corde à tranquille. Celui-ci la réunit en double, en
donna l'un des buts à Alice et lui en serra soigneusement les deux
mains.
--A présent, mademoiselle, lui dit-il, c'est du courage qu'il vous faut.
N'ayez point peur tenez bon et tout ira bien.
--Je ne la laisserai aller qu'avec la vie, répondit Alice, dût cette
corde m'entrer dans les chairs jusqu'aux os.
Cela ne sera pas long. Dans dix secondes vous serez en bas. Une fois là,
n'ayez aucune crainte, Lisette vous y rejoindra en un rien de temps.
Allons, tenez-vous bien, et ne lâchez la corde que lorsque vous aurez
sûrement pris pied à terre.
Guidée par Tranquille qui la retenait d'une main par les poignets,
tandis qu'il s'enroulait la corde autour de la main droite, Alice se
laissa glisser sur les genoux jusqu'au bord du rempart. Mais dès qu'elle
sentit le vide sous ses pieds, un frisson passa par tous ses membres, et
les battements de son coeur devinrent si forts et si précipités qu'elle
en fut presque suffoquée.
--Mon Dieu, ayez pitié de moi! soupira-t-elle.
Le canadien s'était attendu à ce premier moment de frayeur, et, pour
donner à la Jeune fille le temps de revenir de cette terreur du vide, il
la retint quelques secondes par les bras en lui disant:
--Mademoiselle! au nom de M. Marc que vous allez bientôt revoir, du
courage, je vous en prie!
Ranimée par le souvenir de son fiancé, Alice se roidit contre la
frayeur, et comme elle s'aperçut que la circulation du sang dans ses
artères gonflées se ralentissait peu à peu, elle dit à Tranquille:
--C'est bien, je me sens remise, je suis prêter.
--Tenez-vous bien, je vas vous laisser aller, dit Tranquille qui lâcha
les bras de la jeune fille, se renversa en arrière en s'arc-boutant
contre le mur pour faire un contrepoids, et laissa glisser la corde.
Les mains à demi broyées par la corde et les pieds flottants sans le
vide, Alice et besoin en ce moment d'une force d'âme incroyable pour ne
point crier.
Enfin, après une de ces demi-minutes terrible dont l'infernale
agglomération doit composer les siècles sans fin dans l'abîme maudit,
Alice toucha la terre. Elle s'assura qu'elle était bien rendue tout au
fond du fossé, tira deux fois sur la corde et la laissa aller à
Tranquille qui la remonta aussitôt.
Nous ne nous arrêterons pas à analyser les sensations de Lisette dans
cette descente plus effrayante que périlleuse. Elle les ressentit et les
supporta avec autant de force que sa maîtresse auprès de laquelle elle
se trouva saine et sauve en moins d'une minute.
L'officier américain venait de répondre pour la seconde fois au cri de
veille, lorsque le Canadien s'approcha de l'entrée de l'embrasure et lui
dit que son tour était venu.
--Apportez le fusil, ajouta-t-il, nous en aurons besoin, peut-être; la
baïonnette surtout me servira pour descendre, puisque je serai le
dernier, et qu'il n'y aura personne ici pour me tenir la corde.
Il se coucha sur le dos pour opposer une plus forte résistance au poids
de son compagnon plus lourd que celui des deux jeunes filles. L'officier
saisit la corde que Tranquille retenait autour des mains, et descendit
rapidement dans le fossé.
Le Canadien se releva d'un bond, ôta la baïonnette qui était passé eau
bout du fusil, l'introduisit avec force entre deux pierres, s'assura
qu'elle y tenait bien, passa la corde autour et se laissa glisser d'une
main, emportant de l'autre le fusil du factionnaire anglais. Arrivé à
terre, il tira à lui la corde qu'il n'avait fait que plier par la moitié
sur la baïonnette, et, suivit des autres fugitifs, s'empressa de
traverser le fossé. Il n'avaient pas fait soixante pas qu'ils étaient
arrêtés par le mur de revers qui avait quinze pieds de hauteur.
--Montez sur mes épaules dit Tranquille à son compagnon. Une fois en
haut, vous tirerez à vous les dames à l'aide de la corde que je vous
jetterai.
Il s'appuya sur le revers, de la figure du côté de la muraille.
L'officier grimpa sur les épaules du géant. Malgré la grande taille de
Tranquille, l'autre ne put atteindre le faite du mur, même en étendant
les bras.
--Trop haut! murmura-t-il.
--Tenez-vous bien, dit le colosse qui, de se larges mains prit
l'officier par les pieds et le souleva au bout de ses bras. L'autre
atteignit la corniche et s'y cramponna. Une dernière poussée de
Tranquille porta l'officier sur le talus.
Il attrapa au vol la corde que Célestin lui jeta.
Au moment où Alice saisissait l'autre bout pour se faire hisser sur le
talus, Tranquille, que avait l'oeil à tout, vit la sentinelle s'agiter
sur le couronnement de la porte St. Jean qui s'illumina d'un subit
éclair, tandis qu'un coup de feu éclatait dans la nuit et que le bruit
d'une balle frappant la pierre à côté d'eux, faisait tressaillir les
fugitifs.
On les avait aperçus.
--Vite mademoiselle Alice, ou nous sommes perdus! s'écria tranquille.
Il vit que la jeune fille saisissait résolument la corde, se retourna
du côté des remparts, et, prompt comme l'éclair visa l'autre sentinelle
qui apparaissait à l'angle saillant du bastion des Ursulines, et tira.
Il y eut un cri sur le rempart, et le factionnaire à qui le le coup
était destiné retomba au-dedans du parapet avant d'avoir tiré son arme
qu'il épaulait.
Alice était déjà rendue sur la corniche.
--Couchez-vous par terre, pour donner moins de prise aux balles! lui
cria le Canadien, et toi, ma petite Lisette, vite, en haut avant que le
gredin de la porte ait rechargé son fusil!
En moins de cinq secondes Lisette rejoignit sa maîtresse et s'étendit
par terre à côté d'elle.
Tout en rechargeant son arme, le factionnaire de la porte jetait des
cris de paon.
--A présent, s'écria le Canadien qui bondit sur le faîte du mur, tout le
monde debout, et avant les jambes si nous ne voulons pas recevoir
quelque balle dans le corps.
L'officier donna la main à Alice, Tranquille à Lisette, et tous les
quatre descendirent le talus à la course en gagnant les maisons du
faubourg.
Les soldats du corps-de-garde, attirés par les deux coups de feu et par
les cris de leur camarades, accouraient précipitamment au parapet. Ils
entrevirent les fugitifs qui avaient atteint l'entrée de la rue
Saint-Jean et détalaient à toute jambe. Les premiers arrivés tirèrent au
juger sur ces ombres fuyantes. Mais la précipitation nuisit à la
justesse de leur tir qui n'atteignit heureusement personne.
Une fois hors de portée, Tranquille arrêta les jeunes filles auxquelles
la frayeur et cette course furieuse faisait perdre haleine, et tous
continuèrent d'avancer au pas en longeant les maisons désertes et à
moitié démolies.
--Derrière eux retentissaient dans la ville des cris tumultueux qui
croissaient de seconde en seconde.
--A en juger par le vacarme qui se fait là-bas, remarqua Tranquille,
vous pouvez voir qu'il était temps de décamper quand cet animal de
soldat à tiré sur vous. C'est égal, j'ai proprement descendu l'autre.
Pour éloigner de son esprit la pénible pensée qu'un homme avait été tué,
peut-être, à cause d'elle, Alice se tourna vers Tranquille et lui
demanda, tout en marchant:
--Dites-moi donc, Célestin, comment se fait-il qu'on vous ait tiré,
l'autre jour, de la Redoute-du-Roi, pour vous transférer dans une autre
prison, et que nous nous ayez rejoint si fort à propos cette nuit?
--Voici, mademoiselle: je suppose qu'on ne nous avait logé à la Redoute
qu'en attendant qu'on nous eût préparé une autre demeure dans le collège
des Jésuites. Il fallait poser des barreaux de fer à la fenêtre de notre
dernier logis, ce qui devait prendre quelques jours. Vous vous souvenez
que le matin où je vous avais fait savoir que je serais prêt à m'enfuir
avec vous la nuit suivante, un piquet de soldate vint nous chercher à la
Redoute et nous emmena. Heureusement que monsieur et moi avions eu le
temps de cacher chacun une lime dans nos bottes, et que les gardiens de
la Redoute ne s'aperçurent pas que nous avions scié presque tout-à-fait
les barreaux de cette embrasure qui est revêtue d'une fenêtre au-dehors,
pour défendre le dedans du bastion contre le froid et la pluie. A
présent pourquoi nous changeait-on de prison? Était-ce parce qu'on nous
trouvait trop petitement dans la Redoute ou qu'on ne nous y pensait pas
assez en sûreté?...
--C'est plutôt pour ce dernier motif, interrompit Alice; car le
capitaine Evil savait d'avance que c'était Lisette qui vous avait porté
des armes aux casernes dont vous avez failli vous évader avec tous les
prisonniers bostonnais. Or comme la Redoute n'est qu'à une vingtaine de
pas de la maison, le capitaine aura craint, sans doute, le trop proche
voisinage de Lisette. Je m'étonne même qu'il ait pu vous laisser passer
plusieurs jours aussi près de nous.
--C'est que, voyez-vous, il n'y avait pas d'autres places libres dans le
moment. Les casernes, et les prisons sont encore remplies de Bostonnais,
et l'on ne voulait pas nous mettre avec les autres. On nous trouvait
apparemment trop dangereux et l'on voulait nous tenir au secret. Dans
tous les cas, je m'aperçus en entrant dans notre cellule, au collège des
Jésuites, qu'on nous y avait préparé un petit endroit soigné. La porte
était en chêne neuf, épaisse de trois pouces avec des plaques de fer en
dedans, et l'on avait eu la précaution d'en mettre cette fois les
pentures en dehors. Il ne fallait pas penser à nous sauver par-là. Je
vous assure que la chose n'était pas aisée non plus du côté de la
fenêtre. De gros barreaux de fer très rapprochés et croisés y formaient
un grillage des plus solides. Ils avaient un pouce et demi d'épaisseur,
n'étaient éloignés que de quatre pouces les uns des autres, et se
trouvaient reliés en travers par d'autres barres de fer. Pour nous
permettre de passer par-là, il fallait en couper cinq des plus longs et
six de ceux qui étaient en travers, tous en un seul bout, il est vrai,
puisque je pouvais les plier à l'autre extrémité ajouta bonnement
Tranquille qui ne paraissait rien trouver d'extraordinaire à cer tour de
force. Dès le premier soir nous nous mîmes pourtant à l'ouvrage. Mais
vous pouvez croire que cela nous a donné bien du mal. A la fin nos limes
ne mordaient plus et nous avions les mains en compote. Voilà pourquoi
nous avons mis tant de temps, et c'est encore une chance que nous ayons
pu finir si à point cette nuit!
--Oui, mon brave Célestin, reprit Alice, juste à temps pour me sauver la
vie! Car j'étais bien résolue à me faire tuer plutôt que de rester dans
la ville. Et je vois bien maintenant que jamais Lisette et moi nous
n'aurions pu nous sauver toutes seules. Sans vous je serais probablement
morte à l'heure qu'il est!...
Après avoir descendu le côteau Sainte-Geneviève, parcouru jusqu'au bout
la rue Saint-Vallier en gagnant la campagne, et dépassé les dernières
maisons en ruine de Saint-Roch, dont les murs fortement estompés à leur
base par les dernières ombres de la nuit qui rasaient la terre, se
déchiquetaient pittoresquement sur les premières clartés qui
blanchissaient le ciel à l'orient, les fugitifs s'avancèrent, à travers
les champs, dans la direction de l'Hôpital-Général près duquel était
assis le camp de l'armé américaine.
Comme ils allaient atteindre les avant-postes, le qui-vive d'une
sentinelle et le craquement de la batterie d'un mousquet les cloua sur
place. L'officier qui les accompagnait, éleva la voix, se fit
reconnaître et tous pénétrèrent aussitôt dans le camp où l'on apprit aux
fugitifs que le colonel Arnold et son aide-de-camp Marc Evrard étaient
partis pour Montréal depuis plusieurs jours.
L'officier bostonnais s'en alla trouver l'un de ses camarades qui était
de service, pour autoriser Alice et sa suivante à passer la nuit à
l'intérieur du couvent, ce qui leur fut aussitôt permis. La supérieure
accueillit gracieusement les jeunes filles et leur fit donner une
chambre où elles achevèrent de passer la nuit en se reposant des
fatigues et des émotions qui avaient accompagné leur fuite.
Le lendemain matin Alice qui se trouvait encore trop près de la ville,
et avait hâte de mettre son honneur sous la sauvegarde d'un époux,
résolut d'aller rejoindre Marc Evrard à Montréal.
Une voiture pour faire le voyage n'était pas chose facile à trouver dans
le camp. Heureusement qu'un habitant de Sainte-Foye qui était venu de
Bon matin vendre des provisions aux assiégeants offrit à Tranquille de
conduire les voyageurs en charrette jusque chez lui ou, moyennant un bon
prix il leur vendrait un cheval et une voiture.
Alice accepta avec empressement, et, tout en se préparant à partir, elle
fit venir l'officier qui l'avait protégée pour le remercier
cordialement.
Sur la demande d'Alice, Tranquille avait, avant de descendre dans le
fossé de la ville, enfoui dans les vastes poches de la capote de soldat
avec laquelle il avait été fait prisonnier les quatre cents louis d'or
emportés par la fiancée de Marc Evrard. En montant dans la charrette le
Canadien, après s'être assuré que son précieux fardeau ne lui avait pas
faussé compagnie, pensa que la jeune fille avait eu une fameuse idée
d'emporter autant d'argent avec elle, et qu'avec une pareille somme on
pouvait aller loin.
On arriva à Sainte-Foy de bonne heure dans la matinée. En vrai maquignon
Tranquille examina le cheval offert par le paysan, reconnut qu'il était
jeune encore, robuste et capable de fournir rapidement une longue
traite. Il eus soin de s'assurer aussi que la voiture, une de nos
calèches du bon vieux temps, à larges oreilles et à soufflet, pouvait
subir et faire endurer les mauvais chemins de la saison sans trop de
fatigue. Après en avoir débattu le prix avec le propriétaire, Tranquille
donna vingt-cinq louis pour le cheval, le harnais et la voiture.
Une fois assuré de continuer le voyage aussitôt qu'elle le désirerait,
Alice consentit à prendre quelque nourriture. Elle voulut que Tranquille
et Lisette, malgré leurs protestations, mangeassent avec elle. Lorsque
le déjeuner toucha à sa fin, elle dit à Tranquille:
--Si j'ai bonne mémoire, Célestin, je crois que vous témoignez depuis
longtemps de l'inclination pour Lisette.
Celle-ci rougit jusqu'aux oreilles, tandis que Tranquille balbutiait une
réponse qui n'état certes pas négative.
Eh bien, mes amis, reprit Alice, comme il faut éviter de faire parler
les mauvaises langues, nous allons passer par le presbytère où le curé
vous mariera sur-le-champ. Vous me permettrez, à cette occasion,
monsieur Célestin de donner cent louis de dot à Lisette en faible
reconnaissance du dévouement sans bornes qu'elle m'a montré.
Lisette se jeta aux genoux de sa maîtresse, et les larmes aux yeux,
voulut refuser. Mais Alice la releva en lui disant:
--Je le veux, ma chère lisette; seulement je regrette de ne pouvoir
faire davantage. Si le bon Dieu ne me punit pas trop sévèrement de la
faute que j'ai commise en quittant la maison de mon père et que mes
voeux se réalisent, je ferai plus pour vous par la suite. Ceci vous
permettra toujours de vivre en attendant que ton mari puisse se remettre
au travail.
Lisette embrassa la main de sa maîtresse, faveur que ce bon Tranquille
tout confus demanda à partager.
Une heure plus tard, le curé de Sainte-Foye, bénissait l'union de
Célestin Tranquille et de Lisette Fournier, dont le petit coeur stout
réjoui battait fort joyeusement après toutes les transes qui lavaient
saisi depuis quelques semaines. La compensation était si douce que
Lisette, oubliant ses récentes alarmes, se laissait ravir dans les
extases d'un bonheur aussi doux qu'il était imprévu, tandis que le curé
prononçait les paroles sacramentales.
Aussitôt que la cérémonie fut terminée, ils remontèrent en voiture,
Alice et lisette au fond, et Tranquille sur le devant de la calèche qui
partit au grand trot du cheval.
Célestin profitait du moindre prétexte pour tourner à chaque instant la
tête du côté de sa petite femme qui lui lançait de radieuses oeillades,
tandis que la pauvre Alice, en voyant cette interminable route
s'allonger devant elle, se demandait tristement si le bonheur
l'attendait au bout de la voie, ou si plutôt le malheur n'était pas
embusqué à quelque tournant du chemin, prêt à bondir sur elle comme un
bandit sur le passant.