MARC EVRARD

Ce jour-là même un matelot canadien déserta la ville. Il y a toujours de

ces transfuges qui, pendant une campagne ou un siège, passent à

l'ennemi, que leur parti soit ou non triomphant. Quand les opérations

militaires traînent en langueur, la désertion devient quelquefois même

une sorte de manie contagieuse dont il est alors difficile d'arrêter le

progrès.

Cet homme, après avoir traversé le faubourg Saint-Jean, descendit à

Saint-Roch et se dirigea vers l'Hôpital qui était devenu, depuis la mort

de Montgomery, le quartier-général de l'armée assiégeante. Dans quel but

le déserteur passait-il du côté des Bostonnais? Lui-même n'en savait

trop rien. Enfermé depuis près de cinq mois dans l'étroite enceinte de

la ville assiégée, il avait besoin de mouvement, d'espace et de liberté.

Avait-il l'intention de combattre dans les rangs ennemis? Assurément

non. Il en avait assez du service assidu et prolongé auquel on l'avait

astreint pendant tout l'hiver. Tout ce qu'il lui fallait pour le moment,

c'était l'absence de toute discipline et la liberté de mouvement. La

curiosité l'attirait bien aussi quelque peu du côté des Américains, mais

il se promettait de leur fausser bientôt compagnie, s'ils le voulaient

forcer à servir le Congrès, et de s'enfuir à Charlesbourg où il avait

quelque parent.

Le premier homme qu'il rencontra aux abords du camp bostonnais fut Marc

Evrard qui faisait une ronde d'avant-poste. Rétabli depuis un mois de sa

blessure, Evrard avait repris son service d'aide-de-camp auprès

d'Arnold.

En apercevant le transfuge qui était souvent venu à son magasin, Marc le

reconnut.

--Tiens, c'est toi, Côté! dit-il.

--Oui, Monsieur Evrard, comme vous voyez.

--D'où diable viens-tu donc?

--De la ville

--Et que viens-tu faire ici?

--Je m'ennuyais, là-bas.

--Comment, tu t'ennuyais?

--Dame, voyez-vous, ce n'est pas bien amusant de passer ses nuits à

monter la garde en plein air, et toutes ses journées à faire l'exercice.

--Je comprends en effet que pour un farceur de ton espèce, habitué à

avoir partout ses coudées franches, la discipline militaire offre peu

d'agréments. Mais dis-moi donc dans quel état est la garnison de la

ville! Montre-t-elle toujours autant d'ardeur à se défendre?

--Ce n'est pas pour vous faire de la peine, Monsieur Evrard, dit Côté en

jetant un regard de pitié sur le piquet de soldats qui, hâves, à peine

vêtus et plus mal chaussés encore, suivait le jeune officier, mais je

vous assure que nos gens ont un peu meilleure mine que les vôtres qui

paraissent faire ici un bien long carême. Si tous les Bostonnais

ressemblent à ceux-ci, je ne crois pas qu'ils prennent la ville de

sitôt.

Evrard réprima un mouvement de mauvaise humeur et reprit:

--Y a-t-il du nouveau, là-bas?

--Hé! pas grand chose. Pourtant oui, en effet, j'oubliais. Vous savez,

votre engagé, Célestin Tranquille?

--Eh bien? fit Evrard en dressant l'oreille.

--Eh bine, il paraît qu'il va être pendu.

--Pendu!

--Hé! mais oui. Bon garçon, mais pas chanceux, ce pauvre Célestin. Vous

savez qu'il avait été fait prisonnier avec les autres Bostonnais, dans

l'affaire de la rue Sault-au-Matelot.

--Oui.

--Bon. On l'enferme avec les autres. Mais ne voilà-t-il pas que notre

homme, qui s'ennuie d'être comme ça sous le verrous, s'avise de

décamper. Une bonne nuit, on le surprend comme il forçait la porte avec

ses compagnons que voulaient prendre l'air avec lui. On l'empoigne, on

le fourre au cachot, et l'on dit qu'il va être pendu comme traître.

Evrard pénétré de douleur, en apprenant à quel sort funeste était

destiné ce fidèle serviteur qui ne s'était perdu que par trop de

dévouement pour son maître, Evrard avait peine à retenir ses larmes et

ne pouvait dire un mot. L'autre--un de ces heureux porteurs de mauvaises

nouvelles et qui en ont toujours plutôt deux qu'une à vous

annoncer--continua sans remarquer l'impression pénible que ces paroles

causaient à son interlocuteur:

--Une autre nouvelle, et qui vous regarde aussi, Monsieur Evrard, c'est

celle du mariage de mademoiselle Cognard que vous avez connue dans le

temps.

--Hein! mademoiselle Cognard est mariée, dis-tu! s'écria Marc en sortant

de sa stupeur comme un homme qu'on éveillerait à coups de pieds.

--Si elle ne l'est pas encore, c'est tout comme, poursuivit

tranquillement Côté, puisqu'elle le sera dans quinze jours.

--Mais, bon Dieu, que me dis-tu là! Et avec qui se marie-t-elle?

--Avec un officier anglais.

--Un officier... anglais! s'écrie Marc avec égarement.

--Oui, rien que cela. Un nommé Nevil... Ervil... je ne sais plus trop,

moi.

--Evil... James Evil, balbutia Evrard, qui n'avait plus une goutte de

sang au visage.

--C'est cela, vous l'avez! Ces noms anglais, mois, voyez-vous...

--Mais, mon ami! cria Marc en se précipitant sur Côté qu'il secoua

violemment par les bras, mais tu es fou! Alice se marier... avec cet

homme!... Allons, ajouta-t-il en le lâchant, tu veux rire, n'est-ce pas?

--Moi, pas du tout! Monsieur Evrard, repartit Côté qui se frottait les

bras que Marc lui avait évidemment serrés un peu fort. Je vous assure

qu'il n'y a rien de plus vrai. La preuve que j'en suis sûr c'est que ce

sont mes deux soeurs Justine et Marie qui font le trousseau de la jeune

demoiselle. Je vois bien à présent que ça vous interloque un peu, mais

enfin ce n'est pas de ma faute à moi, et ça n'en est pas moins vrai.

Dans la ville tout le monde en parle.

--Et tu dis que... le mariage se fera... dans quinze jours?

--Oui, à peu près, vers le commencement de Mai.

Marc resta un moment étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur

la tête, et puis, remettant à un sergent le commandement du piquet de

soldats, il s'éloigna à grands pas.

Pendant plus d'une heure il erra dans le camp sans avoir conscience de

ce qu'il faisait, tantôt se heurtant contre les soldats étonnés qui

purent le croire subitement devenu fou, tantôt s'arrêtant soudain et

restant plusieurs minutes plongé dans une immobile rêverie, et puis se

remettant à marcher d'un pas fébrile et tourmenté.

Lassé enfin de cette course fiévreuse, il finit par s'arrêter près d'une

pièce de canon, et s'y accouda en laissant ses yeux abattus errer

vaguement sur la campagne.

C'était un de ces jours gris et tristes qui tiennent de la fin de

l'hiver et n'appartiennent pas encore au printemps, cette dernière

saison, à proprement parler, n'existant du reste guère dans notre pays

où le passage de l'hiver à l'été se fait brusquement, et sans la

transition douce qui sépare ces deux saisons dans les contrées plus

aimées du soleil.

La côte de Beaupré s'étendait remontant grisâtre jusqu'aux montagnes

brunies par le passage du dernier hiver, et tachetée en maints endroits

de larges flaques d'une neige souillée. A gauche se dressaient les

Laurentides, aux enfoncements neigeux, aux monts puissamment soulevés,

brunes au proche, plus loin d'un bleu profond, et d'un bleu terne à

l'horizon où elles tombent soudain dans le fleuve, au delà de l'île

d'Orléans.

Des masses informes de glace encombraient l'embouchure de la rivière

Saint-Charles et couvraient le fleuve jusqu'à l'Ile dont la masse sombre

émergeait du Saint-Laurent comme un énorme vaisseau démâté.

Sur la droite s'étageaient en amphithéâtre: le côteau Sainte-Geneviève

aux flancs dénudés, le plateau sans verdure et bossué des plaines

d'Abraham, l'amas resserré des maisons de la ville dont les toitures en

bardeaux grisonnaient sous la mousse et le temps comme des crânes

d'hommes vieillis, et, tout au-dessus, la tête formidable du

Cap-aux-Diamants, grinçant des dents par la dentelure de ses canons, et

le front nuageux.

Pour couronner ce paysage dont les tons tristes l'emportaient encore sur

la grandeur des lignes, s'étendait au-dessus un ciel pâle et sans

soleil, où se traînaient de longs nuages bas et brumeux que le vent

pourchassait en les étirant à l'infini.

Le sombre aspect de ce tableau n'était guère de nature à faire pénétrer

par les yeux d'Evrard quelque adoucissement à la douleur dont son âme

était étreinte. Sa tristesse au contraire s'en accrut d'autant.

L'apparence des objets extérieurs a sur les natures nerveuses une

influence excessive, et l'on sait si l'organisation de Marc Evrard était

de celles-là!

"C'en est fait, se disait-il, plus d'espoir et plus de doute! Avant que

ce butor vînt si bêtement m'annoncer cette atroce nouvelle, j'en étais à

me demander ce qu'Alice faisait là-bas, si elle ne se consumait pas dans

un ennui mortel, si même elle n'était point malade, mourante peut-être?

Hé! quel sot je faisais de m'imaginer que je pouvais de loin si

fatalement influencer sa destinée! Ce qu'elle faisait? parbleu! son

trousseau de noces!... Quant à se bien porter j'étais un peu fou d'en

douter, puisqu'elle se marie dans quinze jours! et avec qui! si cen'est

pas celui-là même qui devait le moins s'y attendre, et que je

m'imaginais qu'elle devait haïr autant que je l'exècre! Et c'est ma

fiancée!... Oui, celle-là même qui se suspendant à mon cou, il y a cinq

mois à peine, jurait, en pressant ses lèvres sur mes lèvres, qu'elle ne

serait jamais qu'à moi seul... Et cette femme, fausse aux serments jurés

par sa bouche sur ma bouche, cette femme n'a pas vingt ans!... O

humanité pourrie, jusqu'où la gangrène de la perversité ne t'a-t-elle

pas pénétrée!... Vierges à peine formées auxquelles il nous semble, à

nous jeunes hommes insensés, qu'il n'est pas d'autel assez sacré pour

les y élever et les y adorer dans l'extase d'un amour éthéré, de quelle

fange est donc pétri votre coeur?... Pourquoi cette âme de démon dans un

corps d'ange?... Charmes maudits qui nous attirent: front pur et serein

qui paraît être le miroir où se réfléchit une âme aimante et chaste,

bouche enfantine que nous croyons ne proférer jamais que des paroles

saintes et des promesses sacrées, et dont les baisers de flamme nous

semblent une cire brûlant frémissant sous le sceau de la sincérité, oeil

tour à tour doucement rêveur et enflammé d'une étincelle ardente qui

nous embrase d'un feu que nous pensons divin... Oh! ses yeux! ses grands

yeux noirs! ils sont là! Je ferme les miens. Son regard remplit toutes

les facultés de mon cerveau!... Son feu me brûle! Mon Dieu!... Alice! O

Alice, ma fiancée! Je viens de blasphémer contre toi? Car n'est-ce pas

que tu ne saurais être à ce point trompeuse? C'est moi qui suis un

misérable renégat! Oh pardon! tu es une sainte et je t'ai ignoblement

outragée!"

Il se prit à pleurer. Un officier qui passait le vit en cet était. Il

lui trouva un air si égaré qu'il s'en alla prévenir le colonel Arnold.

"Pourtant cet homme, continua Marc dans son fiévreux monologue,

cet homme ne saurait me tromper, il m'a trop platement annoncé

cette nouvelle. Il n'y a que la vérité qui puisse se faire aussi

lourde et bête! Oui cet homme a dit vrai!... Je comprends tout

maintenant! _L'autre_--je le hais trop pour prononcer son nom qui

m'étoufferait--l'autre aura mis à profit mon absence; il aura circonvenu

le père déjà trop favorablement disposé à l'écouter. Le père est

intervenu, a parlé, a ordonné, a menacé, et sa fille s'est courbée sous

le commandement paternel en demandant à Dieu de la délier du serment

qu'elle m'avait prêté. Et voilà comment l'autre a triomphé, voilà

comment il se fait qu'Alice va devenir sa femme! Sa femme!... O rages de

l'enfer! Alice à cet homme! Ah! c'est ce que je ne verrai pas du moins,

et ce dont la mort saura m'éviter le trop exécrable aspect!"

Dans l'emportement furieux de son désespoir, Evrard criait plutôt qu'il

ne disait ces paroles, quant le colonel Arnold arriva près de lui.

Le colonel avait montré tant de sympathie au jeune homme, que celui-ci,

expansif comme on l'est à son âge, lavait mis au courant de ses

malheurs. Arnold comprit que Marc venait d'apprendre quelque nouvelle

fâcheuse. Il appuya sur l'épaule d'Evrard une mais d'ami et lui demanda

doucement quelle était la cause d'une telle irritation.

Le fluide sympathique que cet attouchement amical établit tout à coup

entre le colonel et lui, causa une commotion, un ébranlement profonds

dans toute la personne de Marc Evrard. Il fondit en larmes.

Le colonel se garda bien d'arrêter le cours bienfaisant de ces pleurs,

et laissa le pauvre garçon verser toutes les larmes de son âme.

Lorsqu'il le vit un peu plus calme il réitéra sa question de la manière

la plus amicale.

D'une voix entrecoupée de sanglots Evrard lui dit tout. Le colonel

l'écouta sans l'interrompre, et le voyant un peu moins agité, il lui

dit:

--Attendez-moi quelques instants, ou plutôt non, veuillez rentrer chez

vous, car vous êtes ici l'objet d'une indiscrète curiosité. Je m'en vais

aller m'assurer si cet homme n'est pas un espion et s'il n'a pas voulu

vous tromper. Dans un quart-d'heure je serai chez vous.

Evrard se rendit machinalement à ce bon avis.

Une demi-heure après le colonel le rejoignait. Marc le regarda d'un air

anxieux.

--Hélas! mon pauvre ami, répondit Arnold à cette muette interrogation,

je crains bien que cet homme ne vous ait dit que la vérité! Ce n'est

certainement pas un espion, et j'ai beau l'interroger je n'ai rien

surpris dans ses réponses qui m'ait pu mettre sur la piste d'une

fourberie. Écoutez, Evrard, il vous faut être homme avant tout, et ne

pas vous laisser aller à un désespoir que la fillette qui vous a sitôt

n'est pas digne de causer en vous. Vous êtes jeune et assez charmant

garçon pour rencontrer n'importe où une foule de jolies filles qui ne

demanderont pas mieux que d'être heureuses par vous en vous rendant ce

bonheur au centuple. Trève donc de désespoirs inutiles. Acceptez

aujourd'hui l'offre que je vous fis hier, et que vous n'eûtes le tort de

refuser, de m'accompagner à Montréal où je m'en vais dans quelques

heures. Comme je vous le disais, les troupes que nous avons ici ne

sauraient plus maintenant s'emparer de la place. Voici l'été qui arrive.

La navigation va s'ouvrir et ne manquera pas d'amener bientôt au secours

de la ville toute une flotte qui doit être depuis longtemps déjà partie

d'Angleterre. Vous resteriez donc inutilement ici et vous vous

exposeriez pour rien à tomber entre les mains des Anglais. Ne mettez pas

ou moins votre trop heureux rival à même de piétiner sur votre cadavre

avant ou immédiatement après son mariage. Ce serait vraiment lui causer

trop de jouissances à la fois.

--Vous avez raison, colonel! s'écria Marc. Je pars avec vous. Du reste

on ne se bat plus ici! Nous aurons probablement plus de chance ailleurs,

et la mort qui n'a pas voulu de moi par ici m'attends peut-être là-bas!

Arnold laissa tomber sur Evrard un regard de compassion, mais se garda

de relever cette pensée funeste, et reprit:

--Nous partirons ce soir à huit heures, soyez prêt.

La nuit s'épaississait sur la vallée lorsque le colonel Arnold et Marc

Evrard s'éloignèrent de l'Hôpital-Général, au grand train de leurs

chevaux. Au coin d'un bois qui allait leur faire perdre la ville de vue,

Evrard arrêta son cheval et se retourna sur sa selle.

Les hauteurs et la ville, à demi perdues dans l'ombre vaporeuse du soir,

n'apparaissaient plus que fondues en une masse indécise. Marc resta un

instant immobile. Deux grosses larmes glissèrent sur ses joues. Il

murmura:

--Adieu, vous tous que j'aimais! Adieu, bon et fidèle serviteur que je

ne puis secourir! Adieu Alice... Adieu!

Il enfonça ses éperons dans les flancs haletants de sa monture,

rejoignit Arnold en deux temps de galop, et tous deux disparurent entre

une double et gigantesque haie d'arbres qui retentirent un moment du pas

précipité des chevaux, et rentrèrent l'instant d'après dans le calme de

la nuit.

Pauvre Alice, comme les ténèbres qui allaient s'épaississant toujours

sur la ville, la solitude et le délaissement se faisaient autour de toi

de plus en plus profonds!

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 · 第 36 / 50 题