Bien qu'il ne se fût guère donné la peine de cultiver activement dame
Gertrude afin de l'engager à travailler pour lui, Evil avait prévu que
le moindre grain qui tomberait en pareille terre ne manquerait pas de
produire des fruits abondants. Et il ne s'était pas trompé. Autant pour
se débarrasser de sa belle-fille que pour la rendre sûrement malheureuse
en lui faisant épouser l'officier, madame Cognard enserra la jeune fille
dans un réseau d'obsessions inextricables.
Un de ses premiers soins fut de s'assurer le concours indirect de
lisette. Quelques parole adroitement lancées par Evil avaient à cette
femme perverse toute l'aide qu'on pourrait attendre de Lisette mise aux
abois. Elle tira la servante à part et, dans l'ignorance où elle était
que celle-ci fût déjà au fait de la situation, elle lui dépeignit la
position de Tranquille sous les couleurs les plus sombres. Elle lui fit
entendre que le sort du prisonnier était entre les mains de James Evil
qui ne consentirait à sauver l'accusé qu'autant que Lisette voudrait
bien aider à vaincre l'obstination d'Alice en persuadant la jeune fille
d'accorder sa main à l'officier.
Lisette avait assez d'intelligence pour démêler aisément la trame de
cette machination, et un trop bon coeur pour songer un instant à se
joindre aux persécuteurs de sa jeune maîtresse. Et pourtant l'affreuse
perspective du malheur qui attendait Tranquille sur lequel la vengeance
de l'officier anglais ne manquerait pas de retomber si Alice résistait
jusqu'au bout, pénétrait la pauvre fille d'une terreur profonde. Elle se
gardait bien de dire à sa maîtresse le moindre mot qui pût dévoiler ses
angoisses; mais son air abattu, ses yeux rougis par les larmes, son
silence même, dans sa muette éloquence, ne trahissaient-ils point aux
yeux d'Alice toute l'affliction de l'amante de Tranquille? Ce douloureux
mutisme valait bien une supplication constante.
Evil et madame Cognard qui comptaient sur l'un ou sur l'autre de ces
moyens, se trouvaient servis à souhait.
Quant au père Cognard, on pense bien que dans toutes ces menées il ne
restait pas en arrière.
Afin d'avoir une idée de la vie d'enfer qu'on faisait à Alice pour
assouplir cette tête de fer, comme disait cette bonne madame Cognard, il
faut assister encore une fois avec nous à l'un de ces repas de famille
qui étaient d'autant plus pénibles pour la malheureuse enfant, qu'il
étaient devenus comme le champ-clos où se livraient trois fois le jour
les assauts qu'elle avait à soutenir.
C'était la quatrième journée qui avait suivi celle où James Evil avait
brusqué sa demande. Abattue par trois jours et tout autant de nuits
passés dans l'insomnie et les larmes, Alice essayait de manger quelques
menue bouchées des mets qu'on lui avait servis. Mais si visibles étaient
ses efforts que dame Gertrude qui avait l'oeil à tout pour en tirer
prétexte à quelque attaque, lui dit de se ton doucereux qui gazait tant
de méchanceté:
--Vous n'avez donc point d'appétit, ma chère, vous mangez du bout des
dents.
Alice leva sur sa belle-mère ses beaux grands yeux noirs encore humides
d'une larme furtive. Ce regard aurait suffi pour attendrir un bourreau.
Mais madame Cognard n'était guère sensible aux sentiments tendres. Au
contraire, souvent son acrimonie s'accroissait en raison inverse de la
douceur qu'on opposait à ses perfidies. Aussi continua-t-elle, sans
déguiser cette fois ses mauvaises intentions:
--Peut-être aussi que ma cuisine ne vaut pas celle de votre mère. Je ne
saurais avoir toutes les qualités qui distinguaient cette excellent
femme.
--Ce plat est très-bien préparé, dit Cognard, et si mademoiselle ne le
trouve pas à son goût, il lui sera bientôt loisible d'avoir une table
servie à sa fantaisie.
--En effet, repartit madame Cognard, c'est dans quatre jours que sera
fixée l'époque du mariage?
--Oui, et j'espère que ma fille a assez de coeur pour être déjà décidé à
ne pas causer le malheur de son père en refusant la main du capitaine
Evil.
--Pour ma part je suis sûre que mademoiselle Alice sait trop ce qu'elle
vous doit pour contrecarrer vos désirs.
--Et ne faudrait-il pas qu'elle fût sotte à lier, en supposant qu'elle
ne fût pas touchée de la terrible position où me mettrait son refus,
pour aller renoncer à l'un des plus beaux partis de la colonie?
--C'est un bien charmant homme, en effet, que monsieur Evil, dit madame
Cognard de sa vois la plus insinuante.
--Charmant! s'écria Cognard, dis donc que c'est le plus galant homme que
l'on puisse voir, aimable, et distingué autant que ce petit gueux
d'Evrard était malhonnête et prétentieux. En voici un, par exemple, dont
je veux qu'il ne soit plus question chez moi! Ce maroufle est cause de
toutes les tracasseries qui m'arrivent!
--Aussi a-t-il maintenant tout le mépris, bien mérité, du reste, de
chacun des membres de votre famille, dit madame Cognard du ton le plus
dédaigneux qu'elle pût trouver.
Alice qui avait dévoré jusque-là, en silence, toutes ces humiliations,
allait protester, la courageuse enfant, contre la dernière assertion de
sa belle-mère. Mais Cognard épiait sa fille du coin de l'oeil et comme
il ne craignait rien tant que d'avoir à s'attaquer ouvertement aux
raisons trop justes au fond, que lui pouvait opposer sa fille, et qu'il
préférait la prévenir en lui imposant silence à force de grands éclats
de vois, il écria en roulant de gros yeux:
--Comment, mademoiselle! oseriez-vous prendre la part de ce misérable
petit marchand qui, trop sot pour réussir dans son commerce, n'a pas
trouvé mieux que de s'allier à des bandits venus en ce pays pour piller
et massacrer les honnêtes gens! Ne vous gênez pas, et si le coeur vous
en dit, persistez dans une résolution qui causerait ma ruine et
peut-être ma mort!
Madame Cognard qui savait se monter à mesure que s'échauffait son mari,
s'écria avec colère:
--Il est vrai que mademoiselle n'en serait pas à son coup d'essai.
N'a-t-elle pas, par son caractère insupportable avancé la mort de sa
mère?
Ceci était trop fort; et Alice dont l'affection pour sa mère avait
toujours été encore plus une adoration qu'une affection filiale
ordinaire, se redressa sous le coup de cette accusation aussi injuste
que cruelle.
--O madame! s'écria-t-elle d'une voix vibrante d'indignation, s'il était
vrai que j'eusse causé la mort de ma pauvre mère que j'ai tant aimée,
j'en serais atrocement punie par vous!
Atteinte dans la partie la plus sensible de son coeur, Alice éclata en
sanglot et sortit.
Le regard de louve enragée que lui lança sa belle-mère ne saurait se
définir. Ce n'était plus de la malveillance, c'était de la haine,
c'était de l'exécration. La riposte de la jeune fille avait frappé si
juste!
En entrant dans sa chambre Alice éplorée se trouva en face de Lisette
qui, l'air triste mais résigné, époussetait lentement la pièce.
--Ah! quel monstre que cette femme! s'écria Alice qui se jeta sur son
lit en pleurant.
--Elle vous a donc encore fait de la peine?
--Tu ne pourrais jamais t'imaginer ce qu'elle m'a dit, Lisette, non
jamais!... C'est affreux! Elle prétend que j'ai causé la mort de ma
mère!
--L'infâme créature!
--C'en est trop! s'écria Alice qui se dressa sur son séant. J'ai assez
souffert comme ça! Depuis dix ans que cette femme est entrée dans la
maison, pas un seul de mes jours qui n'ait été marqué d'une injure ou de
quelque cruauté! Et Dieu m'est témoin que j'ai presque tout enduré dans
me plaindre. Mais aujourd'hui elle a comblé la mesure. Placée entre un
père qui m'abandonne et me sacrifie à cette marâtre à qui Dieu n'a pas
voulu donner d'enfants parce qu'elle ne saurait mériter le nom de mère,
et un homme qui m'obsède et qui m'est d'autant plus odieux qu'il m'a
séparé de celui-là seul que j'aimerai jamais, je m'en fais fuit d'ici et
aller demander asile et protection à celui qui doit être mon mari.
Lisette, après s'être assurée que personne ne les écoutait, se rapprocha
de sa maîtresse et lui dit non sans beaucoup d'embarras:
--Je ne sais trop, mademoiselle, comment vous dire que votre dessein de
vous en aller seule me semble impossible, tant j'ai peur que vous ne
croyiez mes paroles soufflées par la crainte des malheurs qui me
menacent moi-même. Sur ma part du paradis, mademoiselle Alice, je vous
aime trop pour penser une seule minute à vouloir vous causer la moindre
souffrance pour m'épargner à moi-même les plus grands maux. Ne vous
êtes-vous pas déjà trop exposée pour m'aider à donner à Célestin les
moyens de s'enfuir. Quoiqu'il nous arrive, à moi-même et à celui que
j'aime, je ne voudrais pas pour le bonheur de toute notre vie risquer un
instant de vous causer la moindre peint. Mais permettez-moi de vous dire
que lorsque vous parlez ainsi de vous enfuir, vous ne songez pas combien
il serait malaisé, à une jeune fille de sortir seule d'une ville aussi
bien gardée que l'est la nôtre par le temps qui court. Y avez-vous
pensé?
Alice ne répondit pas.
--Vous voyez, poursuivit Lisette, que la chose n'est pas aussi aisée
qu'elle vous a paru d'abord. Je suis bien prête à vous aider; mais que
voulez-vous que nous fassions à nous deux? Si nous manquons le coup on
nous renfermera sous clef, et plus que jamais vous serez au pouvoir de
ceux qui vous tourmentent. Écoutez et permettez-moi de vous donner un
conseil.
--Parle, Lisette, je sais combien tu m'es dévouée.
--Eh bien, mademoiselle, lorsque le capitaine viendra ici samedi pour
avoir votre réponse, dites-lui qu'il doit savoir que vous aimez M.
Evrard et que cet amour ne peut pas s'éteindre ainsi tout d'un coup; que
si, d'ici un mois, la Providence ne vous a pas rapprochée de M. Marc,
vous considérerez alors ce que c'est un signe du ciel que votre mariage
avec M. Evrard ne doit pas se faire, et qu'alors vous consentez à
devenir la femme du capitaine Evil.
--Mais y songes-tu, Lisette! m'engager aussi formellement?
--Attendez donc, mademoiselle, reprit Lisette avec un fin sourire. Ce
sont là de ces promesses qu'on fait lorsqu'on a le couteau sur la gorge
et qui n'engagent à rien. Le capitaine, comptant que M. Evrard ne
rentrera pas de sitôt en ville sera bienheureux d'accepter votre offre.
Un mois c'est à peine le temps qu'il faut pour préparer votre trousseau:
il ne pourra pas vous refuser cela. Mais nous, je vous assure que nous
le mettrons joliment à profit ce mois-là, et il faudra bien que Dieu
soit contre nous si nous ne jouons pas durant ce temps quelque bon tour
à ce vilain Anglais!
--Mais enfin as-tu quelque projet arrêté?
--Oui, mademoiselle, et voici mon idée. Je m'attendais que vous voudriez
vous sauver plutôt que de vous marier avec cet homme, et j'ai pensé à
m'en aller avec vous, non pas seules toutes les deux, mais aidées de
Célestin.
--Ma pauvre Lisette, comment comptes-tu qu'il puisse nous accompagner,
emprisonné et surveillé comme il doit l'être maintenant?
--Ceci me regarde, mademoiselle.
--Sais-tu seulement où il est détenu?
--Oui, et je vous assure qu'il n'est pas loin d'ici. Donnez-vous la
peine de vous lever et je vas vous montrer où il est enfermé.
Lisette se rapprocha de la fenêtre qui donnait sur la rue Sainte-Anne et
montra du doigt à Alice qui l'avait suivie, une construction militaire
qui se dressait en face de la maison.
'était une redoute que s'élevait sur l'emplacement que le collège Morrin
occupe aujourd'hui et que l'on voit indiquée sur les plans de Québec, de
cette époque, sous le nom de _King's Redoubt_.
Au sommet de ce bastion isolé, un soldat anglais se promenait de long en
large en montant la garde. Il tournait en ce moment le dos à la maison
de M. Cognard.
--Cachez-vous comme derrière ce rideau, dit Lisette, car cet homme
pourrait nous voir et se méfier de nous. Voyez-vous quelques pieds au
dessus de terre, ce petit châssis protégé par deux gros barreaux de fer?
--Oui.
--Eh bien! figurez-vous que ce matin, pendant que vous étiez à déjeuner,
comme j'ouvrais la fenêtre pour aérer votre chambre, en regardant par
hasard de ce côté-là, j'aperçus, collée contre les vitres, au-dedans de
cette espèce de prison, une figure qui me regardait fixement et que je
reconnus aussitôt pour appartenir à Célestin.
--Vraiment! tu ne t'es point trompée?
--Oh! ne craignez pas; mes yeux ne me l'auraient-ils pas assuré que mon
coeur m'aurait dit que c'était lui; du doigt il me fit signe de prendre
garde à la sentinelle qui marchait comme à présent au-dessus de lui. Je
refermai ce côté-ci de la fenêtre et me cachai derrière le rideau.
Célestin me montra les barreaux de sa prison en me faisant signe de les
limer. Je cours à votre commode où se trouvent encore une couple de ces
limes que vous avons emportées du magasin de M. Evrard, et je reviens
les montrer à Célestin. Il fait plusieurs signes de tête qui veulent
dire que c'est bien cela qu'il lui faut. Alors j'ouvre la fenêtre et,
tout en lavant les vitres, je me mets à chanter: "Dans les prisons de
Nantes". La sentinelle s'arrête et regarde de mon côté. Il faisait un
chaud et bon soleil et rien ne devait sembler plus naturel que de
profiter des premiers beaux jours pour laver les vitres. Après m'avoir
regardé quelque temps le solda continua sa marche et moi ma chanson.
J'avais bien vu que c'était un Anglais qui ne devait pas comprendre ce
que je disais. Après avoir chanté quelques couplets de cette chanson que
vous savez, je me mis à inventer celui-ci que n'est pas bien drôle mais
qui disait tout ce que je voulais faire savoir à Célestin:
C'est la nuit prochaine (_bis_)
Que je vous passerai,
Gai faluron, falurette,
Que je vous passerai
Ces deux limes d'acier.
En regardant du coin de l'oeil je m'étais aperçue que Célestin avait
entr'ouvert son châssis d'un doigt pour mieux écouter.
Quand j'eus fini de chanter je le vis me faire signe qu'il avait
compris.
--Mais que comptes-tu donc faire?
--Cette nuit je sortirai doucement et je me glisserai jusqu'au pied de
cette bâtisse-là, et après avoir attaché les deux limes à l'un des bouts
d'une corde, je jetterai l'autre à Célestin qui saura bien l'attraper.
Et voilà! Qu'en dites-vous?
--Je dis que tues fille intelligente et hardie. Mais en supposant que tu
réussisses à faire parvenir ces limes à Tranquille, qui t'assure qu'il
pourra s'enfuir?
--Oh! quant à cela, n'en soyez pas en peine. Une fois les barreaux
coupés, il faudra bien des _Englishmen_ pour retenir mon Célestin. Nous
autres, nous nous tiendrons prêtes à partir au premier moment, et nous
veillerons toutes les nuits, à tour de rôle, pour saisir le temps où
Tranquille sera libre et nous sauver avec lui.
--Puissions-nous réussir, ma pauvre Lisette!
--Il y a quelque chose qui me dit à moi que nous réussirons mademoiselle
Alice.
--Mais penses-tu que Célestin puisse scier ces deux gros barreaux de fer
en moins d'un mois?
--Avec la force qu'il a, il les aura bientôt coupés, s'il n'était pas
forcé de ne travailler que la nuit et bien doucement encore pour qu'on
n'entende pas les grincements de la lime. Dans tous les cas je suis sûre
qu'il aura fini d'ici à huit ou dix jours. Vous voyez bien, mademoiselle
Alice, qu'il vaut mieux pour vous attendre l'aide de Célestin. Avec lui
je crois que nous passerions dans le feu sans nous brûler. Si par
malheur il ne réussit pas à reprendre sa liberté avant un mois, je vous
jure que je serai prête à vous suivre quand vous voudrez. Mais il sera
toujours temps croyez-moi de tenter toutes seules cette chance qui me
semblerait alors bien risquée.
Après y avoir réfléchi, Alice se rendit à l'avis de Lisette.
Vers le milieu de la nuit suivante, la porte de la maison de M Cognard
s'ouvrit doucement, bien doucement. Tout dormait à l'intérieur à
l'exception de Lisette dont vous auriez pu, s'il eût fait jour,
reconnaître le minois éveillé dans l'entrebâillement de la porte. Elle
regardait du côté de la redoute dont la masse, plus noire encore,
ressortait sur le ciel sombre. Sur le faîte se détachait la silhouette
de la sentinelle qui marchait à grands pas, l'air étant vif. Lisette
attendit que la factionnaire eut tourné le dos et s'élança dans la rue,
légère comme un jeune chat. Avant que la sentinelle fût revenu sur ses
pas, Lisette avait gagné le pied du mur de la redoute et s'était blottie
au-dessous de la petite fenêtre à travers laquelle elle avait entrevu,
pendant la journée la figure de Célestin Tranquille.
Elle attendit que le factionnaire, dont la marche s'arrêtait au-dessus
de l'endroit où elle était tapie, eut tourné les talons, et, se levant
debout tout en s'appuyant contre le mur, elle souffla plutôt qu'elle ne
dit ces paroles:
--Célestin, es-tu là?
--Oui, répondit-on aussi doucement.
--Voici que la sentinelle revient de notre côté. Attends qu'elle soit
retournée, et tu prendras ce que je te jetterai.
Le soldat que sa faction solitaire ennuyait là-haut, se mit à siffler
entre ses dents.
--Pourvu que l'animal ne s'arrête pas, pensa Lisette.
Le factionnaire continua de marcher, sifflant toujours un air
impossible.
--Es-tu prêt? demanda Lisette à vois basse.
--Oui.
Lisette avait eu le soin de rattacher l'autre bout de la corde à
laquelle étaient liées les deux limes, à un peloton de laine qui tout en
présentant le poids nécessaire pour être lancé à quelque distance, ne
ferait aucun bruit en frappant la muraille et ne courrait aucun risque
de casser les vitres. C'était une petite tête joliment organisée pour
l'intrigue que celle de mademoiselle Lisette.
Les pas de la sentinelle retentissaient à l'autre extrémité de la
plate-forme. Lisette lança le peloton de laine. Jeté trop haut, il
frappa le mur à deux pieds au dessus de la fenêtre, retomba et roula par
terre.
--Trop haut! souffla Tranquille.
On a dû remarquer souvent la gaucherie d'une femme à jeter un objet vers
un but déterminé, tandis que le premier gamin de dix ans dont le bras
s'est exercé de bonne heure à lancer des pierres ou des boules de neige,
donne à tout coup dans le blanc.
Trois fois Lisette jeta le peloton de laine, qui trois fois manqua le
but. En vain le bras de Tranquille était à moitié sorti par l'ouverture
de la fenêtre. Il ne saisit rien. Heureusement que Lisette avait eu la
bonne idée de retenir dans sa main gauche l'autre bout de la corde,
celui qui était noué autour des limes. Elle pouvait ainsi, sans quitter
sa position, ramener à soi le peloton de laine, lorsqu'il était retombé.
Déjà Tranquille commençait à s'impatienter et lisette l'entendait
mâchonner un juron entre ses dents, lorsque la corde, mieux lancée, s'en
alla tomber dans la main du captif qui la saisit et se mit à la tirer
doucement à lui.
Pour éviter le bruit que les limes pouvaient rendre en frôlant la
muraille, Lisette étendit le bras et laissa glisser la corde entre ses
doigts.
--Merci, lui dit bientôt Tranquille.
--Tu les as?
--Oui.
--A présent, écoute, Célestin. M. Cognard veut marier sa fille, malgré
elle, à ce capitaine anglais que tu connais.
--Oui, un peu! gronda Tranquille qui, s'oubliant, éleva la voix plus
haut que la prudence ne l'aurait voulu.
--Chut! fit Lisette, voici le soldat qui revient...
Ils restèrent silencieux durant quelques secondes, et voyant qu'on ne
les avait pas entendus, Lisette continua de sa voix la plus faible:
--Le capitaine a dit à ma maîtresse que si elle refusait d'être sa
femme, tu serais pendu, et que si elle acceptait il te ferait mettre en
liberté.
--Oui, fiez-vous à ce gredin-là! J'aime mieux compter sur les limes et
sur mes bras.
--C'est ce que j'ai pensé... mais chut! voici l'autre qui revient...
Mademoiselle Alice doit répondre après-demain à l'officier que si d'ici
à un mois le ciel ne la rapproche pas de M. Evrard, elle consentira à
devenir madame Evil. Tu comprends que c'est pour gagner du temps.
Mademoiselle Alice est décidée à se sauver de la ville et à aller
trouver M. Evrard. Pour cela elle compte sur toi et attend que tu
t'échappe toi-même... En combien de temps aura-tu fini de scier ces
barreaux?
--Je ne pourrai travailler que la nuit, et doucement... cela me prendra
une dizaine de jours.
--Bon! lorsque tu aura fini, tu me feras signe quand tu me verras dans
la chambre de mademoiselle Alice, et la nuit d'après nous nous sauverons
tous ensemble.
Soit qu'il eût saisi quelque bruit, soit qu'il fût fatigué, le
factionnaire s'arrêta.
--Mon Dieu! pensa Lisette avec un serrement de coeur, s'il nous avait
entendus!
Mais bientôt saisi sans doute par l'air froid de la nuit et n'entendant
rien du reste, le soldat continua sa marche.
--Est-ce compris? demanda Lisette.
--Oui.
--Tu n'as besoin de rien?
--Non.
--Je me sauve; j'ai déjà été trop longtemps ici. Bonne nuit, Célestin.
--Bonsoir et merci, ma petite Lisette.
La soubrette profita du moment où le soldat avait le dos tourné, et
regagna sans bruit la maison où elle rentra sans avoir été remarquée.
Trois jours plus tard, c'était un samedi de la première semaine d'avril,
James Evil se présenta chez M. Cognard. A peine fut-il entré que M. et
Mme. Cognard qui s'attendaient à sa visite, le rejoignirent dans la
grand'chambre--aujourd'hui l'on dit le salon.
Tandis que dame Gertrude, avec un empressement digne d'une meilleure
cause, faisait prévenir Alice d'avoir à descendre immédiatement, la
conversation s'engageait sur le premier sujet venu.
Alice parut enfin, pâle, les yeux fatigués par les larmes, et trahissant
l'angoisse qui la dévorait.
Quand on eut épousé ces lieux communs qui sont les préliminaires de
toute entrevue, Evil vit par le malaise de chacun qu'il fallait brusquer
l'attaque du sujet principal qui faisait l'objet de sa visite. Il se
tourna vers Alice et lui dit:
--Vous n'êtes pas sans vous rappeler, peut-être, mademoiselle, la
question importante qui m'amène ici et dont la résolution fera le
bonheur ou le malheur de toute ma vie, selon qu'elle sera affirmative ou
négative?
Alice inclina la tête pour marquer qu'elle se souvenait.
--Eh bien, mademoiselle, poursuivit Evil à qui l'émotion faisait
trembler la voix, puis-je espérer que vous voudrez faire ma félicité en
me mettant à même de consacrer ma vie à tâcher de vous rendre heureuse?
Alice fit un suprême effort et, d'une voix qu'on entendait à peine:
--Monsieur Evil, dit-elle, quant même je voudrais vous cacher que j'ai
beaucoup aimé et que j'aime encore M. Evrard, vous n'en sauriez point
douter...
Ce préambule ne semblait pas rassurant pour Evil. Aussi eut-il une
contraction des mâchoires qui témoignait de sa déconvenue. M. Cognard
rougit et fit craquer sa chaise dans un mouvement de colère, tandis que
les petits yeux gris de dame Gertrude se chargeaient d'étincelles
menaçantes.
Alice poursuivit d'un ton plus ferme et sans avoir paru remarquer
l'impression désagréable que causaient ses parole:
--Aussi, monsieur Evil, dois-je vous dire, puisqu'il me faut absolument
répondre, sans plus tarder à votre demande que je ne puis renoncer aussi
subitement à l'espoir d'épouser celui que j'aime.
Pour le coup la crainte des trois intéressés devenait une certitude.
Aussi Cognard ne put-il retenir le juron qui tournait dans sa bouche.
--Tonnerre de Dieu! Alice, s'écria-t-il en frappant du pied avec menace.
--Mademoiselle! fit madame Cognard dont le maigre buste se redressa
comme une couleuvre qui prend son élan.
Seul Evil ne put dire un mot, mais un fauve éclair brillait dans ses
yeux, tandis que ses lèvres minces et pâles blanchissaient encore sous
la pression intérieure des dents.
Alice promena autour d'elle un regard calme et continua:
--Cependant, monsieur, puisque mon refus absolu de vous épouser
causerait la mort d'un homme dont tout le crime est de s'être dévoué
pour son maître qui a mon amour, je vous répondrai que si, d'ici un
mois, la Providence n'a pas tout-à-fait changé la face des choses en me
rapprochant définitivement de mon fiancé (elle appuya sur ce dernier
mot), j'en conclurai que le ciel s'oppose à mon mariage avec M. Evrard,
et alors...
Alors?... demandèrent dame Gertrude, Evil et Cognard.
--Alors je serai prête à sacrifier mes goûts à la volonté de mon père,
répondit Alice dont la voix trembla sous le coup de l'engagement
terrible qu'elle était forcée de prendre.
--Ah! ah! repartit Cognard avec un rire bruyant, aussi indélicat que
cruel en pareille circonstance, dans ce cas monsieur Evil, j'aurai
l'honneur d'être votre beau-père dans quatre semaines. Car j'imagine que
la ville est assez bien gardée pour empêcher d'y entrer qui que ce soit!
Evil eut un sourire de satisfaction indicible. Il se leva, s'inclina
devant Alice et lui dit:
--Je vous remercie profondément, mademoiselle, d'une détermination qui
m'assure que dans un mois se serai au comble de mes voeux.
Je peux commander votre trousseau, ma chère! siffla dame Gertrude.
Dès le soir même toute la ville savait que mademoiselle Cognard devait
épouser le capitaine Evil au commencement du mois de mai. Cette nouvelle
fit beaucoup de bruit et prêta à bien des commentaires.
Nous renonçons à analyser les sensations d'inquiétude, de tourment et
d'angoisse par les quelles passa la malheureuse enfant pendant les jours
qui suivirent. Ses journées étaient d'interminables cauchemars et ses
nuits sans sommeil étaient remplies de ces hallucinations funestes qui
précèdent la folie.
Ajoutant la barbarie à la joie bruyante du triomphe, madame Cognard
tourmentait à chaque instant sa belle-fille au sujet du trousseau qui,
je vous assure, allait grand train.
Il n'était pas jusqu'à Evil qui, abusant de sa position de fiancé, ne
vînt relancer tous les jours Alice et la faire mourir à petit feu.
Lisette, guère moins inquiète que sa jeune maîtresse, tâchait néanmoins
de la rassurer par tous les moyens possibles. Elle assurait à Alice que
tout allait pour le mieux, que Tranquille avançait rapidement dans son
travail d'évasion, et que la présente semaine ne se passerait pas sans
que le signal de la fuite fût donné.
Huit jours s'étaient écoulés depuis qu'Alice avait donné sa réponse
formelle à James Evil, lorsqu'un matin Lisette accourut toute joyeuse au
devant d'Alice qui remontait de déjeuner, et lui dit que Tranquille
venait de lui indiquer par gestes que son évasion et leur fuite aurait
lieu la nuit suivante.
--Mon Dieu! dit Alice en comprimant les battements de son coeur, es-tu
bien sûr de ne t'être pas trompée, Lisette?
--Oh! bien sûre, allez mademoiselle! Il m'a fait signe que les barreaux
ne tiennent presque plus et qu'il lui suffira d'un seul coup pour les
arracher tout-à-fait.
C'était une belle journée de printemps. Le soleil nageait radieux dans
l'air pour et poudroyait mille traits de feu sur la neige fondante.
Quelques petits oiseaux blancs sautillaient sur des buttes de terre
fraîchement découvertes, et jetaient leur cris joyeux à la brise
d'avril.
--Est-ce que le bon Dieu ne nous dit pas clairement de nous réjouir avec
ces chers petits êtres? remarqua Lisette.
--Puissent ces pronostics n'être pas trompeurs, répondit tristement
Alice.
Les deux jeunes filles se tenaient près de la fenêtre. Elles aperçurent
en ce moment un piquet de dix soldats qui descendait vers la redoute.
Arrivés en face de la poterne qui y donnait accès, deux, un sergent et
un caporal, s'y enfoncèrent et disparurent à l'intérieur.
--Mon Dieu! que viennent faire ici ces hommes! s'écria la pauvre Alice
saisie d'un douloureux pressentiment.
Lisette ne répondit pas.
Au bout de quelques minutes le sergent et le caporal reparurent
escortant deux hommes, Tranquille et un inconnu, qui avaient les fers
aux mains.
Les dix hommes de l'escorte entourèrent les deux prisonniers, et tous se
mirent en marche et remontèrent vers la rue Saint-Anne.
Comme ils passaient devant la maison de M. Cognard, Tranquille leva un
peu la tête et lança un long regard de détresse aux deux jeunes filles
qu'il aperçut dans l'embrasure de la fenêtre.
L'instant d'après l'escorte et les prisonniers disparaissaient dans la
rue Sainte-Anne.
--Dieu est contre nous! dit Alice qui, plus pêle qu'une morte,
s'affaissa sur son lit.
--Du courage, mademoiselle Alice! du courage, repartit Lisette. Je m'en
fais mettre mon chapeau et les suivre pour voir où ils conduisent
Célestin.
Un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier et madame Cognard, qu'un
reste de pudeur empêchait d'entrer dans la chambre de sa victime, cria
de l'autre côté de la porte:
--Êtes-vous là, Lisette?
--Oui, madame
--Descendez, les couturières viennent d'arriver, et nous avons besoin de
vous.
Alice n'eut que la force de lever les yeux au ciel qui l'accablait de
plus en plus.
--Allons, vite! gronda madame Cognard.
--Va, Lisette, dit Alice d'une voix mourante. Dieu nous abandonne,
pourquoi lutter davantage!
Ni ce jour-là, ni les jours suivants, Tranquille ne devait reparaître à
la Redoute du Roi.