Quelques jours plus tard, l'un des captifs-porteur d'une lettre adressée
à Arnold, et dans laquelle les prisonniers bostonnais annonçaient au
colonel qu'ils étaient en état de recouvrer leur liberté et de lui
faciliter la prise de la ville--ayant réussi à s'échapper[30], le général
Carleton fit redoubler de vigilance aux casernes où les Américains
étaient détenus. Comme il se méfiait cependant quelque peu des
Canadiens, il enjoignit au capitaine Evil d'aller établir son domicile
aux casernes de l'Artillerie afin d'y surveiller de près les prisonniers
et leurs gardiens eux-mêmes.
[Note 30: Mémoires de Sanguinet.]
Evil se logea dans une chambre voisine de l'appartement où les
Bostonnais étaient emprisonnés.
Or, par une après-midi où notre capitaine, devenu geôlier, charmait les
ennuis de son nouvel emploi, en tête-à-tête avec un verre de grog de
vieux rhum de la Jamaïque, son attention fut attirée par un bruit de
voix que partait de l'appartement voisin. Les portes étant fermées, Evil
se demandait par où lui pouvait venir ce murmure qu'il n'était pas
accoutumé d'entendre, quand son attention fut attirée sur le tuyau de
poêle qui venait de la pièce occupée par les prisonniers et traversait
la chambre où se tenait l'officier. Ce tuyau se trouvait disjoint prés
de la cheminée où il aboutissait.
Evil monta sur une chaise et approcha son oreille de l'orifice béant.
Ainsi placé, les paroles de ceux qui conversaient dans l'appartement
contiguë lui arrivaient distinctement.
Pour l'intelligence de ce fait il faut dire que les prisonniers
s'étaient pliants depuis plusieurs jours que leur poêle fumait
affreusement. On en avait trouvé la cause en constatant que le tuyau,
brûle en un certain endroit près du poêle, livrait par une assez large
ouverture un libre passage à la fumée. Un ferblantier qui avait été
appelé, venait d'enlever la feuille endommagée et de l'emporter chez
lui, afin d'en prendre la mesure exacte et d'en faire un semblable. Le
tuyau perdant alors son point d'appui, avait baissé du côté de
l'appartement des Bostonnais, et s'était disjoint dans la chambre du
capitaine Evil, établissant ainsi d'une pièce à l'autre un conduit
acoustique des mieux conditionnés.
Evil tira doucement à soi l'orifice supérieur du tuyau et prêta
l'oreille aux sons qui lui apportait ce complice involontaire de son
espionnage.
D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, et puis, soit qu'il
prêtât plus d'attention, soit que deux des captifs se fussent, à leur
insu, rapprochés davantage de l'autre extrémité du tuyau, les paroles
suivantes lui parvinrent clairement, accompagnées mais non couvertes par
le murmure de la causerie des autres prisonniers.
--C'est donc pour cette nuit? demandait une voix.
--Oui, répondant l'autre.
--A quelle heure?
--Deux heures après minuit.
--Serons-nous prêts?
--...(Ici l'un des prisonniers toussa bruyamment et Evil perdit quelques
mots)... L'une des deux pentures de la porte est limée, l'autre ne tient
plus qu'à demi.
--Cela va bien jusqu'ici, mais une fois la porte enfoncée?...
--Une fois la porte enfoncée, nous égorgeons les gardes--ils ne sont que
douze--à l'aide des poignards que cette jolie brunette a apportés au
Canadien. A propos, celui-ci s'est réservé le soin de faire passer
l'arme à gauche à cet officier anglais qui nous a été envoyé ces jours
derniers pour nous espionner sans doute. Il paraît en vouloir à cet
officier et dit q'ils ont de vieux comptes à régler ensemble, et qu'il
tient à s'assurer par lui-même que cet homme ne puisse plus nuire à
certaines personnes auxquelles notre Canadien semble fort attaché.
--Tiens! pensa Evil, intéressé au plus haut point, comme ça se trouve!
On m'avait dit, en effet, que le domestique de ce maudit Evrard était du
nombre des prisonniers. Oui nous réglerons bientôt nos comptes, mais
d'une toute autre manière que tu penses!
--Quant une fois nous aurons mis les gardiens à la raison, continua la
voix, nous nous emparerons de leurs fusils ainsi que des munitions, et
guidés par ce Canadien que connaît tous les êtres de la place, nous nous
dirigerons en silence vers la porte Saint-Jean très-proche d'ici,
paraît-il, et dont aucun obstacle ne nous sépare.
--Le poste qui la défend est-il nombreux?
--Il n'est composé que de trente-cinq à quarante hommes que, vu notre
nombre de beaucoup supérieur, nous massacrerons en un rien de temps.
--Hum! est-on bien sûr de tous ces détails?
--Parfaitement. Une fois en possession de ce poste, nous sommes maîtres
d'une partie des remparts et d'une forte batterie de canons que nous
tournons contre la ville. Et, en avant la mitraille sur les citadins!
--Hourra! superbe!
--Chut! pas si haut, on pourrait nous entendre!
--Bah! il n'y a pas de danger! Et après?
--Après, nous mettons le feu à deux ou trois maisons du voisinage pour
avertir le colonel Arnold, ainsi que nous le lui avons fait savoir par
notre lettre de l'autre jour, que nous sommes maîtres de la position et
qu'il n'a qu'à s'approcher pour s'emparer de ce côté de la ville. Une
fois qu'il nous aura rejoint, il faudra bien que le diable s'en mêle si
toute la place n'est pas à nous avant le jour!
Je crois, pardieu! que vous avez raison!
Ici suivirent quelques paroles insignifiantes, et ils se fit de l'autre
côté un grand bruit de ferraille qui couvrit les voix. C'était le
ferblantier qui venait poser la nouvelle feuille de tuyau.
Evil, qui du reste n'avait plus rien à apprendre, descendit du son
poste. Un méchant sourire plissait ses lèvres minces. Il se rapprocha de
la table, se prépara un grand verre de grog qu'il dégusta à petites
gorgées, en amateur. Après quoi, il se frotta joyeusement les mains et
sortit.
La nuit vint sans que rien indiquât aux prisonniers que leur complot fût
découvert. Le silence habituel se fit dans la caserne, et les
prisonniers qui s'étaient couchés comme d'habitude, mais veillaient sur
leur grabat, agités par les frissons nerveux de l'attente, n'entendaient
plus que les pas lents et mesurés de la sentinelle qui marchait de long
en large, sur les dalles de pierre du corridor.
Tous attendaient avec patience, confiants dans le succès de leur
entreprise.
Sur les deux heures du matin, Célestin Tranquille se leva
silencieusement et s'approcha de celui des officiers américains qui
était l'âme du complot.
--Est-ce le temps? lui demanda-t-il.
--Oui, répondit l'autre.
--Tandis que Tranquille, un poignard entre les dents, se dirigeait vers
la porte, tous les autres prisonniers se levaient dans le plus grand
silence.
En passant près du poêle, Tranquille saisit un lourd tisonnier de fer
dont on avait laissé l'usage aux prisonniers. Arrivé en face de la
porte, il introduisit le bout de ce levier improvisé dans une coche
qu'on avait taillée le soir même sur l'un des montants qui encadraient
la porte.
Les autres vinrent se ranger derrière lui et l'officier qui devait
commander au premier rang.
Sur un signe de celui-là, Tranquille se pencha en appuyant de tout son
poids sur le levier.
Un craquement prolongé retentit, et la porte arrachée de ses gonds déjà
à moitié rompus, tournoya sur elle-même et s'abattit sur vingt mains
levées pour la recevoir.
Le passage était libre.
--En avant! cria Tranquille.
Mais il ne fit qu'un pas.
--Apprêtez armes!... joue!... cria dans le corridor une voix tonnante.
Un flot de lumière jaillit de plusieurs lanternes sourdes démasquées
soudain à la fois, et trente hommes, le mousquet à l'épaule, la gueule
de leurs fusil tournée du côté des prisonniers, apparurent dans le
vestibule, par l'encadrement de la porte. En avant d'eux, son épée nue
d'une main, un pistolet armé dans l'autre, apparaissait le capitaine
Evil.
--Si l'un d'entre vous fait mine de bouger, cria-t-il aux prisonniers:
Vous êtes morts!
Tranquille saisit son tisonnier à deux mains et regarda l'officier
américain. Celui-ci secoua négativement la tête d'un air qui voulait
dire:
--C'est inutile, le coup est manqué!
--Regagnez vos lits, cria James Evil, ou nous tirons sur vous!
--Maudit Anglais de malheur! vociféra Tranquille qui ploya dans un
spasme de rage la barre de fer sur laquelle se crispaient ses mains
puissantes, tu seras donc toujours sur mon chemin!
--Ne t'en plains pas, ricana Evil, car nous nous rencontrerons bientôt
pour la dernière fois; mais alors j'aurai le plaisir de te voir danser
au bout d'une corde! Allons! tous à vos lits, vous autres, ou je
commande le feu!
Les plus craintifs d'entre les prisonniers s'étaient déjà retirés de la
foule afin d'éviter la fusillade. Les autres se dispersèrent et
rentrèrent dans l'ombre en grommelant de sourdes menaces.
--Que vingt hommes gardent la porte, dit James Evil, que dix autres me
suivent, et qu'on nous éclaire.
Il entra dans la vaste salle où tous les prisonniers se bousculant se
jetaient sur le premier grabat venu.
Seul Tranquille restait debout, balançant le tisonnier dans sa main
droite.
--Jette cela, dit Evil, ou je te brûle la cervelle!
Et s'adressant aux soldats.
--En joue cet homme; s'il bouge, feu!
Les yeux de Tranquille étincelèrent. Résister eut été de la démence. Dix
mousquets braqués sur lui à bout portant suffisaient pour l'en
convaincre.
--Vous êtes le plus fort, aujourd'hui, dit le Canadien en jetant le
tisonnier dans un coin, mais quelque chose me dit à moi que la corde qui
me pendra n'est pas encore tressée, et que le juge qui décidera entre
nous est plus haut placé que tous les vôtres!
--C'est ce que nous verrons bientôt, repartit Evil en riant! Tu avais
bien aussi l'espérance de m'égorger cette nuit! Je n'ai plus qu'un
regret, c'est que ton maître ne soit pas avec toi. Tu lui es si fort
dévoué que je t'aurais procuré l'honneur de balancer ta carcasse à côté
de la sienne et au bout du même gibet.--Soldats, saisissez cet homme.
S'il résiste, tuez-le comme un chien.
Tranquille se laissa faire. On l'enchaîna, ainsi que l'officier
américain qui était à la tête du complot, tandis que le capitaine Evil
faisait fouiller les autres prisonniers pour les désarmer.
En attendant que la forte fut remplacée sur des gonds neufs quinze
hommes armés devaient veiller dans le vestibule.
Quelques minutes après l'arrestation de Tranquille et de l'officier son
complice, une sourde rumeur éveilla toute la ville qui se remplit d'un
grand bruit d'armes.
Prévenu le soir même du dessein des prisonniers bostonnais, le général
Carleton avait résolu de profiter de la circonstance afin de prendre les
Américains dans leur propre piège, et d'engager Arnold à venir attaquer
la ville avec les troupes qui lui restait.
Aussitôt que le capitaine Evil lui eut fait savoir que le complot avait
raté et qu'on venait d'arrêter les deux principaux conjurés, Carleton
fit sonner les cloches et battre le tambour pour faire croire aux
assiégeants que la ville était alarmée.
Tous les citoyens prirent les armes et coururent aux remparts. Afin de
persuader à Arnold que les prisonniers étaient maîtres de la porte
Saint-Jean, Carleton fit tirer plusieurs décharges de mousqueterie et
d'artillerie. On cria plusieurs fois hourra, comme si ces clameurs
joyeuses eussent été poussées par les prisonniers victorieux, et, pour
compléter l'illusion, trois grand feux furent allumés.
Les canons étaient chargés jusqu'à la gueule, et, cachés près des
pièces, les artilleurs attendaient le moment de faire feu et de balayer
les assaillants d'un seul coup.
Mais les Bostonnais flairèrent quelque ruse et se donnèrent garde
d'approcher.
Cependant, dit Sanguinet qui rend compte de cet incident, un déserteur
du camp ennemi nous assura que le colonel Arnold voulut marcher contre
la ville, croyant de bonne foi que ses compagnons étaient vainqueurs;
mais le général Wooster qui venait de descendre de Montréal, réussit à
l'en détourner.
L'arrestation de Tranquille sous le fait de circonstances aussi graves,
et l'éloignement d'Evrard que sa blessure privait d'ailleurs de tout
moyen d'action, laissant Alice à la merci des desseins ambitieux de son
père et des prétentions du capitaine Evil, semblaient porter le dernier
coup aux projets de bonheur que Marc Evrard et sa fiancée avaient pu
caresser autrefois.
Quand, après le tumulte momentanée qui régna cette nuit-là dans la
ville, la tranquillité s'y fut peu à peu rétablie, Alice, que le bruit
avait tenue éveillée, voyant que l'ordre habituel revenait dans la
place, se sentit saisie d'appréhensions funestes. Elle savait bien que
Tranquille et ses compagnons devaient tenter de s'évader d'un jour à
l'autre. Elle pressentit que la conjuration avait échouée. Au grand
calme qui se fit dans la ville, après l'agitation qui l'avait précédé,
elle sentit qu'il se creusait encore un vide autour d'elle et q'un ami
de sa cause, le dernier appui qui lui restait peut-être, venait d'être
abattu par quelque nouveau coup de la fatalité, la laissant chancelante
et sans soutien au milieu des débris épars de ses illusions perdues.