OU JAMES EVIL REPARAIT

Quelques jours plus tard, l'un des captifs-porteur d'une lettre adressée

à Arnold, et dans laquelle les prisonniers bostonnais annonçaient au

colonel qu'ils étaient en état de recouvrer leur liberté et de lui

faciliter la prise de la ville--ayant réussi à s'échapper[30], le général

Carleton fit redoubler de vigilance aux casernes où les Américains

étaient détenus. Comme il se méfiait cependant quelque peu des

Canadiens, il enjoignit au capitaine Evil d'aller établir son domicile

aux casernes de l'Artillerie afin d'y surveiller de près les prisonniers

et leurs gardiens eux-mêmes.

[Note 30: Mémoires de Sanguinet.]

Evil se logea dans une chambre voisine de l'appartement où les

Bostonnais étaient emprisonnés.

Or, par une après-midi où notre capitaine, devenu geôlier, charmait les

ennuis de son nouvel emploi, en tête-à-tête avec un verre de grog de

vieux rhum de la Jamaïque, son attention fut attirée par un bruit de

voix que partait de l'appartement voisin. Les portes étant fermées, Evil

se demandait par où lui pouvait venir ce murmure qu'il n'était pas

accoutumé d'entendre, quand son attention fut attirée sur le tuyau de

poêle qui venait de la pièce occupée par les prisonniers et traversait

la chambre où se tenait l'officier. Ce tuyau se trouvait disjoint prés

de la cheminée où il aboutissait.

Evil monta sur une chaise et approcha son oreille de l'orifice béant.

Ainsi placé, les paroles de ceux qui conversaient dans l'appartement

contiguë lui arrivaient distinctement.

Pour l'intelligence de ce fait il faut dire que les prisonniers

s'étaient pliants depuis plusieurs jours que leur poêle fumait

affreusement. On en avait trouvé la cause en constatant que le tuyau,

brûle en un certain endroit près du poêle, livrait par une assez large

ouverture un libre passage à la fumée. Un ferblantier qui avait été

appelé, venait d'enlever la feuille endommagée et de l'emporter chez

lui, afin d'en prendre la mesure exacte et d'en faire un semblable. Le

tuyau perdant alors son point d'appui, avait baissé du côté de

l'appartement des Bostonnais, et s'était disjoint dans la chambre du

capitaine Evil, établissant ainsi d'une pièce à l'autre un conduit

acoustique des mieux conditionnés.

Evil tira doucement à soi l'orifice supérieur du tuyau et prêta

l'oreille aux sons qui lui apportait ce complice involontaire de son

espionnage.

D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, et puis, soit qu'il

prêtât plus d'attention, soit que deux des captifs se fussent, à leur

insu, rapprochés davantage de l'autre extrémité du tuyau, les paroles

suivantes lui parvinrent clairement, accompagnées mais non couvertes par

le murmure de la causerie des autres prisonniers.

--C'est donc pour cette nuit? demandait une voix.

--Oui, répondant l'autre.

--A quelle heure?

--Deux heures après minuit.

--Serons-nous prêts?

--...(Ici l'un des prisonniers toussa bruyamment et Evil perdit quelques

mots)... L'une des deux pentures de la porte est limée, l'autre ne tient

plus qu'à demi.

--Cela va bien jusqu'ici, mais une fois la porte enfoncée?...

--Une fois la porte enfoncée, nous égorgeons les gardes--ils ne sont que

douze--à l'aide des poignards que cette jolie brunette a apportés au

Canadien. A propos, celui-ci s'est réservé le soin de faire passer

l'arme à gauche à cet officier anglais qui nous a été envoyé ces jours

derniers pour nous espionner sans doute. Il paraît en vouloir à cet

officier et dit q'ils ont de vieux comptes à régler ensemble, et qu'il

tient à s'assurer par lui-même que cet homme ne puisse plus nuire à

certaines personnes auxquelles notre Canadien semble fort attaché.

--Tiens! pensa Evil, intéressé au plus haut point, comme ça se trouve!

On m'avait dit, en effet, que le domestique de ce maudit Evrard était du

nombre des prisonniers. Oui nous réglerons bientôt nos comptes, mais

d'une toute autre manière que tu penses!

--Quant une fois nous aurons mis les gardiens à la raison, continua la

voix, nous nous emparerons de leurs fusils ainsi que des munitions, et

guidés par ce Canadien que connaît tous les êtres de la place, nous nous

dirigerons en silence vers la porte Saint-Jean très-proche d'ici,

paraît-il, et dont aucun obstacle ne nous sépare.

--Le poste qui la défend est-il nombreux?

--Il n'est composé que de trente-cinq à quarante hommes que, vu notre

nombre de beaucoup supérieur, nous massacrerons en un rien de temps.

--Hum! est-on bien sûr de tous ces détails?

--Parfaitement. Une fois en possession de ce poste, nous sommes maîtres

d'une partie des remparts et d'une forte batterie de canons que nous

tournons contre la ville. Et, en avant la mitraille sur les citadins!

--Hourra! superbe!

--Chut! pas si haut, on pourrait nous entendre!

--Bah! il n'y a pas de danger! Et après?

--Après, nous mettons le feu à deux ou trois maisons du voisinage pour

avertir le colonel Arnold, ainsi que nous le lui avons fait savoir par

notre lettre de l'autre jour, que nous sommes maîtres de la position et

qu'il n'a qu'à s'approcher pour s'emparer de ce côté de la ville. Une

fois qu'il nous aura rejoint, il faudra bien que le diable s'en mêle si

toute la place n'est pas à nous avant le jour!

Je crois, pardieu! que vous avez raison!

Ici suivirent quelques paroles insignifiantes, et ils se fit de l'autre

côté un grand bruit de ferraille qui couvrit les voix. C'était le

ferblantier qui venait poser la nouvelle feuille de tuyau.

Evil, qui du reste n'avait plus rien à apprendre, descendit du son

poste. Un méchant sourire plissait ses lèvres minces. Il se rapprocha de

la table, se prépara un grand verre de grog qu'il dégusta à petites

gorgées, en amateur. Après quoi, il se frotta joyeusement les mains et

sortit.

La nuit vint sans que rien indiquât aux prisonniers que leur complot fût

découvert. Le silence habituel se fit dans la caserne, et les

prisonniers qui s'étaient couchés comme d'habitude, mais veillaient sur

leur grabat, agités par les frissons nerveux de l'attente, n'entendaient

plus que les pas lents et mesurés de la sentinelle qui marchait de long

en large, sur les dalles de pierre du corridor.

Tous attendaient avec patience, confiants dans le succès de leur

entreprise.

Sur les deux heures du matin, Célestin Tranquille se leva

silencieusement et s'approcha de celui des officiers américains qui

était l'âme du complot.

--Est-ce le temps? lui demanda-t-il.

--Oui, répondit l'autre.

--Tandis que Tranquille, un poignard entre les dents, se dirigeait vers

la porte, tous les autres prisonniers se levaient dans le plus grand

silence.

En passant près du poêle, Tranquille saisit un lourd tisonnier de fer

dont on avait laissé l'usage aux prisonniers. Arrivé en face de la

porte, il introduisit le bout de ce levier improvisé dans une coche

qu'on avait taillée le soir même sur l'un des montants qui encadraient

la porte.

Les autres vinrent se ranger derrière lui et l'officier qui devait

commander au premier rang.

Sur un signe de celui-là, Tranquille se pencha en appuyant de tout son

poids sur le levier.

Un craquement prolongé retentit, et la porte arrachée de ses gonds déjà

à moitié rompus, tournoya sur elle-même et s'abattit sur vingt mains

levées pour la recevoir.

Le passage était libre.

--En avant! cria Tranquille.

Mais il ne fit qu'un pas.

--Apprêtez armes!... joue!... cria dans le corridor une voix tonnante.

Un flot de lumière jaillit de plusieurs lanternes sourdes démasquées

soudain à la fois, et trente hommes, le mousquet à l'épaule, la gueule

de leurs fusil tournée du côté des prisonniers, apparurent dans le

vestibule, par l'encadrement de la porte. En avant d'eux, son épée nue

d'une main, un pistolet armé dans l'autre, apparaissait le capitaine

Evil.

--Si l'un d'entre vous fait mine de bouger, cria-t-il aux prisonniers:

Vous êtes morts!

Tranquille saisit son tisonnier à deux mains et regarda l'officier

américain. Celui-ci secoua négativement la tête d'un air qui voulait

dire:

--C'est inutile, le coup est manqué!

--Regagnez vos lits, cria James Evil, ou nous tirons sur vous!

--Maudit Anglais de malheur! vociféra Tranquille qui ploya dans un

spasme de rage la barre de fer sur laquelle se crispaient ses mains

puissantes, tu seras donc toujours sur mon chemin!

--Ne t'en plains pas, ricana Evil, car nous nous rencontrerons bientôt

pour la dernière fois; mais alors j'aurai le plaisir de te voir danser

au bout d'une corde! Allons! tous à vos lits, vous autres, ou je

commande le feu!

Les plus craintifs d'entre les prisonniers s'étaient déjà retirés de la

foule afin d'éviter la fusillade. Les autres se dispersèrent et

rentrèrent dans l'ombre en grommelant de sourdes menaces.

--Que vingt hommes gardent la porte, dit James Evil, que dix autres me

suivent, et qu'on nous éclaire.

Il entra dans la vaste salle où tous les prisonniers se bousculant se

jetaient sur le premier grabat venu.

Seul Tranquille restait debout, balançant le tisonnier dans sa main

droite.

--Jette cela, dit Evil, ou je te brûle la cervelle!

Et s'adressant aux soldats.

--En joue cet homme; s'il bouge, feu!

Les yeux de Tranquille étincelèrent. Résister eut été de la démence. Dix

mousquets braqués sur lui à bout portant suffisaient pour l'en

convaincre.

--Vous êtes le plus fort, aujourd'hui, dit le Canadien en jetant le

tisonnier dans un coin, mais quelque chose me dit à moi que la corde qui

me pendra n'est pas encore tressée, et que le juge qui décidera entre

nous est plus haut placé que tous les vôtres!

--C'est ce que nous verrons bientôt, repartit Evil en riant! Tu avais

bien aussi l'espérance de m'égorger cette nuit! Je n'ai plus qu'un

regret, c'est que ton maître ne soit pas avec toi. Tu lui es si fort

dévoué que je t'aurais procuré l'honneur de balancer ta carcasse à côté

de la sienne et au bout du même gibet.--Soldats, saisissez cet homme.

S'il résiste, tuez-le comme un chien.

Tranquille se laissa faire. On l'enchaîna, ainsi que l'officier

américain qui était à la tête du complot, tandis que le capitaine Evil

faisait fouiller les autres prisonniers pour les désarmer.

En attendant que la forte fut remplacée sur des gonds neufs quinze

hommes armés devaient veiller dans le vestibule.

Quelques minutes après l'arrestation de Tranquille et de l'officier son

complice, une sourde rumeur éveilla toute la ville qui se remplit d'un

grand bruit d'armes.

Prévenu le soir même du dessein des prisonniers bostonnais, le général

Carleton avait résolu de profiter de la circonstance afin de prendre les

Américains dans leur propre piège, et d'engager Arnold à venir attaquer

la ville avec les troupes qui lui restait.

Aussitôt que le capitaine Evil lui eut fait savoir que le complot avait

raté et qu'on venait d'arrêter les deux principaux conjurés, Carleton

fit sonner les cloches et battre le tambour pour faire croire aux

assiégeants que la ville était alarmée.

Tous les citoyens prirent les armes et coururent aux remparts. Afin de

persuader à Arnold que les prisonniers étaient maîtres de la porte

Saint-Jean, Carleton fit tirer plusieurs décharges de mousqueterie et

d'artillerie. On cria plusieurs fois hourra, comme si ces clameurs

joyeuses eussent été poussées par les prisonniers victorieux, et, pour

compléter l'illusion, trois grand feux furent allumés.

Les canons étaient chargés jusqu'à la gueule, et, cachés près des

pièces, les artilleurs attendaient le moment de faire feu et de balayer

les assaillants d'un seul coup.

Mais les Bostonnais flairèrent quelque ruse et se donnèrent garde

d'approcher.

Cependant, dit Sanguinet qui rend compte de cet incident, un déserteur

du camp ennemi nous assura que le colonel Arnold voulut marcher contre

la ville, croyant de bonne foi que ses compagnons étaient vainqueurs;

mais le général Wooster qui venait de descendre de Montréal, réussit à

l'en détourner.

L'arrestation de Tranquille sous le fait de circonstances aussi graves,

et l'éloignement d'Evrard que sa blessure privait d'ailleurs de tout

moyen d'action, laissant Alice à la merci des desseins ambitieux de son

père et des prétentions du capitaine Evil, semblaient porter le dernier

coup aux projets de bonheur que Marc Evrard et sa fiancée avaient pu

caresser autrefois.

Quand, après le tumulte momentanée qui régna cette nuit-là dans la

ville, la tranquillité s'y fut peu à peu rétablie, Alice, que le bruit

avait tenue éveillée, voyant que l'ordre habituel revenait dans la

place, se sentit saisie d'appréhensions funestes. Elle savait bien que

Tranquille et ses compagnons devaient tenter de s'évader d'un jour à

l'autre. Elle pressentit que la conjuration avait échouée. Au grand

calme qui se fit dans la ville, après l'agitation qui l'avait précédé,

elle sentit qu'il se creusait encore un vide autour d'elle et q'un ami

de sa cause, le dernier appui qui lui restait peut-être, venait d'être

abattu par quelque nouveau coup de la fatalité, la laissant chancelante

et sans soutien au milieu des débris épars de ses illusions perdues.

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 · 第 30 / 50 题