LE COMPLOT

La dernière quinzaine de janvier et tout le mois de février s'écoulèrent

sans que Lisette manquât une seule fois d'aller voir son amoureux, à

chaque mardi où Mathurin était de service. Tous les prisonniers étant

détenus dans la même pièce, afin d'en faciliter la garde, les entrevues

de Lisette et de Célestin avaient lieu en présence de tant de monde que

je ne vois pas que les plus collets montés y puissent trouver à redire.

On était au commencement du mois de mars et la soubrette venait encore

une fois de pénétrer jusqu'à son amant pour lors entièrement remis de sa

blessure. Ils causaient tous deux dans un coin de la vaste salle, un peu

isolés des autres prisonniers qui étaient tous occupés diversement à

tromper les ennuis de leur captivité.

Lisette qui avait déjà remarqué que Tranquille était encore plus timide

avec elle que d'habitude et qu'il semblait singulièrement préoccupé,

constata que décidément maître Célestin avait une idée fixe que

bourdonnait dans sa grosse tête.

--Évidemment, pensa-t-elle, il voudrait m'en faire part, mais il n'ose.

Voyons à l'aider, ce gros peureux-là.

Bien doucement elle se mit à lui tendre ces traîtres hameçons que les

femmes habiles ont toujours su agiter d'une main si provoquante sous le

bec de cette variété monstre de l'espèce des goujons appelée par les

Grecs _anthropos_, _homo_ par les latins et comme en français sous la

désignation d'_homme_.

Malgré toute l'habileté que Lisette savait déployer à ce genre de pêche,

Tranquille ne se hâtait pas de mordre. Il s'approchait bien de l'appât;

mais il ne le flairait qu'avec méfiance et au moment où Lisette allait

donner le suprême coup de ligne, Célestin faisait dans la conversation

un bond qui le rejetait loin du danger des aveux.

--Oui-dà se dit Lisette, tu ne veux pas mordre, et bien je vas

t'accrocher moi-même avec mon haim!

Cette manoeuvre extrême réussit quelquefois au pêcheur audacieux.

--Mon bon Célestin, fit-elle en dardant entre ses épais cils bruns

l'éclair le plus perçant qui ait jamais jailli de l'oeil d'une

sémillante soubrette, mon bon Célestin, il y a quelque chose que vous

brûlez de me dire?

Tranquille se sentit piqué et fit un bond. Lisette appuya sa petite main

sur celle de Tranquille. Ce contact électrique fit perdre la tête au

pauvre garçon qui se débattit vainement et ne réussit qu'à s'enferrer

davantage.

Il tenta cependant un dernier effort pour se dégager et voulut

brusquement changer le sujet de la conversation. Mais Lisette,

impitoyable, tira tout aussitôt sur la ligne pour prouver au goujon

qu'il était pris.

--J'attends! dit-elle avec froideur et en retirant avec vivacité sa main

de celle de Tranquille qui, la voyant si près de la sienne, s'en était

timidement emparée.

Le pauvre garçon s'agita sur sa chaise et resta la bouche ouverte. Il

voulait commencer et les mots semblaient figés dans sa gorge. C'était

comme le dernier spasme du poisson que le pêcheur sort de l'eau.

--Puisque vous n'avez plus rien à me dire, continua Lisette qui fit mine

de se lever, je m'en vais.

--Attendez! Mam'zelle Lisette, attendez! je vas tout vous dire! s'écria

Célestin.

Lisette se rassit. Le goujon était tiré à terre et agonisait entre les

mains du pêcheur. C'était un beau coup de ligne.

--C'est... c'est bien ennuyant, ici, commença Tranquille.

Lisette qui l'avait d'abord regardé avec un grand sérieux lui décocha

sous le nez un sonore éclat de rire.

--Cela valait bien la peine de se faire tant prier! s'écria-t-elle.

Célestin perdit d'abord contenance: mais ne pouvant plus s'arrêter sur

la pente si glissante des aveux, il continua:

--Et nous donnerions gros pour nous en aller!

--Ah! fit Lisette dont les sourcils s'élevèrent arqués en point

d'interrogation.

--Oui, moi surtout qu'on parle de fusiller comme traître, pour faire un

exemple.

--Ah! mon Dieu!

--Oh! ne craignez rien, mam'zelle Lisette, nous décamperons avant la

cérémonie! Mais pour ça il faut que quelqu'un nous aide.

--Il y a tout plein du monde ici.

--Ce n'est pas là l'embarras. Il nous faudrait quelqu'un dans la ville.

--Ah! ah! Et qui donc?

--Dame...

--Un homme sûr?

--Il n'est pas besoin que ce soit un homme.

--Tiens?

--Une femme fiable...

--Ferait l'affaire?

--Oui.

--En connaissez-vous?

--Oui... une.

--Et c'est?...

--Vous.

--Moi!...

--Oui, Mam'zelle Lisette.

Il y eut un moment de silence.

--Qu'est-ce qu'il faudrait donc faire?

--Ah voilà! dit Tranquille en se frottant l'oreille du bout du doigt. Il

faudrait d'abord... me promettre...

--De n'en rien dire à personne? repartit Lisette avec humeur. Vous voilà

bien, vous autres hommes, croyant que vous seuls savez garder un secret!

(_Avec dépit_) Sachez, Monsieur Célestin Tranquille, qu'une femme peut

tout aussi bien que vous et même mieux, retenir sa langue... (_A part_)

surtout quand elle aime...

--Vous dites?

--On ne répète point la messe pour les sourds!... Enfin puisque vous

n'avez pas confiance en moi gardez vos affaires pour vous.

Elle fit mine de se lever, Tranquille la retint d'un geste suppliant.

--Mam'zelle Lisette, dit-il, ne vous fâchez pas, je vous en prie! Ce

n'était pas pour moi, mais pour les camarades... qui ne vous connaissent

pas, voyez-vous.

--Eh bien parlez ou laissez-moi m'en aller.

--D'abord il nous faut des limes.

--Ah! des limes?

--Oui, et des sabres.

--Où trouver tout cela, bon Dieu!

--Écoutez, Mam'zelle Lisette. Vous m'avez dit être passée plusieurs fois

devant le magasin de M. Evrard et que tout y paraissait en ordre comme

avant notre départ; que la porte était restée fermée et qu'on ne

paraissait pas l'avoir forcée.

--Oui, je vous ai dit ça.

--Vous avez ajouté, l'autre jour, que la barrière qui, au commencement

du siège, fermait le passage en haut de la côte de Lamontagne, est

ouverte depuis que les Bostonnais se sont éloignés des environs de la

ville, de sorte qu'on peut aller de la haute à la basse ville sans

embarras?

--Oui.

--Eh bien, mam'zelle Lisette, je sais que vous n'êtes pas du tout

peureuse et que si vous voulez aller au magasin de M. Marc vous y

trouverez tout ce qui nous manque pour nous aider à nous sauver.

--J'emporterai bien des limes dans mes poches. Mais les sabres?...

--En effet, ce n'est pas aisé. Après tout nous n'en avons pas besoin;

vous trouverez dans une caisse, sous le comptoir, des couteaux de chasse

que nous avions coutume de vendre aux sauvages où aux voyageurs. Vous

pourrez bien nous en apporter quelques-uns.

--Hum!... j'essaierai.

--Vous essaierez! oh merci!

--Mais pour ouvrir la porte?

--Voici la clef. M. Evrard en avait deux. Il a gardé l'une et m'a donné

l'autre, en cas de malheur.

Il restèrent tous deux pensifs durant quelques instants après lesquels

Lisette se leva et tendit la main à Tranquille.

--Tout cela demande réflexion pour ne pas manquer le coup, lui dit-elle

de sa voix la plus douce. Je m'en vais y songer et... je pense que mardi

prochain je vous apporterai sinon tout, du moins une partie de ce qu'il

vous faut Quant au secret, Monsieur Célestin, soyez sûr qu'il est en

sûreté.

--Si je n'en avais pas été certain, vous ne me l'auriez pas arraché.

--Qui sait?

Lisette fit part à sa maîtresse du projet qui tendait à faciliter

l'évasion de Tranquille. Elle lui démontra si bien que Célestin courait

un grand danger de mort, qu'Alice n'hésita pas à promettre son concours

à la soubrette.

Alice était bien aise de contribuer à rendre Tranquille à la liberté et

à son maître qui avait sans doute grand besoin en ce moment de ce

serviteur dévoué. D'ailleurs ne serait-ce pas un bon tour à jouer aux

Anglais qu'elle détestait collectivement dans la personne de James Evil?

Elle se doutait que le capitaine qui haïssait tant Marc Evrard serait

pour beaucoup dans la condamnation du pauvre Tranquille.

Comme on était arrivé au carême et qu'on faisait le soir, à la

cathédrale, les exercices religieux accoutumés, il fut facile à Alice et

à sa servante de sortir sans exciter les soupçons, madame Cognard

gardant la maison avec son mari qui n'était pas encore entièrement

rétabli de ses blessures.

Quand Alice et la soubrette sortirent pour descendre à la basse ville,

il faisait déjà nuit. La sentinelle qui montait la garde en haut de la

côte les arrêta bien pour leur demander où elles allaient à pareille

heure. Mais Alice lui répondit qu'elles descendaient chercher une dame

de leurs amis qui craignait de monter seule à la cathédrale. La raison

fut trouvée bonne, et on les laissa passer.

Ce ne fut pas sans une peur extrême que les deux jeunes filles

pénétrèrent dans la maison abandonnée.

La main tremblait bien fort à Lisette en introduisant la clef dans le

trou de la serrure.

Mais quand elles eurent vitement refermé la porte derrière elles pour

n'être point aperçues des voisins, et qu'elles se trouvèrent dans une

obscurité complète, elles sentirent courir sur leurs membres le froid de

la frayeur.

Lisette avait eu soin d'apporter une bougie pour éclairer le magasin:

mais elle tremblait tellement qu'elle ne put réussir à enflammer

l'amadou à l'aide du maudit briquet alors en usage.

Ce fut un moment d'une terreur poignante.

Alice arracha le briquet des mains de sa suivante et réussit à faire

jaillir du caillou l'étincelle bénie. La maîtresse avait de plus que sa

servante cette force d'âme que donne l'éducation.

Au premier pas qu'elles firent, elles s'arrêtèrent saisies d'effroi.

Décuplés par l'écho, les craquement du plancher avaient gémi

sinistrement dans le magasin solitaire.

Elles restèrent un moment immobiles, un pied en avant, les yeux hagards,

retenant jusqu'au bruit de leur souffle et n'entendant plus que les

battements précipités de leur coeur qui bondissait sous leur poitrine

haletante.

N'est-il pas étrange que la demeure de l'homme, lorsqu'elle est

abandonnée, produise une impression si pénible que les plus braves mêmes

ont peine à surmonter? Il semblerait que l'âme de ceux qui l'ont habitée

l'occupent encore, et que vous entendez autour de vous le frémissent de

leurs ailes invisibles?

La pâle lueur que la bougie répandait faiblement autour des deux jeunes

femmes donnait un aspect fantastique aux objets environnants. Dans la

pénombre tombaient du plafond de grandes ombres noires aux formes

sinistres, dont l'une surtout, avait la forme d'un pendu: touffes de

cheveux hérissés sur la tête, cou allongé sur lequel tombait une langue

énorme, bras tordus, longues jambes ballantes et semblant s'étirer

démesurément dans un effort désespéré pour toucher la terre.

--Mon Dieu que j'ai peur! murmura Lisette. Voyez-vous ce pendu!...

Alice fit un suprême appel! son courage et parvint à secouer la torpeur

qui envahissait tout sot être.

Elle fit trois pas en avant et éleva la bougie vers le spectre.

--Folle que tu es! dit-elle à Lisette, mais d'une voix saccadée par

l'émotion, ne vois-tu pas que ton pendu n'est qu'une peau de buffle

accrochée à cette poutre?

--C'est pourtant vrai! fit Lisette avec un grand soupir. Vilaine peau,

que tu m'as fait peur!

Allons, s'il faut s'arrêter devant chacun des fantômes créés par ta

sotte imagination, la frayeur, qui est contagieuse, pourrait bien me

gagner aussi et nous n'avancerions guère. Et puis il ferait beau aller

nous évanouir follement ici? dépêchons-nous.

Grâce aux indications précises de Tranquille, Lisette, un peu remise de

son effroi, trouva bientôt les objets qu'il fallait emporter.

Chacune d'elles prit six couteaux de chasse et quelques limes dont elles

firent deux paquets séparés.

--Nous ne pouvons pas en emporter plus en une fois, sans être

remarquées, dit Alice. Nous reviendrons s'il le faut.

--C'est bon, allons nous-en! répondit Lisette que avait grand hâte de

partir.

Après avoir éteint la bougie elle sortirent et refermèrent la porte sans

être aperçues. La lumière n'avait pas pu être remarquée du dehors, les

volets du magasin étant hermétiquement clos.

Elles remontèrent à la haute ville sans être inquiétées et rentrèrent

sans encombre au logis où Alice s'empressa de cacher les armes dans sa

chambre.

Huit jours plus tard Lisette, grâce au confiant Mathurin qui vous

l'aurait promptement éconduite s'il avait pu se douter du tour pendable

que lui jouait la fillette, Lisette, dis-je, arrivait encore jusqu'à

Tranquille.

Quand celui-ci l'aperçut les mains vides, un nuage de tristesse passa

sur son front.

--Vous n'avez donc pas réussi? lui demanda-t-il après lui avoir serré

les doigts, à les écraser, dans sa grosse main rude.

--Et pourquoi pas?

--Dame! vous n'apportez rien.

--Vous avez donc bien hâte de me quitter?

--O mam'zelle Lisette!... Après ça, si vous aimez mieux me voir fusillé

pour me garder plus près de vous, je suis prêt à rester.

--Vous voyez bien que j'ai voulu rire, gros enfant.

--Mais enfin...

--Êtes-vous surveillés ici; nous observe-t-on?

--Il n'y a dans cette chambre que les camarades que vous voyez. Encore

ne s'occupent-ils pas de nous.

Les autres prisonniers causaient entre eux et leur tournaient le dos.

--Eh bien vous allez voir... ce que vous allez voir, dit Lisette.

Et d'une main preste elle dégrafa la jupe de sa robe qui tomba à ses

pieds avec un bruit sourd.

Eh! mon Dieu, lecteurs, n'allez pas vous voiler les yeux de vos main...

quitte à regarder entre les doigts.

Lisette était une fille honnête, et la jupe de robe qu'elle avait si

lestement laissée tomber n'était pas seule; une autre toute semblable

recouvrait l'énorme panier--cet aïeul de la crinoline--dont les femmes

de ce temps-là s'affublaient.

Lisette s'assit, retourna la jupe tombée, arma ses doigts d'une paire de

ciseaux et coupa les fils qui retenaient en-dedans de la jupe une

douzaine de couteaux-poignards et quelques limes de fin acier.

Cela fut fait en un tour de main, et ce bon Tranquille n'était pas

encore revenu de sa surprise que déjà Lisette avait repassé sa double

jupe.

Le canadien fit immédiatement disparaître les armes sous le grabat qui

lui servait de lit.

--Vous êtes une brave fille dont je serai bien fier de faire ma femme!

s'écria Tranquille, devenu hardi à force d'enthousiasme.

--Avec mon consentement, monsieur Célestin, s'il vous plaît. Mais

avez-vous assez de ces armes?

--Hum... je vais en parler aux autres.

Tranquille rejoignit l'un des groupes que se tenait à l'écart.

Après quelques pourparlers il revint trouver Lisette.

--Ces couteaux nous suffiront pour égorger les gardes.

--Ah! mon Dieu! fit Lisette, il vous faudra verser du sang!

--Que voulez-vous? c'est le seul moyen.

--Ah! c'est affreux! Et dire que j'en aurai été la cause!

--En fin de compte, mam'zelle Lisette, s'ils se montrent bons enfants on

ne les tuera point. On se contentera de les attacher solidement.

--Dans tous les cas, Célestin, s'il fout que vous employiez la violence,

promettez-moi de ne point faire de mal à ce bon Mathurin qui vous le

savez, m'a fait permettre de vous voir.

--Je vous jure qu'on le respectera. L'avoir trompé comme ça pour le tuer

ensuite, ce serait trop fort!

Les amants se quittèrent ne sachant trop s'ils se reverraient jamais, le

jour où le complot devait éclater n'étant pas encore arrêté.

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 · 第 26 / 50 题