Après les échecs désastreux du 31 décembre, l'armée américaine,
considérablement affaiblie par la capitulation de toute la division
d'Arnold, recula sa ligne de circonvallation à près de deux milles de la
ville assiégée. Quoique privés de plus du tiers de leurs forces, les
Bostonnais n'en continuèrent pas moins le blocus.
On ne sait ce dont il faut le plus s'étonner dans ce siège, ou de la
folie des assiégeants ou de la timidité du général Carleton qui n'osa
jamais, avec les forces supérieures dont il pouvait disposer, faire une
sortie qui eût certainement écrasé la petite armée des Bostonnais et
déterminé la levée immédiate du siège. C'est assez généralement
l'habitude de l'histoire de reporter toute la gloire d'une guerre, d'un
siège, d'une campagne, sur le commandant en chef; à tel point que,
lorsqu'on lit le récit de ces grands faits d'armes qui ont fait retentir
les siècles des temps modernes et de l'antiquité, on ne songe presque
jamais à se rendre compte des difficultés vaincues par les soldats dont
la bravoure assure, après tout, le gain des batailles. Les auteurs,
habitués depuis longtemps à ne célébrer que le génie, plus ou moins
réel, du général, font tellement converger avec lui tous les
rayonnements de la gloire, que nous nous laissons habituellement
entraîner après eux à n'admirer que ce demi-dieu dont le
resplendissement éclipse tous ceux qui l'entourent.
Mais lorsque, sans me lisser fasciner par les panégyristes de Carleton,
je me demande si ce fut bien lui qui, par la force de son courage ou de
son génie, ou par les efforts d'une volonté intelligente, sauva le
Canada lors de l'invasion de 1775, je ne peux me convaincre, malgré la
meilleure volonté du monde, qu'il eût personnellement une bien grande
part au succès de nos armes. Les capitulations successives du fort
Chambly et de Saint-Jean, de Montréal et des Trois-Rivières d'où nous
avons vu Carleton décamper devant l'ennemi avec une merveilleuse
diligence, la timidité d'un général qui se laisse assiéger par des
forces de beaucoup inférieures aux siennes sans jamais tenter une sortie
contre l'ennemi, font beaucoup pâlir à mes yeux l'auréole de gloire
qu'on s'est plu à poser sur la tête de ce gouverneur.
En remontant même des grands effets aux petites causes, lorsque j'en
viens enfin à me demander ce qui serait advenu si un homme du peuple,
obscur soldat, nommé Charland, n'eût pas, au grand péril de ses jours,
retiré en dedans de la seconde barricade de la rue Sault-au-Matelot, les
échelles à l'aide desquelles les Bostonnais allaient franchir ce dernier
obstacle, et si le capitaine Chabot et Dambourgès n'avaient point
personnellement fait preuve d'une aussi prompte et ferme décision, il me
paraît que le salut de Québec et la gloire future de Sir Guy Carleton
eussent été singulièrement compromis!
Pour qu'on sache bien que ce jugement, tout sévère qu'il peut paraître,
ne m'est point dicté par quelque sotte animosité de race, je me hâte
d'ajouter que Sir Guy Carleton, s'il n'avait pas l'âme d'un héros, n'en
était pas moins un homme au coeur excellent et qui sut, pendant tout la
durée de son administration, s'attirer et conserver la confiance, voire
même l'affection des Canadien-Français. Et certes! c'est un mérite dont
on doit lui tenir compte pour peu qu'on veuille se rappeler le
gouvernement tyrannique de son successeur exécré, Frédérick Haldimand.
Le siège ou plutôt le blocus de la ville continua donc en dépit des
pertes terribles essuyées par les Américains, qui ne pouvaient même plus
continuer le bombardement, leurs pièces ayant été démontées par
l'artillerie de la place.
Les assiégés comptaient si bien n'être jamais forcé de capituler qu'ils
élevèrent sur les murs, du côté des faubourgs, un énorme cheval de bois,
avec une botte de foin devant lui et cette inscription: "_Quand ce
cheval aura mangé cette botte de foin, nous nous rendrons._"
Il arriva, dans l'une des premières semaines de 1776, un fait qui prêta
bien à rire aux dépens des Bostonnais. Les sieurs Lamothe et Papineau
vinrent de Montréal pour informer le général Carleton que la situation
des Américains était loin d'être meilleure dans le haut de la Province.
Déguisés en mendiants, ils arrivèrent tous deux au camp des Bostonnais
devant Québec. Il y passèrent deux ou trois jours tendant la main pour
demander l'aumône, et constatant du coin de l'oeil combien était grande
la détresse de cette bande déguenillée qui n'avait la témérité de
continuer le blocus que parce qu'on avait la faiblesse de la laisser
faire. Enfin ils s'avancèrent jusqu'à la dernière garde où, ayant obtenu
un morceau de lard, l'un d'eux se mit à le faire cuire.
Soudain l'autre s'empare du lard et s'enfuit dans la direction de la
ville. Le premier jette des cris de paon et court sus à son camarade
qu'il rejoint aux dernières limites du camp. Il se bousculent, se
chamaillent et se donnent même des taloches, au grand plaisir des
soldats qui rient à pleine gorge des deux prétendus mendiants et les
excitent à se rosser d'importance. D'un adroit croc en jambe le voleur
renverse le poursuivant, et, serrant sa proie sur sa poitrine, franchit
le cercle des curieux que s'écartent du reste pour lui donner plus de
chance, et s'enfuit vers la ville.
L'autre se relève furieux et s'élance à la poursuite de son camarade.
Mais feignant aussitôt d'être empêché de courir par son bissac de
mendiant, il s'arrête auprès de la dernière sentinelle et lui dit:
--Tenez donc mon sac que je rejoigne mon compagnon que emporte mon lard.
--Cours! cours! répond le complaisant factionnaire en prenant le sac, tu
vas l'attraper!
--Pas autant que toi! murmure notre homme qui prends ses jambes à son
cou.
Les deux compères, l'un courant après l'autre ne cessèrent cette course
effrénée qu'aux portes de la ville qu'on leur ouvrit aussitôt qu'ils se
furent fait connaître.[26]
[Note 26: Voyez les _Mémoires_ de Sanguinet, page. 124, et le _Journal_
de J.-Bte. Badeaux, page 250, édition publiée par M. l'abbé Verreau.]
Dans le cours du mois de janvier, avec l'autorisation du général
Carleton, le colonel McLean enrôla dans son régiment des _Royal
Emigrants_ quatre-vingt-quinze des prisonniers bostonnais qu'on avait
faits le trente-et-un décembre. Les citoyens protestèrent contre cette
imprudence qui mettait tant d'ennemis armés au milieu d'eux. Les
Américains, contents de la liberté relative qu'on leur donnait, se
comportèrent d'abord assez bien. Mais au but de quelques jours plusieurs
rompirent sans façon un engagement qu'ils n'avaient contracté sans doute
que dans le but de recouvrer plus aisément leur liberté entière, et
désertèrent avec les armes qu'on leur avait données. McLean instruit par
l'expérience réinstalla les autres en prison dans les casernes de
l'artillerie où tous les Américains pris dans la nuit du 31 décembre
avaient été transférés après quelques jours passés au Petit-Séminaire.
Mes lectrices ne sont pas sans se souvenir de la promesse que Lisette
s'était faite à elle-même de pénétrer jusqu'à son amoureux Célestin
Tranquille. Ces promesses-là, vous le savez, mesdames, c'est le diable!
"Désir de _femme_ est un feu qui dévore;
Désir de _fille_ est cent fois pire encore!"
Or donc huit jours ne s'étaient pas écoulés que Lisette s'était déjà
présentée plusieurs fois au Séminaire afin de tâcher de séduire les
gardes et de revoir son amant. Elle eut beau dire qu'elle était la soeur
du blessé, faire la chattemite, enfin mettre en jeu toutes les
coquetteries agaçantes quel les plus honnêtes femmes se permettaient en
pareille occurrence, rien n'y fit. Les gardiens restaient comme des
statues de bronze que les oeillades les plus brûlantes ne sauraient
émouvoir.
Sur ces entrefaites les prisonniers furent transférés dans les casernes
de l'artillerie[27] qu'on avait pris le temps de disposer de manière à
les recevoir. Lisette qui ne se laissait pas aisément rebuter y alla
tout aussitôt. La première personne qu'elle aperçut montant la garde à
la porte fut ce menuisier de sa connaissance qui lui avait déjà procuré
des nouvelles de Tranquille.
[Note 27: Ces casernes situées à gauche de la porte du Palais, maintenant
démolies, furent construites par le gouvernement français en 1750, à la
place d'autres qui s'y élevaient longtemps même auparavant.]
--Monsieur Mathurin, dit-elle, je ne veux rien vous cacher à vous; il
faut que vous m'aidiez à revoir mon amoureux.
--Oh! oh! repartit l'autre, votre petit coeur en tient donc de ce gros
Tranquille? Je vous en fais mon compliment mam'zelle Lisette. Si le
gaillard a l'âme aussi tendre qu'il a la tête dure, je vous promets un
bon mari.
--Il est donc mieux!
--Mieux? c'est-à-dire qu'il est sauvé. C'est égal, il avait reçu tout de
même un fameux coup, et le chirurgien qui l'a soigné dit qu'il faut que
ce diable de Célestin ait la caboche solide pour y avoir résisté.
--Mon bon Mathurin, laissez-moi donc le voir?
--Ta, ta, ta... voyez un peu ce petit lutin de fille si ça sait déjà
bien vous enjôler un homme!... Monsieur Mathurin par ci!... mon bon
Mathurin par là!... Tout ça c'est de la frime, Lisette. Tu fais les yeux
doux au père Mathurin pour arriver plus sûrement jusqu'à l'autre. On
connaît ça.
--Eh mais dites donc, mon cher Monsieur Mathurin, quand vous alliez voir
Luce Côté, dans le temps--votre femme aujourd'hui et qui est encore
assez jolie oui-dà...--
--Oui, ma foi! fit Mathurin en clignant de l'oeil d'un air goguenard, un
assez beau brin de femme et encore pas mal conservée, hein, Lisette?
--Pardine! Eh bien, Monsieur Mathurin, quand vous lui faisiez votre cour
si l'on vous eût tout à coup emprisonné pour un motif qui n'aurait eu
rien de déshonorant, eussiez-vous trouvé bien mauvais que votre petite
Luce eût honnêtement cherché à attendrir un gros méchant gardien comme
vous pour tâcher d'aller vous consoler dans votre cachot?
--Non, c'est vrai, petite sournoise. Ce n'est pas que je blâme ta
manière d'agir; mais je ne peux rien faire pour te contenter, Lisette.
La consigne est là...
--La consigne... la consigne... où avez-vous trouvé ce vilain mot, père
Mathurin? Pas sous votre rabot de menuisier, j'imagine!
--Non, certes! c'est depuis que je suis devenu soldat.
--La belle avance! On perd donc tout à fait le coeur à ce beau métier de
tueur d'hommes?
--Non, mais on y apprend que le devoir passe avant tout.
--Le devoir! le devoir! fit Lisette en frappant du pied, tandis qu'un
sanglot faisait trembler sa voix. Eh bien, mon devoir à moi est de
revoir Célestin, pour le soigner et le consoler s'il en a besoin!
--Que veux-tu ma pauvre Lisette... Eh mais! écoute... je crois qu'il me
vient une idée.
--Vite! votre idée, vite, mon cher bon Mathurin!
--Mon cher bon Mathurin!... Ah! friponne... Ah! ah!
--Vous me faites mourir, à la fin!
--Un peu de patience, petit démon. J'en ai encore au moins pour une
demi-heure à monter ma garde et je ne peux pas bouger d'ici sans risquer
qu'on me loge une balle dans la tête pour me payer de ma désobéissance à
cette consigne que sembles aussi peu connaître que respecter; ce qui
serait bien embêtant pour moi, Lisette. Mais quand on viendra me
remplacer j'irai trouver le chef du poste et je lui dirai:--Il y a là,
mon capitaine, un beau brin de fille, et brave et honnête...
--Vous pouvez l'affirmer sans crainte, père Mathurin.
--Je crois bien, certes! Eh bien, mon commandant, cette pauvre créature
du bon Dieu est là qui se lamente à la porte, et qui pleure toutes les
larmes de son corps parce qu'on refuse de lui laisser voir son frère qui
est blessé; un bon diable, après tout, mon capitaine, et qui n'est entré
dans la rébellion que par seul attachement à son maître qu'il n'a pas
voulu quitter... Et bien d'autres choses encore que je lui dira,
Lisette, à mon capitaine. Et j'espère lui faire entendre raison; car
vois-tu je crois que je lui ai un peu sauvé la vie dans l'affaire de la
rue Sault-au-Matelot!
--Vrai, Mathurin! oh alors, vous me l'aurez sauvée à moi aussi! Mais
va-t-il falloir que j'attende ici tout ce temps-là?
--Non, Lisette, cela ne ferait pas du tout! Va-t'en plutôt à l'église
faire un bout de prière. Quant tu auras joint un peu tes menottes
blanches sur ces petites lèvres couleur de rose qui feraient venir l'eau
à la bouche des anges, et que tu auras dit comme ça au bon Dieu: "Mon
Dieu vous savez que je suis une assez bonne fille, pas trop méchante,
après tout, et que j'aime ce pauvre Célestin Tranquille qui m'aime aussi
de tout son coeur et m'a promis de faire de moi sa petite femme. Eh
bien, mon Dieu, voilà que ce pauvre garçon est bien malade d'un coup de
crosse de fusil et qu'on veut m'empêcher de le voir! Cela est-t-il
raisonnable, mon Dieu, de séparer ainsi deux de vos créatures qui ne
demandent qu'à s'aimer pour pouvoir vous aimer davantage toutes les
deux... ensemble avec les petits enfants que vous leur enverrez plus
tard?..." Et ainsi de suite, Lisette. Mais tu sauras lui parler bien
mieux que moi, et je crois qu'il t'écoutera.
Je reviendrai dans une demi-heure? demanda Lisette qui frétillait
d'impatience.
--Disons dans une heure car il me faudra le temps de parler au
capitaine.
--Merci, père Mathurin, vous êtes un brave homme et je vous aime bien.
Lisette partit en courant, comme si la rapidité de ses allures eût dû
abréger la durée du temps.
Une heure ne s'était pas encore écoulée que la jeune fille revenait aux
Casernes. L'entrevue de Mathurin avec le chef de poste, qui était le
capitaine Cugnet, [28] n'avait pas été longue puisque Lisette aperçut
notre homme qui fumait à la porte, tout en causant avec la sentinelle
qui l'avait relevé de faction.
[Note 28: Mémoires de Sanguinet.]
Du plus loin qu'elle vit Mathurin, Lisette comprima de sa main
tremblante les battements précipités de son coeur qui faisait le diable
à quatre sous le fichu. Elle s'approcha en proie à une grande agitation
nerveuse.
L'espérance et la crainte la troublaient tellement tour à tour qu'elle
n'osa point parler la première à Mathurin qui l'avait vue venir et
prenait un malin plaisir à l'observer du coin de l'oeil. Enfin le brave
homme eut pitié d'elle et se retourna tout à coup.
--Tiens! dit-il c'est vous, mademoiselle? Donnez-vous la peine d'entrer.
C'est d'elle que je te parlais tout à l'heure, fit-il en s'adressant au
factionnaire. Ordre du capitaine.
La sentinelle s'inclina et Lisette, précédé de Mathurin, pénétra dans
cette bienheureuse prison qui renfermait son cher Célestin, et qui était
pour lors le but de tous les voeux et des aspirations de la jeune fille.
Comme ils passaient dans le vestibule, Mathurin, après s'être assuré
qu'ils n'étaient pas écoutés, arrêta Lisette et lui dit:
--J'ai obtenu assez facilement du capitaine la permission de vous
laisser voir Tranquille en affirmant que vous êtes la soeur du
prisonnier. Mais si vous voulez le revoir encore, il fut que vous me
promettiez de ne revenir ici qu'aux jours où je serai de garde, les
mardis à deux heures de relevée. D'abord vous ne réussiriez pas en vous
adressant à d'autres qu'à moi, et puis vous pourriez me mettre dans de
mauvais draps si la menterie que j'ai faite pour vous servir venait à
être découverte. Vous voir une fois la semaine ce n'est pas le diable;
mais enfin ça vaut mieux que rien.
Elle promit tout ce que lui demandait Mathurin.
On nous dispensera d'assister à cette première entrevue de Lisette et
Célestin qui entrait en convalescence. Il ne s'y dit rien qui puisse
intéresser particulièrement le lecteur dont l'imagination saura suppléer
aisément à tout ce que nous en pourrions raconter, lorsque nous aurons
dit, toutefois, que Tranquille, une fois la première émotion passée, se
montra fort intimidé, et que mademoiselle Lisette à la faconde que l'on
connaît à la soubrette l'entretien n'en alla pas moins bon train.
Bien qu'il ne parlât que par monosyllabes, Tranquille répondit très à
propos; car déjà Lisette avait su le dompter à sa main, et le gros
Célestin, qui se serait bien donné garde de regimber, promettait d'être
le mari le plus soumis que jamais petite femme ait, comme on dit
vulgairement, mené par le bout du nez.