LA NUIT DU 31 DÉCEMBRE, 1775

Les deux partis restèrent dans une inaction presque complète jusqu'au

dernier jour de décembre. On se canonna bien de part et d'autre; mais

dans la ville on craignait si peu l'artillerie des Bostonnais "que les

femmes et les enfants se promenaient dans les rues et sur les remparts à

l'ordinaire".[15]

[Note 15: Mémoires de Sanguinet.]

La dissension allait croissant parmi les officiers Américains, et leurs

soldats commençaient à déserter. Aussi le général Montgomery songea-t-il

qu'il était temps d'arrêter tous ces désordres en donnant un assaut

décisif. Il attendit une nuit favorable.

Celle du trente-et-un décembre parut propice. Le temps était sombre et

il tombait une neige épaisse fouettée par un vent violent que devait

amortir le bruit des armes. Sur les deux heures du matin toutes les

troupes étaient rangées en bataille. Les forces des assiégeants

pouvaient se monter alors à près de quatorze-cents hommes, les

Bostonnais ayant reçu quelque renfort de Montréal et des Trois-Rivières

depuis le commencement du mois.

Montgomery harangua ses soldats qui, pour se reconnaître au milieu des

ténèbres et de la mêlée, avaient mis sur leurs chapeaux, le uns de

petites branches de pruche et les autres des écriteaux portant cette

devise: "Victoire et liberté ou la mort!"

Il divisa ses troupes en quatre corps. Le premier, commandé par le

colonel Livingston, devait simuler une attaque du côté de la porte

Saint-Jean; le major brown avait pour mission de menacer la citadelle

avec le deuxième corps; le colonel Arnold à la tête de quatre cent

cinquante hommes avait ordre d'enlever les barricades de la rue

Sault-au-Matelot, tandis que le général Montgomery se chargeait

d'emporter lui-même les postes de Près-de-Ville et de la rue Champlain.

Arnold et Montgomery devaient se joindre ensuite à la basse ville et

marcher ensemble sur la ville haute qu'ils croyaient ouverte de ce côté.

Montgomery, à la tête de la plus forte colonne d'attaque, descend par la

côte du Foulon et s'avance en ordre de bataille jusqu'à l'anse des Mères

où il s'arrête un instant pour lancer deux fusées, signal qui doit

avertir les trois autres divisions de marcher à l'assaut. Il est quatre

heures.

Le général continue d'avancer avec ses sept cents[16] hommes. Le

défilé se resserre de plus en plus, et les assaillants ne peuvent

marcher que deux ou trois de front. A leur droite mugit le fleuve dont

les vagues soulevées par la tempête déferlent violemment sur la plage en

jetant des glaçons jusque sous les pieds des soldats. A gauche se dresse

la masse énorme et noir de la falaise qui, en cet endroit tombe

perpendiculairement. Aveuglés par la neige qui leur fouette la figure,

embarrassés par les glaçons qui encombrent la voie, les Bostonnais

n'avancent que lentement. Le premier en avant de tous, Montgomery les

encourage de la voix et de l'exemple.

[Note 16: Hawkins, _Picture of Quebec_.]

Le jour se lève et l'on commence à entrevoir la barricade qui ferme le

défilé de Près-de-Ville, ainsi qu'un hangar qui se dresse au sud du

sentier et se détache encore indécis sur le fond noirâtre du fleuve.

Chacun amortit le bruit de ses pas et l'on continue d'approcher. A

cinquante verge de la barrière, Montgomery commande la halte. On

s'arrête, on écoute. Rien que le clapotage des vagues et les sifflement

du vent contre les saillies de roc.

L'un des officiers d'état-major s'offre à aller reconnaître le poste.

Seul il s'avance et vient s'arrêter à quelques pas seulement de la

barricade. Aucun mouvement au dedans, partout le silence.

Le coeur palpitant de joie et d'espoir, il revient en grande hâte vers

le général et lui dit rapidement à voix basse:

--Ils dorment tous!

--Hourra! en avant! crie Montgomery.

Et tous s'élancent au pas de charge vers la barrière.

Ils n'en sont plus qu'à vingt pas, lorsque la barricade vomit une

décharge de mitraille. Les premiers rangs des Bostonnais sont broyés,

balayés, par cet horrible feu d'enfilade. Éblouis par l'éclair, aveuglé

par la fumée, ceux qui suivent s'arrêtent frémissants d'épouvante. Le

colonel Campbell, qui se trouvait aussi en avant, n'aperçoit plus son

chef Montgomery.

--Général! où êtes-vous? s'écrie-t-il avec angoisse.

Seuls les cris des blessés et le râle des mourants qui se tordent sur la

neige, lui répondent.

Une seconde volé de mitraille part de la barricade et renverse d'un seul

coup ceux qui se trouvent en deçà du tournant de la falaise. Deux ou

trois à peine se relèvent tout sanglants, et, affolés, se rejettent en

désordre sur le gros de la colonne.

La panique s'empare de tous. Le sauve-qui-peut est général, et,

culbutant les uns sur les autres, les Bostonnais s'enfuient éperdus vers

le Foulon.

Ce poste de Près-de-Ville était défendu par quarante-sept hommes, dont

trente Canadiens-Français sous le commandement du capitaine Chabot et du

Sieur Alexandre Picard, huit miliciens et neuf marins Anglais servant

comme artilleurs sous le capitaine Barnsfare, maître d'un transport

retenu dans la rade. Le pignon du hangar qui s'élevait à côté de la

barricade avait été percé et l'on avait mis neuf canons en batterie dans

cette embrasure. On faisait bonne garde au poste et l'on avait vu venir

les Bostonnais. Le Capitaine Chabot qui en fut aussitôt prévenu donna

l'ordre de ne faire aucun bruit et de les laisser s'approcher davantage.

Les artilleurs, mèches allumées, se tenaient cachés près des pièces

chargées d'avance à mitraille. Quand les assaillants ne furent plus qu'à

une vingtaine de pas, chabot commanda le feu. Les neuf canons tonnèrent

avec l'effet terrible que nous avons vu. [17]

[Note 17: Nos historiens ne s'accordent pas sur le nombre d'hommes que

les Bostonnais perdirent en cette occasion. Garneau mentionne treize

morts, en comprenant le général Montgomery. Hawkins n'en compte pas

plus, tandis que Sanguinet, qui écrivait à cette époque et que nos

écrivains se plaisent d'ailleurs à suivre, dit que l'on trouva

trente-six hommes tués près de la barrière ainsi que quatorze blessés,

sans compter ceux qui se noyèrent en se sauvant. J'incline d'autant plus

à me ranger du côté de Sanguinet que ce qu'il avance se trouve corroboré

par le témoignage d'une personne qui vivait lors du siège et demeurait à

Près-de-Ville dans la maison la plus proche, en deçà de la barricade.

Voici ce que cette personne--elle avait quinze ans lors du siège de

1775--raconta à M. le docteur Wells, à l'âge de quatre-vingt-douze ans.

Elle était très-intelligente, et, malgré son grand âge, me dit le

docteur, elle jouissait de la plénitude de ses facultés. Son nom de

fille était Mariane Marc:

"Le trente-et-un décembre, à cinq heures et demie du matin, disait-elle,

nous allions sortir nos cuves de la cave quand un effroyable coup de

canon fit trembler la maison. Épouvantées nous nous sauvons dans la et

nous fourrons sous les cuves. Nous y restâmes longtemps. Enfin vers sept

heures et demi nous sortîmes de notre cachette et nous nous hasardâmes à

ouvrir la porte. Un vieillard passait qui nous dit qu'on avait tiré le

canon et qu'on en ignorait encore le résultat. Dans le courant de la

matinée nous vîmes passer dix-huit voitures recouvertes de prélarts et

chargées de Bostonnais qui avaient été tués en avant de la barrière."

En admettant, d'après le témoignage de Mariane Marc, que chaque voiture

portât deux cadavres--ce qui est le me moins que l'on doit supposer--nous

nous rencontrons justement avec Sanguinet qui prétend qu'il y eut

trente-six Bostonnais tués à cette affaire de Près-de-Ville.]

Après avoir été chaudement reçus par les troupes chargées de défendre

les remparts, Livingston et Brown, dont l'attaque n'était d'ailleurs

qu'une feinte, s'étaient repliés sur le quartier général. Il ne nous

reste donc plus qu'à rejoindre la division d'Arnold et à développer les

péripéties du combat de la rue Sault-au-Matelot qui fut le plus

meurtrier, le plus long, le plus émouvant et le plus décisif de toute la

nuit.

Aussitôt qu'il avait aperçu, par-dessus les hauteurs du faubourg

Saint-Jean, les fusées lancées par Montgomery, le colonel Arnold s'était

mis en marche avec sa division. Il allait à la tête de la colonne, ayant

à son côté Marc Evrard qu'il avait nommé officier de son état-major,

autant pour s'attacher le jeune homme, qu'il estimait beaucoup, que pour

s'attirer la sympathie des Canadiens, et faire taire la jalousie des

soldats de la compagnie d'Evrard qui murmuraient hautement de se voir

commandés par un étranger.

Ils traversèrent sans obstacle le faubourg Saint-Roch et le quartier du

Palais qui étaient tout-à-fait déserts, et, après avoir longé le Parc,

débouchèrent dans la rue Saint-Charles.

On sait que la rue Saint-Paul n'existait pas alors et que la marée

venait presque baigner la base du roc, ne laissant au pied du précipice

que l'étroit passage qui existe encore en arrière de la rue Saint-Paul,

en bas de la porte _Hope_. A cet endroit le rocher forme en tombant une

saillie considérable; là s'élevait la première barricade, barrant

l'extrémité de la vieille rue Sault-au-Matelot.

Bien que les Bostonnais avançassent le plus doucement possible, on les

entendit ou on les aperçut de la haute ville; car à peine le colonel

Arnold, en arrivant à la première barrière, allait-il en donner

l'assaut, que la fusillade éclata du haut des remparts.

Ces premiers coups de feu firent beaucoup de mal aux assaillants. Une

balle vient frapper à la jambe Arnold, qui tombe à la renverse. On

s'empresse autour de lui, Marc Evrard le premier. Au même instant une

seconde décharge de mousqueterie part de la haute ville et renverse

Evrard tout sanglant auprès du colonel.

Un homme se précipite hors des rangs et se jette, désespéré, vers le

jeune homme qui fait d'inutiles efforts pour se remettre sur pied.

--Vous êtes blessé! monsieur Marc, s'écrie Tranquille en le soutenant

avec une tendresse indicible.

--Oui, Célestin. La fatalité me poursuit!

Incapable de faire le moindre mouvement et voyant qu'il sera plus

nuisible qu'utile aux siens, Arnold demande à être transporté à

l'Hôpital-Général, et ordonne qu'on emporte Evrard en même temps que

lui.

Il a remis le commandement de l'avant-garde au capitaine Morgan, ancien

perruquier de Québec, mais officier plein de bravoure.

Déjà Tranquille enlevait dans ses bras Marc à moitié évanoui et

l'emportait à lui seul, lorsque le colonel l'arrêta du geste:

--Mon ami, dit-il au Canadien, je sais tout l'intérêt que vous portez à

votre maître et combien vous désirez le rendre vous-même à

l'Hôpital-Général; mais vous pouvez nous être ici de la plus grande

utilité. M. Evrard et vous étiez les deux seules personnes en état de

nous conduire dans ces rues tortueuses et noires. Maintenant que votre

maître est blessé vous seul restez pour guider nos troupes.

--Que le diable emporte vos troupes! s'écria Tranquille avec colère.

Ces cris ranimèrent un instant Marc Evrard qui saisit aussitôt la cause

de cette altercation et dit au Canadien:

--Au nom de mon père que tu aimas tant, Célestin, au nom de tout ce que

j'ai de plus cher au monde, je te supplie d'obéir au colonel!

--Moi, Célestin Tranquille, vous abandonner ainsi! Que le diable

étrangle plutôt tous les Bostonnais.

Evrard fit un effort suprême qui le dégagea à demi des bras de

Tranquille auquel il dit d'une voix que la douleur rendait haletante:

--Si tu ne m'écoutes pas je refuse de me laisser panser, ou j'arrache de

ma blessure tout appareil qu'on y mettra!

Tranquille parut hésiter. Arnold lui dit:

--Je vous donne ma parole, mon ami, que votre maître sera traité avec le

plus grand soin, et sous mes yeux.

Sur un signe du colonel deux homme s'approchèrent et s'emparèrent de

Marc Evrard qui murmura d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme:

--Du courage, mon bon Célestin, et si tu veux que je me laisse vivre,

fais-moi ce dernier sacrifice...

Tranquille lâcha prise en essuyant une grosse larme qui roulait sur sa

joue rugueuse.

Les rangs s'ouvrirent au-devant d'Arnold et de Marc Evrard que l'on

emporta à l'Hôpital-Général.

Toute cette scène s'était passée en quelque secondes, et Tranquille

avait à peine vu disparaître son infortuné jeune maître que déjà le

capitaine Morgan entraînait ses gens à l'assaut. Le Canadien bondit à

côté de lui en s'écriant:

--Mille massacres! malheur au premier que je rencontre!

Et dépassant tous les autres il s'élance le premier sur la barricade en

s'aidant des mains et des pieds. La sentinelle l'aperçoit et fait feu

sur lui. Elle a tiré trop vite et la balle siffle à l'oreille de

Tranquille qui se donne un dernier élan et saute sur la barrière. Mais

le factionnaire a eu le temps de saisir son arme par le canon et frappe

le Canadien d'un violent coup de crosse à la tête.

Malgré sa force herculéenne Tranquille chancelle et s'abat en murmurant:

--Pas de chance!

Et il reste étendu sans mouvement.

Le capitaine Morgan, qui venait après lui, a saisi le moment où la

sentinelle frappait Tranquille pour passer son épée au travers du corps

du factionnaire qui s'affaisse en jetant un cri d'appel. Dans un instant

la barrière se couvre de Bostonnais qui sautent en dedans et courent au

poste où la garde, commandée par le capitaine McLeod, des Royal

Emigrants, est désarmée sans coup férir.

McLeod, raconte Sanguinet fut averti par les factionnaires de l'approche

des Bostonnais. Il feignit de n'en vouloir rien croire. La garde voulut

prendre les armes, il s'y opposa; de manière que les Bostonnais

s'emparèrent de la barrière, ainsi que des canons qui étaient sur un

quai et firent tout la garde prisonnière. Alors le capitaine McLeod

feignit d'être saoul et se fit porter par quatre hommes. Il y avait tout

lieu de croire qu'il avait quelque intelligence avec les Américains. Il

fut mis ensuite aux arrêts jusqu'au printemps par les autorités

anglaises.

Le capitaine Morgan avait vu tomber Tranquille. A peine fut-il maître du

poste qu'il donna l'ordre de chercher le Canadien. On le retrouva tout

couvert de sang en ne paraissant donner aucun signe de vie. Morgan

s'emporta, jura, cria que c'était vraiment jour de malheur. Mais cela ne

ranima point ce pauvre Tranquille, et Morgan resta sans guide. Il lui

fallut suspendre sa marche jusqu'au jour.[18]

[Note 18: Historique.]

Bientôt après la prise de la barrière, le lieutenant-colonel Green le

rejoignit avec le reste de la colonne qui occupa seulement quelques

maisons en dedans de la barricade. Il se passa alors une scène assez

curieuse.

Les premiers bruits de l'attaque des assiégeants du côté de la campagne

et sur la barricade de la rue Sault-au-Matelot, avaient été entendus

dans la haute ville. Aussitôt l'on sonna les cloches à toute volée,

tandis que les tambours battaient le rappel. Chacun se leva et courut

aux armes. Les écoliers et quelques citoyens qui étaient de piquet cette

nuit-là, descendent dans la rue Sault-au-Matelot où l'on devait se

rassembler en cas d'alerte, poussent jusqu'à la barrière la plus

avancée, et tombent au milieu des Bostonnais qui les entourent et leur

tendent la main en leur criant:

--Vive la liberté!

Ces pauvres gens restèrent ahuris! Quelques écoliers alertes

s'échappèrent, mais on s'empara des moins ingambes et on les désarma.

Le premier qui se rendit fut Nicolas Cognard, personnage de notre

connaissance qui, par hasard, se trouvait cette nuit-là de service. A

peine se vit-il entouré d'ennemis qu'il se saisit brusquement de son

mousquet... et le présenta au premier Bostonnais venu en lui disant:

--Mon bon Monsieur, ne me faites pas de mal... Je suis un homme

inoffensif... Je n'ai jamais tiré un seul coup de fusil...

La peur lui faisait claquer les dents.

--Ce n'est pas de ma faute, voyez-vous... si je me trouve ainsi armé au

milieu de braves citoyens américains... Le général Carleton nous

tyrannise, nous, pauvres Canadiens, et, l'un des premiers, malgré mon

âge avancé, il m'a forcé à prendre les armes contre vous..., moi dont

toutes les sympathies ont toujours été pour votre cause... Menacé des

derniers tourments, j'ai dû paraître céder et monter la garde avec les

autres... Mais, encore une fois, je vous assure que ce fusil n'a jamais

fait de mal à personne... Non, sur mon honneur, monsieur l'officier!

Le soldat à qui il s'adressait n'entendait pas un mot de français, mais

il vit aisément qu'il avait affaire à un homme de bonne volonté et le

désarma en souriant. Le capitaine Morgan avisant Cognard qui se

confondait devant le soldat, lui tendit la main et lui dit:

--Vous êtes donc des nôtres, Monsieur?

--Qui, général, à bas l'Angleterre! vive le Congrès! cria Cognard de

toute la force de son aigre voix de fausset.

Les écoliers qui avaient pou s'échapper étaient remontés a la haute

ville en toute hâte. Ils arrivèrent à la course sur la place d'armes, où

toute la garnison était déjà rassemblée, en criant que les ennemis

étaient dans la rue Sault-au-Matelot.

Carleton crut d'abord ces enfants sous l'effet de quelque aveugle

panique. Il donna l'ordre au colonel McLean de courir à la basse ville

afin de savoir au plus tôt la vérité. Ce dernier revint en criant à

tue-tête que de fait les ennemis étaient dans le Sault-au-Matelot, et

qu'ils s'étaient emparés de la première batterie et de toute la garde

qui la défendait.

--"Citoyens, dit alors Carleton, voici le moment de montrer votre

courage. Prenez confiance, je reçois à l'instant un message de

Près-de-Ville qui m'annonce que le corps d'armée qui a tenté d'enlever

la barrière vient d'être repoussé avec perte. On croit même que le

commandant ennemi est parmi les morts. Quant à l'attaque du côté de la

campagne elle n'a rien de sérieux et les assaillants ont déjà battu en

retraite.--Major Nairne et vous, capitaine Dambourgès, prenez deux cents

hommes et descendez à la basse ville pour soutenir ceux qui défendent la

dernière barricade. Vous, capitaine Laws, à la tête de votre détachement

du 7e, sortez par la porte du Palais et allez prendre l'ennemi en queue

dans la rue Sault-au-Matelot. Le capitaine McDougal vous appuiera avec

sa compagnie. Quant à vous, colonel Dupré [19], restez pour le moment

près de moi afin de vous porter, au premier signal, avec vos Canadiens,

sur le point le plus menacé."

[Note 19: Le colonel LeComte Dupré qui commandait les Canadiens-Français,

se distingua lors du siège de 1775, et son nom fut mis en tête de la

liste d'honneur que le général Carleton envoya au Secrétaire d'État,

Lord Germaine, après la retraite des Américains. Parmi les Canadiens

signalés l'on remarque encore, dans les dépêches, les noms du major

L'Écuyer et des capitaines Bouchette, Laforce et Chabot. _Hawkin's

Picture of Quebec._]

Le jour se levait. Lorsque Nairne et Dambourgès arrivèrent à la basse

ville, les Américains avaient occupé la rue Sault-au-Matelot dans

l'espace de deux cents pas jusqu'à la seconde barrière qui, en arrière

de la maison servant aujourd'hui de bureau à M. A. Campbell et à M.

Jacques Auger, interceptait toute communication avec le reste de la

ville basse. La rue Saint-Jacques n'existait pas encore et la mer venait

battre le quai de Lymburner, en arrière. Ce quai, avec la maison de

Lymburner, bâtie à l'endroit où s'élève aujourd'hui la banque de Québec,

étaient défendus par quelques pièces de canon.

Les Bostonnais s'étaient retranchés dans les maisons qui s'étendaient de

chaque côté de la rue Sault-au-Matelot, et dans cet étroit défilé qui

conduit de la base du rocher à la porte Hope. La projection de la

balaise protégeait ces derniers contre le feu des canons de la barrière.

"Ainsi placés, dit Garneau, les combattants formaient un angle, dont le

côté parallèle au cap était occupé par les assaillants, et le côté

coupant la ligne du cap à angle droit et courant au fleuve, était

défendu par les assiégés qui avaient une batterie à leur droite."

Avant l'arrivée de Nairne et de Dambourgès amenant du secours au

capitaine Dumas qui commandait le poste menacé, les assiégeants se

seraient peut-être emparés déjà de la seconde barrière, sans le

dévouement d'un Canadien fort brave et robuste nommé Charland, qui, au

milieu des balles, s'avança sur la barricade et tira en dedans les

échelles que les Bostonnais y appliquaient pour la franchir.

Il était temps de prendre l'offensive et d'attaquer les maisons prises

par l'ennemi, surtout celle qui faisait le coin de la barrière, et par

les fenêtres de laquelle les Bostonnais tirait sur les nôtres à feu

plongeant.

Le capitaine Dambourgès et les Canadiens sautent dans la rue, en dehors

de la barricade, et vont appliquer contre cette maison les échelles

enlevées aux assaillants. Dambourgès grimpe jusqu'à la fenêtre du

pignon, lâche son coup de fusil, s'élance à l'intérieur et fonce avec sa

baïonnette dans une chambre occupée par les Bostonnais. Les Canadiens

l'y suivent et tombent à grands coups sur les ennemis. A la vue de ces

enragés qui frappent ferme et dru, les Américains perdent la tête,

jettent leurs armes et se sauvent dans le grenier ou dans les caves.

Ce fut le commencement de la déroute de la division Arnold. Excités par

ce succès les Canadiens continuent à traquer les Bostonnais qu'ils

délogent de maison en maison, en les refoulant sur la barrière du bout

de la vieille rue Sault-au-Matelot.

Le capitaine Laws n'avait guère plus perdu son temps. Sorti par la porte

du Palais pour attaquer les ennemis en queue et leur couper le chemin au

cas où il viendraient à battre en retraite, Laws entre dans une maison

où la plupart des officiers américains délibéraient sur le parti qui

leur restait à prendre, et tombe inopinément au milieu d'eux. On

l'entoure en le menaçant de mort.

--Messieurs, dit froidement Laws, regardez dans la rue. Je suis à la

tête de douze cents hommes, et, si vous ne vous rendez à l'instant même,

sur un signe de moi on vous massacre tous!

Ceux-ci remarquent en effet qu'il y a beaucoup de monde dans la rue,

sans qu'ils en puissent pourtant préciser le nombre, et se rendent

prisonniers.

Laws n'avait pas deux cents hommes avec lui.

Refoulés en tête, pressés à l'arrière-garde, cernés de toutes parts, les

Américains ne se défendent plus que mollement, tandis que le feu des

Canadiens redouble d'intensité.

Alors un homme qui ne se sentit pas du tout à son aise, ce fut M.

Nicolas Cognard retenu prisonnier par les ennemis et pris entre deux

feux. Non, jamais mortel n'eut une frayeur semblable. Tant que les

Américains avaient été maîtres de la rue Sault-au-Matelot, Cognard était

tranquillement resté à l'abri des balles dans l'une des maisons occupées

par l'ennemi. Mais lorsque la déroute des Bostonnais commença, ce fut

une toute autre chose. Pourchassés de maison en maison, les soldats

d'Arnold se répandaient effarés dans cette rue fermée à chaque bout, y

tournoyant comme des fauves dans leur cage, et tirant au hasard et

souvent les uns sur les autres. La maison ou se tenait Cognard que

l'épouvante gagnait de minute en minute, fut l'une des dernières dont

s'emparèrent les nôtres. Les Canadiens y étant entrés par la porte,

Cognard à que la peur faisait perdre la tête sortit éperdu par la

fenêtre avec les Bostonnais.

Un Canadien qui l'aperçut lui lâcha un coup de fusil. La balle pénétra

dans la partie charnue qui terminait l'échine du malheureux Cognard. En

sentant le coup il poussa un hurlement de douleur et d'effroi. Par

surcroît d'infortune, en tombant dans la rue, il alla s'asseoir sur la

pointe de la baïonnette d'un Bostonnais que venait de sauter avant lui

et n'avait pas encore eu le temps de se relever.

Alors, dominant le tumulte de la bataille, s'élevant au-dessus des

détonations de la fusillade et du vacarme de la mêlée, on entendit un

cri aigre, déchirant, inouï.

Cette clameur n'avait presque rien d'humain et tenait le milieu entre le

_couac_ horripilant que la bouche d'un mauvais plaisant tire de l'anche

d'une clarinette en y soufflant à plein poumons, et le braiment

mélancolique de l'âne ou le sinistre hurlement d'un chien misanthrope

qui se lamente le soir en contant ses chagrins à la lune. Ce cri

indéfinissable avait quelque chose de tellement étrange, que, d'un

commun accord, le combat cessa un instant des deux côtés. L'on entendit

alors une voix lamentable et perçante qui criait dans le plus haut

diapason que le gosier de l'homme ait jamais atteint:

--Aie...! aie...! Mon Dieu Seigneur! je suis mort!...

Ceci devenait tellement burlesque qu'un énorme éclat de rire traversa le

champ de bataille.

--M'est avis que voilà un particulier bien malade! s'écria, dans

l'embrasure d'une fenêtre, le Canadien qui avait tiré sur Cognard en le

prenant pour un ennemi. _Yankee doodle_, tiens-toi bien; nous allons

t'en faire voir d'autres encore, mon bonhomme! dit-il en sautant dans la

rue pour s'élancer avec ses camarades à la poursuite des Bostonnais qui

se massaient de plus vers le bout de la vieille rue Sault-au-Matelot.

Il s'en alla tomber les deux pieds dans le dos de Cognard qui, toujours

étendu à plat ventre, redoubla ses cris frénétiques.

--Ah çà! qu'est-ce que tu as donc, toi? dit le Canadien en s'arrêtant

près de lui pour recharger son fusil.

Cognard leva vers le Canadien une figure bleuie par l'effarement, et se

mit à trépigner des pieds et des mais comme un enfant pâmé.

--Mais veux-tu bien te taire, braillard! on n'entend que toi, ici!

Il lui allongea en même temps un grand coup de pied, car voyant que ce

poltron était un Canadien il le prenait pour l'un des combattants et

avait honte de l'entendre se lamenter ainsi.

Cognard voulut crier plus haut encore... mais il manqua de vois et

s'évanouit...

Comme les nôtres refoulaient de plus en plus les Américains, on entendit

du côté des ennemis plusieurs voix qui criaient:

--Ne tirez plus, Canadiens, vous allez tuer vos amis!

L'on crut d'abord à une feinte et nos gens continuèrent à fusiller la

masse compacte qui grouillait devant eux. Mais comme les mêmes paroles

se répétaient avec plus d'instance parmi les Bostonnais, les nôtre

cessèrent le feu et reconnurent quelques-uns de leurs amis qui avaient

été faits prisonniers à la garde. Les Bostonnais présentèrent en même

temps la crosse de leurs fusils et se rendirent prisonniers.

Le combat avait duré deux heures.

Dans cet engagement nous n'eûmes que dix-sept hommes tués et blessés,

dont un seul Canadien-Français perdit la vie, selon que le constatent

les registres de N. D. De Québec. Le lieutenant Anderson de la marine

royale fut trouvé parmi les morts.

Les Américains eurent vingt hommes tués et une cinquantaine de blessés,

et plus de quatre cents prisonniers qui furent, pour le moment, conduits

et enfermés au Séminaire. [20]

[Note 20: Voici l'état de la division d'Arnold faite prisonnière dans la

rue Sault-au-Matelot:

1 Lieutenant-colonel,

2 Majors,

8 Capitaines,

1 Adjudant,

1 Quartier-Maître,

4 Volontaires

350 Soldats, tous sans blessure;

Et 44 Officiers et soldats blessés,

En tout 426 prisonniers.

]

Les mémoires du temps nous ont transmis le récit de ce combat d'une

manière si détaillée, qu'il m'a fallu les suivre de bien près,

l'imagination n'ayant guère de champ libre en pareil cas, lorsque l'on

tient surtout à ne point fausser l'histoire. Voir les mémoires de

Sanguinet, de Badeaux, etc., et l'oeuvre de Garneau.

Dans le courant de cette matinée glorieuse où la capitale dut son salut

surtout à la bravoure des se citoyens, le général Carleton, anxieux de

savoir si le général Montgomery se trouvait parmi les morts à

Près-de-Ville, donna l'ordre à M. James Thompson d'aller explorer

l'avant-poste où commandait le capitaine Chabot.

Parmi le nombre de cadavres que l'on tira de sous la neige qui les

recouvrait en partie, l'on remarqua trois officier et un sergent. Celui

qui paraissait être l'officier supérieur en grade avait reçu deux balles

dans la tête et avait en outre une jambe fracassée. Son bras gauche

sortait de la neige et semblait faire un signe d'appel désespéré, tandis

que le corps restait tordu par un dernier spasme de souffrance, les

genoux étant violemment ramenés vers la tête.

Une épée à pommeau d'argent était étendue près de lui. M. Thompson s'en

empara et monta au Séminaire afin de demander à quelqu'un des officiers

américains de vouloir bien aller identifier avec lui les cadavres

relevés à Près-de-Ville.

A peine fut-il entré dans la chambre où se trouvaient les malheureux

officiers de la division d'Arnold, que l'un d'eux se mit à fondre en

larme. Il avait reconnu l'épée de son général.

Le corps de Montgomery fut transporté dans une maison de la rue

Saint-Louis, la seconde en deçà du coin de la rue Sainte-Ursule; elle

appartenait à un nommé François Gobert [21]

[Note 21: Cette petite maison, qui existe encore, mais branlant la tête

comme un vieillard décrépit, porte aujourd'hui (1875) le numéro 42.]

Dans le courant de la journée le général Carleton ordonna que Montgomery

fut inhumé décemment, mais sans aucune démonstration publique. Il fut

enterré sous les yeux de M. Thompson, en dedans du bastion Saint-Louis,

avec ses deux aides-de-camp--MM. Mcpherson et Cheeseman--que l'on avait

trouvés morts à ses côtés--et tous les soldats américains qui avaient

été tués durant la nuit précédente. [22]

Ainsi mourut glorieusement à l'âge de quarante ans, Richard Montgomery

que la grande république américaine considère à bon droit comme l'un de

ses héros. Ayant d'abord servi sous le drapeau britannique, il avait

aidé à la prise de Québec, en 1759. Plus tard il se maria avec une

Américaine, fille du juge Livingston, adopta les principes politiques de

son beau-père, et embrassa la cause de l'indépendance des colonies. Sa

fin chevaleresque eut un grand retentissement aux États-Unis, où, en

considération de son patriotisme, on lui éleva un monument; tandis que,

en Angleterre, les grands défenseurs de la liberté faisaient retentir le

Parlement de son éloge [23]

[Note 22: Le corps du général seul fut déposé dans un cercueil, et c'est

ce qui permit à M. Thompson de le reconnaître en 1818, lorsque le neveu

du général, M. Lewis, vint réclamer au nom des États-Unis les restes

d'un parent illustre et malheureux.]

[Note 23: La plupart de ces détails qui concernent la mort de Montgomery

sont tirés d'un opuscule de M. J. LeMoine, intitulé "_The Sword of

Brigadier General Richard Montgomery_", et composé en grande partie du

journal de M. Thompson.]

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 · 第 19 / 50 题