SÉPARATION.

Lorsque Marc s'éveilla, après quelques heures d'un sommeil agité, le

souvenir des évènements de la veille fut la première pensée qui s'agita

dans sa tête avant même qu'elle eut quitté: l'oreiller. D'abord ce fut

comme la suite d'un rêve pénible; et puis ses idées se dégageant des

nuages du sommeil, il eut bientôt conscience de la réalité des faits que

sa mémoire lui reproduisait avec une vérité désespérante.

Le premier souvenir, le plus frappant, qui se dressa dans sa pensée fut

l'injonction formelle du père Cognard qui lui avait fermé sa maison.

Vinrent ensuite: l'insulte faite au capitaine Evil, bagarre qui s'en

était, suivie, et enfin la détermination qu'il prise, après tous ces

évènements tumultueux, de quitter la ville et d'aller offrir ses

services aux insurgés.

Mais ainsi qu'il en arrive d'une décision arrêtée dans un transport

fiévreux, et qui, après quelques heures de repos, apparaît soudain au

jugement dans toute la netteté de son inconséquence, cette résolution de

la veille le trouva incertain et trouble. Elle sortait tellement de sa

manière habituelle de voir qu'il se sentit mal à l'aise en présence d'un

dessein si nouveau et si précipité. La passion finit cependant par se

réveiller aussi et le fit se raidir contre cette dernière protestation

de sa conscience. Il envisagea de nouveau les chances qu'il avait de

faire tourner sa défection au profit de son amour, et se persuada que

c'était le seul parti qu'il avait à prendre.

--D'ailleurs se dit-il en sortant brusquement du lit, je me suis promis

à moi-même d'attendre une dernière manifestation du mauvais vouloir et

de la puissance de mon ennemi. C'est là ce qui me décidera!

Cette occasion ne devait malheureusement pas tarder à se présenter.

Lorsque Marc descendit au magasin, Tranquille y était occupé à faire

disparaître les traces du tumulte de la nuit.

--Il n'est venu personne? demanda le jeune homme.

--Non, monsieur Marc.

Evrard se dirigea vers la porte ouverte, s'adossa contre l'un des

chambranles, pensif, le front baissé, le regard triste, il resta

longtemps à rêver. Tranquille qui avait rarement vu son maître aussi

soucieux, le regarda d'un air de commisération profonde, et hocha la

tête à plusieurs reprises.

--Ventre de chien, il y a quelque chose qui va mal! grommela-il entre

ses dents.

Sur les onze heures un mouvement inusité se manifesta dans la rue

Sous-le-Fort. Au coin de la rue Saint-Pierre, un son de trompe se fit

entendre, et un crieur, dernier vestige des hérauts d'autrefois, se mit

à lire à haute voix, _afin que personne n'en prétendit cause

d'ignorance_, une proclamation du gouverneur convoquant la milice

bourgeoise à se rendre sans faute sur la place-d'armes, au coup de midi:

Evrard se dirigea, comme tous les autres vers le crieur, se mêla au

rassemblement et écouta la proclamation, jusqu'au bout.

Le crieur finit sa lecture, tira trois cris enroués de trompe et s'en

alla plus loin.

Eh Bien! monsieur Evrard dit quelqu'un à ce dernier, il va donc falloir

nous aligner et peut-être en découdre!

--Oui, voisin, répondit Marc qui refit lentement les quelques pas qui le

séparaient de sa maison. A peine mettait-il le pied sur seuil que ses

yeux rencontrèrent un militaire anglais qui tendait à Tranquille un pli

cacheté que celui-ci se méfiant de tout ce qu'il ne comprenait pas,

refusait de prendre.

Ce soldat était une des ordonnances du général Carleton. Il tourna la

tête, reconnut à son air le maître du lieu, vint à Marc et lui tendit le

message.

L'ordonnance s'assura que le jeune homme ouvrait la lettre après en

avoir lu l'adresse et sortit.

Tranquille observait son jeune maître du coin de l'oeil. A peine Marc

eut-il jeté un coup d'oeil sur le papier qu'il devint pâle comme un

trépassé.

--Bon! pensa Célestin, voilà que ça se complique! Tas d'Anglais de

malheur!

Marc Evrard froissa le papier, le jeta par terre et s'écria:

--Eh bien! fatalité, c'est toi qui l'aura voulu!

Il s'assit près du comptoir, et s'abîma dans ses pensées noires.

Le message était ainsi conçu:

"A Monsieur Marc Evrard, négociant à Québec;

"Moi, Guy Carleton, capitaine général et gouverneur en chef de

la Province de Québec et territoires en dépendants [4] en

l'Amérique, vice-Amiral d'icelle, garde du grand sceau de la

dite Province, et Major-Général des troupes de Sa Majesté,

commandant le département Septentrional, etc., etc., etc., ayant

appris que vous vous êtes trouvé présent, hier soir, à une

assemblée convoquée par des ennemis de l'état, dans le but, de

détourner les fidèles sujets de notre bien-aimé roi, Georges

Trois de l'obéissance qu'ils lui doivent, et que là, vous vous

êtes ouvertement prononcé en faveur des sujets révoltés contre

l'autorité royale, je vous fais savoir par les présentes, que je

vous considère comme un rebelle et, mauvais citoyen. En

conséquence, comme je ne veux garder dans l'enceinte de la

capitals que de bons et loyaux sujets sur lesquels je puisse

entièrement compter, je vous enjoins d'avoir à quitter la ville

dans les vingt-quatre heures, sous peine d'emprisonnement

immédiat pour crime de lèse-majesté.

"Donné sous le seing et le sceau de mes armes, au château St.

Louis, dans la ville de Québec, à dix heures du matin, le

vingtième jour de Novembre, dans la quinzième année du règne de

Notre Souverain Seigneur Georges Trois, par la grâce de Dieu,

roi de la Grande Bretagne, d'Écosse et d'Irlande, défenseur de

la Foi, etc., etc., etc., et dans l'année de Notre Seigneur mil

sept cent soixante-et-quinze."

(Signé) "GUY CARLETON."

Par ordre de Son Excellence.

(Contresigné) "GEO. ALLSOP"

"Faisant fonction de Secrétaire.

"Traduit, par ordre de Son Excellence.

"F. CUGNET S. F.

"Vive le Roy."

[Note 4: Tel est l'en-tête exact des proclamations, etc. du temps,]

Tranquille, affecté de l'affliction profonde de son jeune maître,

s'approcha et lui dit, non sans beaucoup d'hésitation:

--Pardon, Monsieur Marc, si j'ose me mêler de vos affaires. Mais vous

m'avez l'air si en peine, que... je...

Il n'acheva pas; il y avait, un sanglot qui tremblait dans sa voix.

--Oui, mon pauvre Célestin, dit Evrard en relevant la vue sur la bonne

figure de ce brave serviteur, oui, je suis bien triste, et ce n'est pas

sans raison, je t'assure. Je suis chassé de partout; l'on me force de

quitter la ville d'ici à demain.

--On vous chasse!.... s'écria Tranquille qui ouvrait des yeux grands

comme des piastres d'Espagne.

--Oui, parce que je me suis compromis pour les Bostonnais, à l'assemblée

d'hier soir.

--Vous!

--Oui moi. Tu ne comprend pas? Écoute. Tu sais que depuis un an j'aime

mademoiselle Alice Cognard qui m'affectionne beaucoup aussi. Mais ce que

tu ignores peut-être, c'est qu'un officier anglais, le capitaine James

Evil, prodigue aussi depuis quelque temps ses avances, mais fort,

inutilement à mademoiselle Alice. Outré de se voir éconduit par la jeune

fille, il a résolu de captiver les bonnes grâces du père enclin

d'avance, comme chacun le sait à baiser les pieds de tous ceux qui

portent un nom anglais. Or, hier soir, le capitaine Evil qui

accompagnait le colonel McLean à la chapelle de l'évêché, a trouvé

l'occasion favorable de me perdre jamais dans l'esprit de Cognard, en

lui disant que je m'étais fort compromis à l'assemblée. Le père Cognard

n'a pas manqué de le croire et m'a signifié de ne plus remettre les

pieds chez lui. J'ai souffleté Evil en sortant...

--Bon! fit Tranquille qui serra les poings.

--Il a rencontré aussitôt après trois de ses amis. Tous m'ont poursuivi

et m'ont rejoint ici dans la rue. Tu sais ce qui s'en est suivi. Enfin,

exaspéré du nouvel affront que je lui ai fait subir, le capitaine s'en

est vengé ce matin en me dénonçant au gouverneur comme un rebelle des

plus dangereux; puisque je viens de recevoir du général Carleton

lui-même ordre de quitter la vile d'ici à dix heures, demain matin, sous

peine d'être emprisonné comme un conspirateur.

--Ventre de chien! si jamais je le tiens au bout de mon bras votre

capitaine je lui en ferai danser une rude!

--Tu dois donc comprendre, ce qui m'attriste si fort. Être obligé de me

séparer d'Alice, de toi, mon bon Célestin.

--Comment! monsieur Marc? Qu'il vous faille quitter mademoiselle Alice,

je le comprend, hélas! Mais je ne vois pas ce qui me peut forcer de vous

abandonner, moi?

Marc Evrard secoua négativement la tête.

--C'est que, vois-tu, Célestin, je suis décidé d'aller prendre place

dans les rangs des Bostonnais, afin de pouvoir combattre ouvertement

l'influence perfide de cet Anglais. Or si je suis prêt à tout risquer en

me rangeant du côté des rebelles, je ne voudrais pas pour rien au monde

t'entraîner avec moi.

--Et vous pensez Monsieur Marc, que je vas vous laisser partir seul? Ah

vous croyez donc que je les aime bien, moi, nos maîtres, pour hésiter un

instant entre votre service et le leur. Il est bien vrai que les autres

que vous allez trouver sont aussi des Anglais; mais enfin ils se battent

contre les soldats du roi d'Angleterre. Cela me suffit, monsieur Marc;

nous partirons ensemble. Ne dites pas non, voyez-vous. C'est inutile. Je

vous suivrais chez le diable!

Le dévouement de ce pauvre homme toucha profondément Marc, Evrard qui

lui tendit la main et lui dit:

--C'est bon, puisque tu le veux, tu partageras ma fortune, mauvaise ou

bonne. Maintenant comme nous devons nous en aller d'ici à demain,

fermons le magasin pour n'être point dérangés dans nos apprêts de

départ..

Il alla verrouiller la porte et procéda à ses préparatifs.

Quelques jours auparavant, Evrard avait reçu une lettre de M. François

Cazeau qui lui demandait de mettre toutes leurs marchandises à la

disposition des Bostonnais et même d'en faire le sacrifice complet au

cas où il se déciderait à quitter la ville pour joindre les insurgés.

Ces pertes momentanées, disait Cazeau, seraient amplement compensées par

la suite, alors que les armées, du Congrès auraient soumis le pays.

Cette lettre en contenait une autre qui recommandait fortement Evrard

aux officiers dans la supposition qu'il se déciderait à prendre du

service dans l'armée du Congrès.

Les ventes de l'automne avaient bien donné. Marc se trouvait avoir en

coffre plusieurs centaines de louis qu'il lui fallait emporter avec lui

autant pour rencontrer ses dépenses et en rendre compte plus tard à M.

Cazeau que pour ne les point laisser tomber en d'autres mains.

Quand Marc eut mis, dans une de ces solides valises recouvertes de peaux

de loup-marin, comme on en voit encore quelques-unes, tout l'argent

qu'il avait en main, ainsi que ses livres de compte, et quelques

vêtements, il écrivit une interminable épître à sa fiancée.

Longtemps sa plume courut sur le papier avec une rapidité fébrile. Mais

apparemment que la lettre ne lui plut guère lorsqu'il la relut, ou bien

qu'il changea brusquement de résolution, car il la déchira, prit une

autre feuille et écrivit seulement ces mots:

"Québec ce vingt novembre

"Ma bonne Alice,

"Au nom de ce que vous avez de plus cher, au nom de notre amour, ne

manquez pas de vous rendre, selon votre habitude, à la basse messe de

sept heures, demain, à la cathédrale. Nous nous y verrons, peut-être

pour la dernière fois."

"Votre pauvre fiancé,"

Marc Evrard.

Marc mit ce billet sous enveloppe, appela Tranquille, et le lui remit

avec cette injonction:

--Ce soir, dit-il, tu iras veiller avec les domestiques de M. Cognard.

On te voit assez souvent dans la cuisine pour que cette visite n'excite

aucun soupçon. Tu remettras en secret cette lettre à Lisette,--la fille

de chambre que tu aimes, je le sais--et tu lui diras de le donner ce

soir même à sa maîtresse, mademoiselle Alice. Pour l'engager à faire

diligence et à se taire, tu lui glisseras ce louis d'or.

Célestin mit la lettre et le louis dans sa poche de veste, et dit:

--Soyez tranquille, M. Marc. Mademoiselle aura votre lettre ce soir.

Cependant les milices bourgeoises furent passées en revue par le

gouverneur. Il en parcourut les rangs et commençant par les Canadiens

qui occupaient la droite et auxquels il demanda s'ils étaient résolus à

se défendre en bons et loyaux sujets. Ceux-ci répondirent

affirmativement par des acclamations. Les miliciens anglais qui étaient

présents firent de même. Carleton s'aperçut qu'il en manquait un certain

nombre et surtout des citoyens marquants, tels que Lymburner et

Williams. Aussi donna-t-il avis que les gens mal affectionnés--on les

connaissait--eussent à quitter immédiatement la place.

Durant tout le reste du jour la ville fut en émoi. Il fallait armer les

citoyens, et presser les travaux de défense par trop négligés eu

l'absence du gouverneur.

Le lendemain le jour se leva triste et froid. Le vent soufflait du nord

apportant avec lui la première gelée de l'hiver. Sur les sept heures

comme la cloche de la cathédrale jetait au vent ses bourdonnements

monotones, une jeune fille enveloppée dans une chaude pelisse garnie de

fourrures, qui dissimulait la finesse de la taille, laissait la rue

Sainte-Anne pour s'engager dans la rue des Jardins. Elle allait à pas

pressés, ses pieds mignons trottinant sur la terre gelée. Elle longea

l'église des Jésuites et descendit vers la place du marché qu'elle

traversa pour gagner la cathédrale. A peine fut-elle entrée dans la

grande église qu'elle embrassa la nef d'un coup-d'oeil. Elle aperçut un

jeune homme assis sur l'un des derniers bancs, en arrière, et qui

semblait attendre quelqu'un avec impatience, tant il tournait

fréquemment la tête. C'était, Marc Evrard.

Alice passa près de lui. Leurs regards se rencontrèrent, rapides et

lumineux comme deux éclairs. La jeune fille alla s'agenouiller un peu en

avant de Marc, croisa sur sa bouche ses petites mains un peu rougies par

le froid et se mit à prier avec ferveur.

La messe commençait.

Evrard, le front perdu dans ses deux mains, parut aussi tout d'abord

prier avec recueillement. Puis, peu à peu, nous devons bien l'avouer, il

releva la tête, et, son regard s'arrêta sur Alice avec une expression de

mélancolique tendresse, et resta fixé sur la jeune fille.

A la fin de la messe, le prêtre s'étant tourné du côté des fidèles pour

les bénir, Alice et Marc se signèrent et leur pensée se rencontra et ils

s'agenouillèrent sous cette commune bénédiction en demandant à Dieu de

la vouloir bien ratifier là-haut.

Quant ils furent sortis de l'église, ils restèrent d'abord silencieux.

Leur coeur était si gonflé que ni l'un ni l'autre n'osait parler le

premier. Enfin Marc dit à la jeune fille:

--Je vous remercie, Alice d'avoir bien voulu m'accorder cette suprême

entrevue.

--Mais au nom du ciel! pourquoi serait-ce la dernière?

--Hélas! ma pauvre chère Alice, il s'est, depuis l'avant dernier soir,

passé des évènements qui vont avoir sur notre vie une bien funeste

influence.

--Mon Dieu! j'ai, en effet, oui parler hier d'un soufflet que vous avez

donné à ce capitaine, d'une rencontre, d'un combat...., pourquoi me

faites-vous souffrir ainsi par tous ces emportements? J'ai cru que vous

étiez blessé, tué peut-être! Marc! c'est bien mal, ce que vous avez fait

là!

--Attendez, Alice, attendez un peu pour me blâmer que je vous aie exposé

les motifs qui ont dicté ma conduite.

Ils arrivaient en ce moment au coin de la rue Sainte-Anne. Loin de s'y

engager pour regagner sa demeure; Alice continua de remonter la Rue des

Jardins dans l'intention de prendre ensuite la rue Saint-Louis pour

redescendre par celle de Sainte-Ursule. Ils continuèrent donc de marcher

ainsi, serrés l'un contre l'autre. Tandis que Marc exposait à sa fiancée

la perfide intervention de James Evil dans leur destinée, Alice avec

calme, car son père lui ayant signifié, le soir même du bal, qu'elle

devait ne plus revoir Marc Evrard et renoncer à l'espoir de l'avoir

jamais pour époux elle s'était bien doutée d'où venait le coup, et avait

déjà sans doute formé quelque dessein pour le conjurer tôt ou tard. Mais

quand Marc lui annonça qu'il était chassé de la ville par les autorités,

elle vit bien que le mal était à son comble, et elle fondit en larmes.

--Alice! calme-toi! je t'en prie, s'écria Marc qui offrit vivement son

bras à sa fiancée afin de la soutenir.

Celle-ci le repoussa doucement, et d'une main tremblante se mit à

essuyer les grosse larmes qui glissaient sur ses joues.

--Mon Dieu! dit Marc en tordant ses mains dans un transport de

désespoir, mon Dieu! Que vous avons-nous fait pour que vous nous

torturiez ainsi! Est-ce donc un crime de s'aimer?

Ils marchèrent quelque temps sans parler, cherchant à se dissimuler l'un

à l'autre les sanglots qui soulevaient leur poitrine. Ils allèrent ainsi

jusqu'à la rue Sainte-Ursule qu'ils prirent pour descendre vers la rue

Sainte-Anne.

A cette époque, il n'y avait que cinq ou six maisons à gauche de la rue

Sainte-Ursule, en descendant. A droite elle était bordée par un haute

clôture qui la séparait de la Communauté des dames Ursulines. Les arbres

du jardin des religieuses, étendaient leurs branches dénudées par-dessus

la clôture au pied de laquelle tombaient leurs dernières feuilles

détachées par la brise d'automne.

Les deux amants s'engagèrent sur le sentier des feuilles mortes qui

gémissaient sous leurs pieds.

--Ces pauvres feuilles murmura Marc, ressemblent à nos illusions

tombées...

--Penser, dit Alice, que nous allons nous séparer, et peut-être ne plus

nous revoir jamais! Oh! c'est à en devenir folle!

Elle eut comme un de ces éblouissements qui précèdent les défaillances

et chancela.

Lui étendit les bras pour l'empêcher de tomber.

Mais, par un grand effort de volonté, elle surmonta aussitôt cette

faiblesse. Cependant il passait d'étranges idées dans sa tête en feu. Il

lui venait des envies de se jeter dans les bras de Marc et de lui

dire:--"Je suis ta fiancée, emmène-moi, je serai ta femme".

C'était comme un affolement. Elle sentit que son courage s'en allait et

qu'il lui fallait brusquer leur séparation.

--Écoutez, Marc! s'écria-t-elle en s'arrêtant au bout de la rue

Sainte-Anne qui, à cette époque, finissait là. Il faut, après tout,

avoir foi en Dieu! Promettons-nous mutuellement, quoi qu'il arrive, de

nous aimer fidèlement et toujours.

Marc refoula un sanglot qui lui déchirait la gorge et dit avec

véhémence:

--Alice: au nom de Dieu qui m'entend, je vous le jure!

Et puis il saisit la main qu'elle lui abandonnait, et la couvrit d'un

baiser brûlant. Alice, levant au ciel ses beaux yeux pleins de larmes,

s'écria:

--Eh bien! moi aussi, Marc, je te le jure, au nom sacré de la Vierge. Je

ne serai jamais qu'à toi seul!

Alice dégagea ses mains d'entre celles du jeun homme et le quitta

brusquement.

Après avoir fait trois pas en avant, par un mouvement prompt comme la

pensée elle revint à Marc, lui jeta ses deux bras autour du cou,

effleura d'un baiser d'ange la joue de son fiancé, se dégagea de cette

rapide étreinte et s'enfuit comme un oiseau.

--Adieu! dit-elle en se retournant de loin vers Marc pour lui faire

signe de ne pas la suivre, adieu!

Evrard paralysé, regarda le jeune fille gagner en courant sa demeure. Il

la vit se soulever sur le seuil, lui faire un dernier signe de la main

et disparaître dans l'enfoncement de la porte.

Il resta plusieurs minutes, les yeux fixés sur l'endroit où Alice avait

disparue, comme s'il eût dû la revoir encore, Enfin passant sa main sur

son front d'où perlait une sueur glacée, il murmura:

--C'est fini!

Il remonta la rue et reprit le chemin de la basse ville. Mais il ne

marchait pas bien vite; ses jambes pliaient sous lui presque à chaque

pas.

Arrivé à sa demeure, il aperçut deux soldats que se tenaient debout

devant la porte. En l'un d'eux il reconnut l'ordonnance que, la veille

lui avait apporté le message du gouverneur.

--Vous venez m'arrêter? lui demanda Evrard du ton le plus indifférent.

--Oui, si vous n'avez pas quitté la ville avant dix heures.

Evrard consulta sa montre. Il était passé neuf heures.

--C'est bien, je m'en vas, dit-il, et il entra chez lui.

Tranquille, assis sur un baril et la joue appuyée sur son poing fermé,

attendait.

--Est-il temps? demanda-t-il

--Oui, répondit Marc.

Tranquille se leva, jeta sur son épaule gauche la valise de son maître,

saisit dans sa main droite son fidèle mousquet sur le canon duquel il

avait attaché un mouchoir à carreaux rouges, noué aux quatre coins, qui

contenait toute sa garde-robe à lui, et sortit de la maison sans

regarder en arrière.

Marc prit son épée, sortit et referma froidement la porte, comme s'il

n'allait s'absenter que pour une heure et remonta vers la côte de

Lamontagne.

Tranquille emboîta le pas derrière lui. Les deux soldats les suivaient à

distance.

Ils montèrent ainsi jusqu'à la haute ville qu'ils traversèrent

entièrement.

Arrivé à la porte Saint-Jean qui était fermée depuis la veille, Marc

allait expliquer à la sentinelle qui lui barrait le passage la raison

qui l'obligeait à sortir. Les deux soldats qui l'avaient escorté

s'approchèrent du factionnaire et lui glissèrent quelques mots à

l'oreille. Celui-ci releva son arme et appela ses compagnons qui

sortirent du corps-de-garde. La porte de la ville fut ouverte et se

referma avec un bruit sinistre de ferrailles, sur les pas du proscrit et

de son fidèle serviteur.

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 · 第 14 / 50 题