Le soir du dix-neuvième jour de novembre, dix-sept-soixante-et-quinze,
la Ville de Québec, d'ordinaire paisible à cette heure, présentait une
animation inaccoutumée.
Dans les rues tortueuses, sombres et rendues humides par une froide
bruine qui enveloppait la capitale, se glissaient nombre de gens
soigneusement _fourrés_ dans leur manteau. A la faveur de quelques pâles
rayons de lumière qui, de ci et de là, jaillissaient d'un volet mal
clos, vous auriez, pu voir les passants surgir un instant du brouillard
et y rentrer aussitôt pour disparaître dans l'ombre brumeuse.
Ils venaient de tous les côtés: des faubourgs, de la haute de la basse
Ville, et convergeaient sur un même point, la chapelle de l'évêché.
Le palais épiscopal, qui s'élevait alors sur l'emplacement actuel de
l'Hôtel du Parlement provincial, était encore habité par l'évêque, qui
n'en devait être dépossédé, par le gouvernement anglais, que trois ans
plus tard, moyennant la rémunération dérisoire de £150 par an.
Ce soir-là, sur les huit heures, comme le gros intendant de Monseigneur
Briant allait fermer la porte de la chapelle, un bruit de pas qui se
rapprochaient lui fit sortir un instant la tête au-dehors. Quatre hommes
arrivaient, dont l'un cria avec, l'accent anglais le plus prononcé:
--Holà garçon!
Comme l'intendant se rejetait en arrière et allait obéir à cette
injonction, plus que suspecte à pareille heure, en faisant décrire un
prudent double tour à la clef de la serrure, l'un des arrivants le
prévint, bondit et ouvrit violemment la porte en repoussant à
l'intérieur le gardien surpris. Celui-ci, s'attendant à quelque traître
coup, lâcha un cri d'effroi qui se répéta dans les sonores profondeurs
de la chapelle.
--Va dire à _ta_ maître, Monsieur l'évêque, que nous vouloir tenir
assemblée publique, ici, _cette_ soir.
--Mais...
--Allons marche... cria l'autre en allongeant un grand coup de pied au
gardien.
Celui-ci se tenait déjà à une trop respectueuse distance pour ne pas
éviter le coup. Il s'élançait même pour se sauver au plus vite,
lorsqu'un commandement, encore plus impératif que le premier, le cloua
sur place.
--_By God!_ arrêtez-_vos!_
Ce juron et la grosse voix qui le prononçait, firent frissonner les
moelles dans les os du gardien.
--Pas voir clair ici. _Nos_ avoir besoin de _loumière_.
Le pauvre homme se résigna. Il alla chercher des cierges dans un coin de
la chapelle, et, pour les allumer, se mit à battre le briquet. Mais ses
mains étaient tellement agitées par la peur, qu'il frappait plus souvent
ses doigts que le silex.
Les autres, vinrent à son aide, et allumèrent une vingtaine de cierges
dont la faible lueur éclairait tant bien que mal l'intérieur de la
chapelle.
Le gardien jeta; alors un regard d'interrogation et d'anxiété sur ceux
auxquels il était forcé d'obéir. On lui fit signe qu'il pouvait s'en
aller. Il tourna sur ses talons et disparut aussitôt dans l'enfoncement
obscur de la chapelle, d'où l'on entendit le bruit d'une porte qui se
refermait à triple tour.
Celui qui avait commandé cette équipée éclata de rire et dit aux autres,
en anglais:
--Merci à Dieu! si tous les français de la ville ont le courage de
celui-ci, Québec ne se défendra pas longtemps contre les troupes de
Schuyler et d'Arnold!
C'était, un marchand anglais nomme Williams qui agissait ainsi à
l'évêché comme en pays conquis. Il était accompagné de son compatriote
Adam Lymburner et de deux de leurs connaissances, tous partisans du
congrès et amis déclarés des Bostonnais. L'histoire nous prouvé qu'une
bonne partie de la population anglaise du Canada penchait du côté des
Américains insurgés. Outre ceux de Williams et de Lymburner, riches
négociants de Québec, elle nous a conservé les noms de James Price et de
son associé Maywood, ainsi que celui de Thomas Walker, qui, tous trois,
étaient à la tête du mouvement insurrectionnel à Montréal. Cependant la
chapelle se remplit peu à peu de nouveaux arrivants. Quand les derniers
furent entrés,--un jeune homme, pâle, à l'air distingué, et un homme du
peuple d'une stature colossale.--
Williams monta dans la chaire [1] et s'adressant à la foule, composée en
très-grande partie de Canadiens-Français:
[Note 1: Historique.]
--_Gentlemen_, dit-il, _I feel most happy in seeing such a numerous
assembly_.
--Parlez français, cria le jeune homme qui se tenait près de la porte.
--En français! hurla le colosse, son compagnon, d'une voix de tonnerre.
--En français! en français répéta la foule.
Williams dut se résigner et baragouina une espèce d'exorde, dans lequel,
avec l'exagération commune à tous les discours de ce genre, il
remerciait les citoyens de Québec de s'être portés en masse une
assemblée convoquée par lui dans les intérêts de l'indépendance de
toutes les colonies américaines. Puis il se mit à commenter l'adresse du
Congrès aux Canadiens, laquelle terminait ainsi:
"Saisissez l'occasion que la Providence elle-même vous présente; si vous
agissez de façon à conserver votre liberté, vous serez effectivement
libres. Nous connaissons trop les sentiments généreux qui distinguent
votre nation pour croire que la difference de religion puisse
préjudicier à votre amitié pour nous. Vous n'ignorez pas qu'il est de la
nature de la liberté d'élever au-dessus de cette faiblesse ceux que son
amour unit pour la même cause. Les cantons suisses fournissent une
preuve mémorable de cette vérité: ils sont composés de catholiques et de
protestants, et cependant, ils jouissent d'une paix parfaite, et par
cette Concorde qui constitue et maintient leur liberté, ils sont en état
de défier et même de détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir."
Pendant que l'orateur reprenait haleine, le jeune homme pâle, qui se,
tenait toujours près de la porte, s'écria:
--Comment alliez-vous ces belles paroles avec certaine autre adresse du
Congrès protestant contre la loi de Québec qui reconnaît chez nous la
religion catholique? Williams ne s'attendait guère à cette objection! et
resta bouche béante.
La majorité de l'assemblée, qui était évidemment peu sympathique au
Congrès, se mit à rire.
Et puis, dominant toutes les autres, la grosse voix du colosse qui
accompagnait le jeune homme, cria à Williams.
--Hein! ma vieille, ça te rive ton clou.
Pendant l'immense et long éclat de rire qui courut au-dessus de la foule
et tandis que les rares partisans de Williams s'efforçaient de réprimer
cette hilarité dangereuse pour le succès de la cause du Congrès,
l'orateur se mit à crier et à gesticuler du haut de la chaire.
Ce qu'il disait, lui-même ne le savait guère, mais il parlait quand
même. Et veuillez bien croire qu'il n'avait pas tort.
Ne sachant trop que répondre à la sérieuse objection du jeune homme, le
rusé marchand avait pensé qu'il fallait profiter du tumulte pour
paraître répliquer et s'indigner en jetant de grands éclats de voix;
quitte à ne pas dire un seul mot raisonnable. Ce qui importe peu par un
tel brouhaha.
Dans les assemblées tumultueuses, lorsque l'orateur paraît affronter
l'orage et du geste et de la voix, presque toujours il finit par obtenir
le silence. Williams éprouva bientôt la vérité de ce fait que
l'expérience a depuis longtemps démontré. Mais pour ne se point
compromettre il eut soin de calmer son indignation et de baisser la voix
à mesure que l'ordre se rétablissait. De sorte que lorsqu'on le put
entendre, il lisait d'une voix calme cette lettre que Washington adressa
"aux peuples du Canada" à la fin de l'année 1775, et dont voici la
dernière partie:
"Le grand Congrès américain a fait entrer dans votre province un corps
de troupes sous les ordres du général Schuyler, non pour piller, mais
pour protéger, pour animer et mettre en action les sentiments généreux
que vous avez souvent fait voir et que les _agents du despotisme
s'efforcent d'éteindre par tout le monde_."
L'orateur, après avoir souligné ces derniers mots, fit une pose et
arrêta ses yeux sur le jeune homme qui l'avait interrompu, en se disant:
--Voici, sur mon âme! une petite phrase qui vient parfaitement à mon
aide.
Il roula de gros yeux indignés, toussa comme un homme qui ne craint pas
d'être contredit et, encouragé par le succès tacite qu'il obtenait,
continua sa lecture d'une voix emphatique.
"Pour aider à ce dessein et pour renverser le projet horrible,
d'ensanglanter nos frontières par le carnage de femmes et d'enfants,
j'ai fait marcher le sieur Arnold, colonel, avec un corps de l'armée
sous mes ordres pour le Canada. Il lui est enjoint, et je suis certain
qu'il se conformera à ses instructions, de se considérer et d'agir en
tout comme dans le pays de ses patrons et meilleurs amis; les choses
nécessaires et munitions de tout espèce que vous lui fournirez, il les
recevra avec reconnaissance et en payera la pleine valeur; je vous
supplie donc, comme amis et frères, de pourvoir à tous ses besoins, et
je vous garantis ma foi et mon honneur pour une ample récompense, aussi
bien que pour votre sûreté et repos. Que personne n'abandonne sa maison
à son approche, que personne ne s'enfuye, la cause de l'Amérique et de
la liberté est la cause de tout vertueux citoyen américain, quelle que
soit sa religion, quel que soit le sang dont il tire son origine. Les
Colonies-Unies ignorent ce que c'est que la distinction, hors celle-là
que la corruption et l'esclavage peuvent produire. Allons donc, chers et
généreux citoyens" (--ici le geste et la voix de l'orateur s'efforcèrent
de devenir pathétiques, mais en vain, hélas! entravés qu'ils étaient par
l'accent comique du marchand anglais--) "rangez-vous sous l'étendard de
la liberté générale, que toute la force de l'artifice de la tyrannie ne
sera jamais capable d'ébranler."
Il souligna ces derniers mots d'un geste de sabreur et lança un regard
vainqueur au jeune homme.
Ce dernier haussa les épaules et dit:
--Farceur!
Le géant d'à côté gronda d'une voix de stentor:
--Tout ça c'est de la frime!
Afin de prévenir la nouvelle explosion de rire que cette burlesque
appréciation de la lettre de Washington allait déterminer, Williams
s'empressa d'aborder la question importante qu'il fallait faire résoudre
immédiatement par l'assemblée, et qui était de déterminer les citoyens
de Québec à rendre la ville aux troupes du Congrès, sans brûler une
amorce. Pour en venir à ces fins il commença par discréditer le général
Carleton dans l'esprit de ses auditeurs, en leur exposant avec quelle
impéritie ce général avait défendu Montréal et tout le pays environnant,
qui étaient tombés entre les mains des Bostonnais dans l'espace de
quelques semaines. Sur ce point, Williams avait malheureusement raison,
et les mémoires de Sanguinet--témoin oculaire, et royaliste assez zélé
pour n'être pas suspect dans la relation qu'il nous a laissée de ces
évènements,--ne le prouvent que trop.
Ainsi cita le combat qui eut lieu aux porter de Montréal le 15 Septembre
1775, et où trois cents Canadiens et trente marchands anglais
repoussèrent les ennemis avec perte, tandis que le général Guy Carleton
et le brigadier Prescott "étaient restés dans la cour des casernes avec
environ quatre-vingts et quelques soldats, lesquels avaient leurs
havresacs sur le dos et leurs armes,--prêts s'embarquer dans leurs
navires,--si les citoyens de la ville avaient été repoussés." Et puis,
il appuya sur la faute qu'avait commise Carleton en refusant aux
citoyens encore tout échauffés par les excitations de la victoire,
l'autorisation qu'ils lui demandaient grands cris de poursuivre les
fuyards "dont il était si facile de s'emparer."
Ensuite il s'efforça de démontrer combien avait été blâmable l'inaction
du gouverneur, lorsque les habitants des campagnes autour de Montréal
avaient manifesté le désir de marcher contre les rebelles immédiatement
après le succès du 25 septembre. Il jeta tout le ridicule possible sur
les promenades--comme Sanguinet appelle ces expéditions pacifiques--que
le gouverneur avait été faire en bateau devant Longueil, à la tête de
plusieurs cents hommes, sans permettre à ceux-ci, qui brûlaient du désir
de combattre, d'opérer la moindre descente sur le rivage les ennemis
narguaient tout à leur aise le trop prudent général.
Williams en était à ce point de son discours, lorsque la porte de la
chapelle s'ouvrit lentement pour livrer passage à deux nouveaux
arrivants. L'orateur qui ne pouvait distinguer leurs traits, vu la
distance où il était d'eux et la demi-obscurité qui régnait dans la
chapelle, les prit pour des retardataires et continua, d'exposer les
griefs que les royalistes les plus ardents devaient avoir contre un
gouverneur qui, après avoir perdu, en quelques semaines seulement, tout
le haut du pays, venait de couronner son ineptie en se laissant prendre
près de Sorel, la veille même de ce jour, avec onze bâtiments, trois
cents hommes et les troupes du roi; abandonnant ainsi à leurs propres
ressources les habitants du reste de la Province.
Williams en arrivait victorieusement à la conclusion que ce serait folie
de songer à défendre la ville sous un commandant aussi inepte, contre
les troupes invincibles des généraux Montgomery et Arnold, lorsque l'un
des deux derniers venus fendit la foule en s'approchant de la chaire
dont il franchit les degrés en deux bonds, et apparut soudain aux yeux
stupéfaits de l'orateur.
D'un geste brusque et déterminé, le nouvel arrivant rejeta les pans de
son manteau en arrière, ce qui laissa voir le pommeau doré de l'épée
ainsi que les habits galonnés d'un officier supérieur. On le reconnut à
l'instant. C'était le colonel McLean qui commandait les troupes en
sous-ordre.
Après avoir foudroyé Williams du regard:
--Cet homme est un imposteur! s'écria-t-il en se tournant vers
l'assemblée. Je vous jure sur mon honneur, Messieurs, que le
gouverneur-général Sir Guy Carleton vient d'arriver en ville à
l'instant même. Si M. Williams veut me suivre au château, ajouta-t-il
avec une ironie qui fit frémir le marchand, il se convaincra de la
vérité de ce que j'avance. Prévenu par Monseigneur l'évêque de ce qui se
passait ici, M. le gouverneur m'envoie prier les bons et loyaux sujets
qui composent la majorité de cette assemblée, de ne pas ajouter foi aux
paroles insidieuses d'un ami de la rébellion, et de se retirer
paisiblement chez eux. Demain le général convoquera les milices et vous
persuadera lui-même de défendre vos intérêts et votre ville contre des
sujets révoltés dont Sa Majesté le roi d'Angleterre aura bientôt,
raison. Le général est convaincu que les courageux habitants d'une ville
qui ne se rendit glorieusement à nous, il y a seize ans, qu'après un
siège des plus terribles, n'ouvriront pas ignominieusement les portes de
leur vieille capitale devant une bande indisciplinée d'insurgents.
Cet appel à la bravoure des citoyens était habile et eut le plus heureux
effet. Un murmure de satisfaction courut dans la foule. Il y eut même
quelques acclamations.
Le colonel se détourna pour jouir de son triomphe en jetant un coup
d'oeil sur Williams.
Mais celui-ci s'était glissé en arrière de McLean pendant que ce dernier
parlait, et, craignant que le colonel n'eût pour mission de l'arrêter,
s'était doucement faufilé parmi la foule et esquivé sans bruit.
En ce moment, près de la porte de sortie, se jouait le prologue d'un
drame qui, pour être rapide et muet, n'en doit pas moins avoir une
grande influence sur les personnages qui vont animer ce récit.
Le compagnon du colonel McLean était resté à l'entrée de la chapelle.
C'était un officier âgé d'à peu près trente ans. Ses yeux, en entrant,
s'étaient rencontrés avec ceux du jeune homme qui avait interrompu
Williams. L'étincelle qui jaillit de chacun de ces deux coups-d'oeil,
pétillait d'une haine sourde et péniblement contenue.
Pendant la courte allocution de McLean, ils ne cessèrent de se provoquer
tous deux du regard. L'oeil du jeune homme exprimait surtout le mépris;
celui de l'officier était empreint d'une expression de colère et de
vengeance à moitié satisfaite et qui voulait dire:--Enfin, je te
rencontre dans une circonstance qui te va nuire autant qu'elle me sera
favorable! Attends un peu et tu verras bientôt que je saurai me venger
de bien des dédains que tu m'as fait subir.
L'officier paraissait se trouver en ce moment dans une situation
avantageuse, et dominer complètement son antagoniste. Cependant si vous
les eussiez vus ainsi l'un près de l'autre, la physionomie franche du
jeune homme pâle n'eût pas manqué d'attirer aussitôt toute votre
sympathie.
Le colonel McLean achevait de persuader l'assemblée en lui exposant
combien le gouverneur était décidé d'opposer la plus vigoureuse
résistance si les troupes de Montgomery et d'Arnold venaient, comme
il était plus que probable, assiéger la ville. Québec était assez
bien pourvu d'armes, d'approvisionnements et de munitions pour tenir
les assiégeants en échec jusqu'au printemps, et permettre ainsi
d'attendre les secours que l'Angleterre ne manquerait pas d'envoyer
au Canada des le retour de la belle saison. Alors les partisans de
la bonne cause reprendraient l'avantage et l'on verrait les rebelles
dans la confusion et les traîtres aux abois. Les citoyens ne demandaient
pas mieux que d'être rassurés, eux que la coupable insouciance du
lieutenant-gouverneur Cramahé avait tant indignés pendant l'absence du
général Carleton. Car on sait que pendant tout le temps que le
gouverneur général avait été à Montréal, le sieur Cramahé, au lieu de
s'occuper à préparer la défense de la ville, n'avait eu d'autres soucis
que de festoyer avec le club des "Barons de la Table-Ronde", qu'il avait
organisé lui-même à Québec.
L'assemblée se dispersa paisiblement et avec des dispositions
tout-à-fait contraires à celles que Williams avait voulu lui
communiquer.
Le jeune homme pâle fut le premier à sortir de la chapelle. Comme il lui
fallait passer en face de l'officier qui attendait le colonel McLean,
leurs regards se croisèrent encore une fois comme des lames acérées et
avides de sang.
Le géant qui suivait le jeune homme regarda l'officier de travers, comme
un colosse prêt à bondir à la gorge de celui que l'instinct lui dit être
l'ennemi de son maître.
Arrivé à l'endroit où finit la moitié de la côte de Lamontagne pour
commencer la rue Port-Dauphin, le jeune homme s'arrêta et dit à son
formidable compagnon, qui était son serviteur:
--Célestin, tu vas descendre seul à la maison, il n'est pas nécessaire
que tu m'attendes. Je rentrerai tard. Couche-toi.
--Je ne me sens pas encore l'envie de dormir, monsieur Marc. Si ça vous
est égal, je fumerai la pipe en vous attendant.
--A ton aise, mon vieux, repartit le jeune homme, qui monta la rue
Port-Dauphin tandis que l'autre descendait la côte de Lamontagne en
frappant lourdement de ses larges pieds le sol humide. Le jeune homme
parcourut toute la rue Port-Dauphin, prit la rue du Fort et tourna à
droite, après avoir jeté un coup-d'oeil distrait sur le château
Saint-Louis et le convent des Récollets, qui dressaient, l'un en arriére
et l'autre à gauche de la Place-d'Armes, leur masse indécise et plus
noire encore que le fond sombre de la nuit.
Tandis qu'il gagnait la rue Sainte-Anne de ce pas leste et ferme de
jeune homme, dont la vue fait soupirer le vieillard, McLean et
l'officier qui l'avait accompagné, débouchaient de la rue du Fort.
--Eh bien! dit McLean en s'arrêtant pour serrer la main de son
subordonné, bonsoir Evil. Plus chanceux que moi, amusez-vous bien tandis
que je ferai mon rapport au général. Allez, dansez en toute liberté, car
vous aurez bientôt à figurer dans un bal votre vis-à-vis vous lancera de
traîtres balles de plomb au lieu de ces oeillades veloutées qui vont
vous être décochées ce soir.
--Merci, colonel! bonsoir.
--Bonne nuit.
Le capitaine James Evil tourna le dos à McLean qui montait vers le
château, et il s'engagea dans la rue Sainte-Anne.
Après avoir longé le mur de clôture qui bordait la cour entière du
collège des Jésuites, lequel devait être enlevé à ses propriétaires et
transformé en casernes l'année suivante, le capitaine continua d'avancer
jusqu'à l'extrémité de la rue Sainte-Anne, qui finissait alors vis-à-vis
du lieu où s'élève maintenant le collège Morrin. Arrivé au bout de la
rue, Evil s'arrêta, embrassa d'un coup-d'oeil la façade illuminée de la
dernière maison qui s'élevait à gauche, gravit les trois ou quatre
marches du seuil, et, la main gauche campée, provoquante sur la garde de
son épée, il souleva de la droite le lourd marteau de fer et le laissa
bruyamment retomber. La même porte qui s'ouvrit devant lui venait aussi
de donner accès au jeune homme pâle.