Immédiatement après la capitulation du 8 septembre 1760, par laquelle la
Nouvelle-France passait au pouvoir de l'Angleterre, une paix profonde
régna dans tout le Canada. A part les dévastations commises dans le
gouvernement de Québec, que des armées ennemies avaient occupé pendant
deux années, tandis que la capitale avait été deux fois assiégée,
bombardée, et presque anéantie, rien ne semblait indiquer dans les
autres parties de la province que l'on sortît d'une guerre sanglante et
désastreuse. Réfugiés sur leurs terres, les habitants se livraient à
l'agriculture, autant pour réparer leurs pertes que pour s'isoler de
leurs nouveaux maîtres. Il leur restait bien encore l'espoir que la
France ne les abandonnerait pas et qu'elle se ferait rendre ses colonies
après la cessation des hostilités; mais cette dernière illusion devait
bientôt s'évanouir par le fait du honteux traité de Versailles de 1763,
dont le contrecoup vint douloureusement vibrer au Canada comme le glas
funéraire de la domination française en Amérique.
Cette nouvelle détermina une seconde émigration. Les quelques familles
nobles qui restaient encore dans le pays, les anciens fonctionnaires,
les hommes de loi, les marchands, repassèrent en France après avoir
vendu ou abandonné leurs biens. Il ne resta plus dans les villes que les
corps religieux, quelques rares employés subalternes, à peine un
marchand, et les artisans. La population des campagnes étant attachée au
sol fut seule unanime à ne point émigrer.
Les conquérants avaient déjà pris leurs mesures pour s'assurer de la
libre possession de leur conquête. Afin de frapper davantage l'esprit
des vaincus, on les mit tout d'abord sous le régime de la loi martiale.
Ce fut l'ère du despotisme.
A la suite des troupes anglaises, une foule d'aventuriers s'étaient
abattus sur le Canada. Aussi pauvres d'écus et de savoir qu'avides de
luxe et de domination, et pour la plupart hommes de rien, ces arrogants
ambitieux se jetèrent à la curée de tous les emplois publics. Ce fut
alors que l'on vit un criminel tiré du fond d'une prison pour être fait
juge-en-chef, lorsque, par surcroît de mépris pour l'intérêt et
l'opinion publics, cet homme ignorait le premier mot du droit civil et
de la langue française. Il faut ajouter qu'il était admirablement appuyé
par un procureur-général qui n'était guère moins propre à remplir sa
charge, tandis qu'un chirurgien de la garnison et un capitaine en
retraite étaient juges des plaidoyers communs, et que les places de
secrétaire provincial, de greffier du conseil, de régistrateur, de
prévôt-maréchal, étaient, données à des favoris qui les louaient ensuite
aux plus offrants. Les honteuses menées de tous ces tripotiers allèrent
si loin que Murray lui-même, le gouverneur, brave et honnête soldat, ne
put s'empêcher de rougir de son entourage. Il suspendit le juge-en-chef
de ses fonctions, le renvoya en Angleterre et témoigna son
mécontentement au ministère. L'abolition des anciennes lois françaises
vint mettre le comble à la tyrannie, et des murmures menaçants
commencèrent à sortir du sein d'une population qui, toute vaincue
qu'elle était, ne se sentait pas née pour l'esclavage.
Cependant on votait dans le Parlement de la Grande-Bretagne une loi qui
allait avoir une immense influence sur les destinées de l'Amérique
Septentrionale. Quoique, de prime-abord, elle parût devoir nous être
contraire, cette décision du Parlement Anglais devait merveilleusement,
dans ses résultats, servir nos franchises menacées. Sous prétexte que la
dernière guerre l'avait forcée d'augmenter sa dette, l'Angleterre
s'ingéra de taxer les colonies sans leur consentement; elle passa la loi
du Timbre et imposa une taxe sur tous ses sujets américains. A l'annonce
de cette nouvelle, les anciennes colonies protestèrent. Le Canada et
l'Acadie Nouvelle-Écosse, seuls, gardèrent momentanément le silence.
A la vue des difficultés que cette opposition des provinces américaines
allait amener, l'Angleterre fut force d'adopter, envers le Canada une
politique moins oppressive. Elle modifia ses instructions, changea ses
principaux fonctionnaires, en un mot employa la pacification afin
d'avoir au moins une province pour elle dans le Nouveau-Monde, puisque
toutes les autres colonies de l'Amérique du Nord se mettaient en guerre
ouverte avec la métropole et préparaient déjà la révolution qui devait
amener leur indépendance.
La Virginie fut la première à s'opposer à la loi du timbre. A Boston la
population démolit les bureaux. Un congrès, composé des députes de la
plupart des Provinces, s'assembla à New-York et, protesta contre les
prétentions du gouvernement impérial. On brûla publiquement les
marchandises estampillées, et les négociants brisèrent leurs relations
commerciales avec l'Angleterre.
Effrayé, le gouvernement anglais révoqua cette malheureuse loi du timbre
qui provoquait d'aussi terribles colères.
L'abrogation de cette loi suspendit pendant quelque temps l'opposition
des provinces coloniales. Mais en 1773, le gouvernement anglais ayant
mis inconsidérément un nouvel impôt sur le thé, le feu de la révolte se
ralluma avec encore plus d'intensité qu'auparavant.
Le Parlement fut outré d'une récidive qui s'accentuait de plus, en plus,
et eut recours aux mesures coercitives pour faire rentrer dans le devoir
les colonies révoltées. D'un autre côté, pour s'attacher le Canada, il
vota le rétablissement des lois françaises en ce pays, y reconnut le
catholicisme comme religion établie, et donna à la province un Conseil
représentatif où les catholiques étaient admis à prendre place.
Cette loi souleva de vives réclamations en Angleterre, et surtout en
Amérique, où douze provinces protestèrent violemment, par la voix d'un
Congrès général siégeant à Philadelphie, contre cette loi de Québec qui
reconnaissait la religion catholique.
Protestation des plus inhabiles. En se déclarant contre les lois
françaises et contre le catholicisme, le congrès s'aliénait la
population du Canada qui devait être ainsi perdue à la cause de la
confédération depuis longtemps rêvée par Washington et Franklin.
Pourtant, par une singulière inconséquence, le même congrès adopta une
adresse aux Canadiens, où se trouvaient exprimés des sentiments
tout-à-fait contraires à ceux manifestés dans les premières résolutions.
Cette adresse fut assez froidement reçue au Canada, où la population,
satisfaite des récentes concessions du parlement impérial, n'avait qu'à
se défier des fallacieuses promesses cachées sous les belles phrases du
congrès. "Dans leur juste défiance," remarque M. Garneau, "la plupart
des meilleurs amis de la liberté restèrent indifférents ou refusèrent de
prendre part à la lutte qui commençait... Beaucoup d'autres Canadiens,
gagnés par la loi de 1774, promirent de rester fidèles à l'Angleterre et
tinrent parole. Ainsi une seule pensée de proscription mise au jour avec
légèreté; fut cause que les États-Unis voient aujourd'hui la dangereuse
puissance de leur ancienne métropole se consolider de plus en dans
l'Amérique du Nord."
Le général Carleton avait à peine eu le temps d'inaugurer au Canada la
nouvelle constitution, lorsque son attention fut attirée vers les
frontières que menaçaient déjà les Américains insurgés. Pendant que le
colonel Arnold s'avançait contre Québec par les rivières Kennebec et
Chaudière, mais lentement, retardé qu'il était dans sa marche par les
obstacles sans nombre que lui offrait la forêt vierge, le général
Schuyler, nommé par le Congrès au commandement de l'armée du Nord,
marchait, conjointement avec Montgomery, contre Montréal qui ne devait
pas tarder à succomber Aux premières nouvelles de l'invasion, le
gouverneur Carleton avait envoyé vers le lac Champlain le peu de troupes
dont il pouvait disposer, c'est-à-dire deux régiments qui formaient huit
cents hommes, tout ce qu'il y avait dans le pays. Comme l'hiver
approchait, il fallait renoncer à l'espoir d'en voir arriver d'autres de
l'Angleterre avant le retour du printemps.
Le gouvernement se vit donc forcée d'appeler la milice sous les ordres.
Si la majorité des Canadiens ne penchait pas du côté de la révolution,
son désir formel était bien aussi de ne se point mêler activement au
conflit et de garder la neutralité. La population resta sourde aux
appels réitérés de Carleton.
Alors celui-ci tenta de lever des corps de volontaires. Il offrit les
conditions les plus avantageuses. Mais ses offres firent peu de
prosélytes.
Aussi manquant de troupes, ne put-il secourir les forts de Chambly et de
Saint Jean qui se rendirent bientôt à l'ennemi.
A peine maître de Saint-Jean, Montgomery se porta sur Montréal. Carleton
Quitta précipitamment cette place où il se trouvait et s'embarqua en
toute hâte pour la capitale. Il ne parut qu'un: instant, et en fugitif,
aux Trois-Rivières, et continua sa retraite précipitée pour ne s'arrêter
qu'à Québec le 13 novembre 1775.
Pendant ce temps, Montréal et Trois-Rivières avaient ouvert leurs portes
aux insurgés, et Montgomery, qui suivait de près le gouverneur,
rejoignait le général Arnold. Celui-ci, après six semaines d'une marche
pénible, avait paru en face de Québec le jour même de l'arrivée du
gouverneur; mais comme il ne lui restait plus que six cent cinquante
hommes valides et qu'il ne pouvait songer attaquer Québec avec ce petit
nombre de combattants, il était remonte jusqu'à la Pointe-aux-Trembles
où il opéra sa jonction avec le général Montgomery. Les deux corps
réunis, mille ou douze cents soldats environ, vinrent investir Québec.
Mais n'anticipons point sur des évènements dont nous allons maintenant
exposer les détails de la manière la plus intéressante qu'il nous sera
possible.