I.

Le Plongeon.

Le plongeon est un oiseau de mer, qui nage à la surface de l'eau et qui

disparaît dans les flots à l'instant même où part l'amorce du fusil qui

le vise. Un moment après il relève sa tête et semble braver un autre

coup et défier l'inconstance de l'onde sur laquelle ou dans laquelle il

se joue. Un observateur disait que c'était moins un oiseau aquatique

qu'un oiseau politique.

Le plongeon vole difficilement, et ne parcourt qu'un fort petit espace,

mais il nage au mieux entre deux eaux. Dans les mauvais temps, il

disparaît sous les ondes, et ne montre sa tête que lorsque l'orage est

dissipé, et qu'il y a quelque chose à avaler à la surface plane.

Cet oiseau, dont les plumes sont enduites de la substance huileuse

particulière aux bipèdes de son espèce, change, dit-on, annuellement de

couleur. Celui qu'on a vu blanc une année, paraît noir l'année suivante.

Mais il ne peut changer que d'une de ces couleurs à l'autre. C'est

peut-être un malheur attaché à sa condition; mais tous les êtres ne

peuvent pas prétendre à la commode mobilité des nuances du caméléon ou

de la dorade.

C'est sur les hauts fonds qu'on remarque le plus de plongeons, parce que

là ils atteignent facilement le fond, si la mer est grosse, et sa

surface tranquille si elle est calme. Il y a toujours pour eux un beau

côté dans leur position.

On a remarqué encore qu'ils nagent ordinairement le nez dans le vent:

preuve incontestable qu'ils savent d'où le vent tourne. Est-ce calcul?

est-ce prévision instinctive? Ce n'est pas sur les girouettes qu'ils ne

voient pas qu'ils peuvent se diriger! Il est à croire que les plongeons

sont connaisseurs en vent.

Selon toute probabilité, cet oiseau doit atteindre une extrême

longévité: peu accessible, par l'épaisseur de sa peau, et sa fourrure

graisseuse, à toutes les impressions extérieures, doué de la faculté

d'échapper avec une vitesse comparable à la rapidité de l'éclair, à la

balle qu'on lui destine, quelle cause accidentelle pourrait couper le

fil de ses destinées? Les poissons? il les évite en volant; les oiseaux

de proie? il les brave en plongeant; il n'y a que les indigestions à

craindre pour lui; mais il digère avec chaleur s'il avale avec

gloutonnerie; peu estimé, il ne craint pas les piéges dont l'industrie

du chasseur entoure nos gibiers marins les plus recherchés. Enfin dans

la condition animale du plongeon, je cherche en vain un côté

malheureux, le ciel semble avoir fait pour eux, ce qu'il refuse hélas! à

bien des animaux de mérite, à deux pieds et sans plumes.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 60 / 77 题