Dame Périne

Vers le milieu de novembre 1827, on a exécuté, à Saint-Pierre de la

Martinique, une vieille négresse qui, pendant une vie de soixante-dix à

soixante-douze ans, a empoisonné, de compte fait, cinquante-cinq à

soixante personnes. Cette femme, s'il est permis de donner ce nom, à

tout ce que la nature a produit de plus dégoûtant et de plus atroce,

éloignait les soupçons que ses crimes répétés avaient accumulés sur

elle, par ces marques de dévotion qui en imposent si facilement à l'âme

pieuse des colons. La maîtresse à qui elle appartenait, lui avait donné

une case, à laquelle était joint un jardin, où dame Périne cultivait des

plantes vénéneuses, avec autant de soin que quelques femmes, dans nos

climats, arrosent leurs rosiers et leurs oeillets. Ce fut lorsqu'il n'y

eut plus à reculer contre l'évidence de ses forfaits et la masse des

preuves, que le ministère public fut nanti d'une accusation contre cette

misérable. Interrogée, d'après l'acte décerné contre elle, elle ne

chercha pas à se défendre, et lorsqu'on lui demanda quel motif l'avait

engagée à détruire les enfants de son maître et les siens même, elle

répondit avec beaucoup de tranquillité qu'elle l'ignorait, mais qu'elle

croyait être née pour empoisonner, comme d'autres sont destinés par le

sort, à vendre du café ou du sucre. Le président qui la questionnait, la

pressait d'avouer ses complices.--Mes complices, répond-elle, sont tous

les nègres et les mulâtres de la colonie.--Mais pourquoi

affichiez-vous, continue le magistrat, des marques si vives de piété,

quand vous vous livriez au plus grand des crimes que défend la

religion.--Eh! ne nous faut-il pas un masque à nous autres nègres, comme

à vous autres blancs!--Mais vous empoisonniez aussi les nègres?--J'ai

été jusqu'ici l'empoisonneuse des chiens et des mulets, plutôt que de

n'empoisonner rien. Malheur à ceux qui venaient me demander des légumes

de mon jardin; je trouvais moyen de leur faire avaler quelque chose de

mortel.--Vous aviez donc des préparations ou des simples bien

subtils?--En manque-t-il dans le pays, et comptez-vous que ce soit pour

rien que Dieu fasse pousser cela? En effet, c'est par là que la

confrérie des nègres empoisonneurs, qui désolent la Martinique,

professait pour dame Périne, le respect que ses rares talents devaient

lui mériter, aux yeux des plus adroits chimistes (c'est la dénomination

ironique que l'on donne à ces monstres). Elle jetait ce qu'elle appelait

des sorts, sur les individus qui lui déplaisaient, et ces sorts

n'étaient autre chose que des breuvages ou des émanations morbifiques,

qui conduisaient, à divers intervalles, ses victimes à la mort. D'après

ses aveux, une fleur, sur laquelle elle jetait de la poudre, suffisait

pour empoisonner. On ne se figure pas en Europe la supériorité que les

nègres, et surtout ceux de la côte d'Afrique, acquièrent dans la

préparation des substances végétales. La défiance des médecins qui ont

parcouru, de leurs cabinets, toutes les parties de la terre, dans les

relations de quelques voyageurs frivoles, peut nier ce fait; mais elle

ne convaincra jamais d'erreur les yeux des gens éclairés, qui en ont vu,

sur les lieux, les effets les plus palpables, ou les plus funestes. La

circulation du sang est un phénomène aussi étonnant que la propriété

vénéneuse de certains végétaux; on fit servir, jusque sous le règne de

Louis XV, les subtilités mêmes de la science, à combattre l'attraction

qu'exerce l'aspiration de certains reptiles, sur d'autres animaux.

Dame Périne, pour en revenir à elle, a entendu son arrêt avec une

indifférence parfaite. Le matin du jour où on devait l'exécuter, elle

demanda du vin blanc; elle déjeuna avec un appétit que l'on pourrait

appeler philosophique, si l'on ne craignait de profaner cette

qualification. Arrivée sur le lieu du supplice, au milieu d'un piquet de

grenadiers, et suivie d'une foule de nègres et de gens de couleur, elle

y parut vêtue des habits blancs qu'elle mettait pour communier. Cette

figure noire et sillonnée de rides, qui acquérait un nouveau degré

d'horreur sous la peau de cette vieille négresse, n'exprimait aucune

émotion. Ce monstre, après s'être entretenu avec l'ecclésiastique qui

accompagnait ses derniers moments, est monté à la potence, son mouchoir

de tête est tombé dans l'effort qu'il faisait pour gravir l'échelle

patibulaire. Les nègres en ont tiré le fatal pronostic que son âme irait

en enfer. Un mouchoir tombé leur a paru un signe plus certain de la

réprobation éternelle, que cinquante-cinq à soixante personnes

empoisonnées. Dame Périne a terminé enfin son exécrable vie, en jetant,

sous la corde, un cri à peine entendu. Les gendarmes ont dispersé la

populace, qui voulait se partager ses vêtements comme des reliques du

martyre.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 58 / 77 题