Le Bamboula.
De gros nuages chargés d'électricité, poussés par un vent suffoquant du
Sud-Est, se déroulaient du sommet du Morne-d'Orange, pour envelopper la
ville de Saint-Pierre. Les navires mouillés en ligne courbe sur la rade
foraine de ce port, frémissaient sur leurs amarres raidies par la
brise, et la lame creuse et gonflée venait battre sourdement le rivage
sur lequel toutes les pirogues des noirs avaient été halées à sec. Il
faisait nuit: c'était un dimanche; et au loin, sous des arbres ombreux,
j'entendais bruire des tambourins, s'élever un murmure prolongé de voix
cadencées, et je voyais scintiller des torches brillantes et mobiles
comme ces feux errants que l'on rencontre dans les nuits d'orage au fond
du fourré de nos campagnes.
Je demandai quel était ce bruit, et ce que pouvaient signifier ces feux
allumés sous ces grands arbres, à l'extrémité de la ville. Un nègre me
répondit, avec une expression d'étonnement et de joie qu'on ne pourrait
pas facilement exprimer: «_Maître, ça Bamboula_.».
Je voulus voir ce que c'était que _le Bamboula_.
Sous le feuillage d'immenses sabliers et de larges manguiers, j'aperçus,
en m'approchant d'une vaste cour, une foule de nègres, s'agitant à la
lueur des flambeaux fumeux d'où s'exhalait une odeur étouffante d'huile
de palma-christi. Le reflet des torches, projeté sur la figure suante
de tous ces noirs, la mobilité de tous ces visages sinistres, leurs yeux
brillants comme des lucioles, leurs contorsions en gambadant, leurs
chants, tantôt bruyants, tantôt étouffés, mais que je me rappelle encore
comme si c'était hier, donnaient à cette scène un aspect que je ne
pourrais pas trop décrire. Tout ce monde-là dansait avec délire, avec
fureur. Je crus que c'était un festin de Cannibales.
De grands noirs, presque nus, placés à l'un des angles de la cour,
étaient assis sur de gros tambours en cuivre qu'ils battaient du bout
des doigts avec une force convulsive. C'était l'orchestre de ce bal
diabolique. J'examinai, en frissonnant, les traits de ces hideux
exécutants. La peau de leur figure, ruisselante de sueur, se contractait
si horriblement qu'il aurait été difficile de trouver encore quelque
chose d'humain dans leur physionomie bouleversée. A chaque temps de la
mesure infernale qu'ils battaient sur la peau de leurs caisses d'airain,
leur visage changeait d'expression, leur bouche se tordait, leurs yeux
s'enflammaient, et puis ensuite, succombant sous l'effort, ces
épouvantables instrumentistes s'abandonnaient à des spasmes horribles
que la foule paraissait admirer comme des mouvements de divine extase.
C'était apparemment le moment d'une céleste vision. On ne les retirait
de ce long évanouissement, qu'en leur donnant à avaler des verres à
bière, remplis d'un limpide tafia qu'ils buvaient comme de l'eau; de
belles négresses chantaient des strophes improvisées que les danseuses
répétaient en choeur. Chacune des coryphées agitait dans sa main une
espèce de hochet avec lequel elle suivait la mesure marquée par les
cymbales. D'un côté, sautaient les nègres _Ibo_, dont la danse était
nonchalante comme la physionomie des noirs de cette caste. Plus loin,
les _Cap-Laost_ s'avançaient en cadence avec une attitude vive et fière,
comme pour soutenir le choc de l'ennemi; près d'eux, les _Loango_
multipliaient leurs postures lascives et molles, et au bruit des mêmes
instruments chaque caste d'esclaves reproduisait la danse de son pays.
_Le Bamboula_ réunissait enfin tous les divers caractères de danse des
peuplades de l'Afrique. C'était presque un cours d'histoire de la côte
de Guinée que je faisais en examinant cette réunion si diverse de
naturels rassemblés par le plaisir que les nègres aiment le plus
passionnément.
Un créole que je rencontrai, me disait flegmatiquement en faisant le
tour du _Bamboula_: «Ici, ce sont les nègres empoisonneurs; là, vous
voyez les noirs les plus voleurs et les plus paresseux de la côte. Dans
ce coin-là, dansent les nègres créoles.» Aucun de ces derniers n'était
tatoué.
--Mais, demandai-je à mon compagnon, quels sont ces grands noirs qui
battent si passionnément ces cymbales?
--Des princes africains, pour la plupart. Ces hommes-là sont presque
tous d'une force prodigieuse. Tout haletants, comme ils sont, ils ne
quittent peut-être _le Bamboula_ que pour aller empoisonner leurs
camarades, leurs parents, leurs maîtres, qui sait! Vous ne sauriez
croire combien cet exercice excitant de la danse prédispose nos nègres à
accomplir les desseins les plus pervers. Les convulsions qu'ils
éprouvent ici, et l'irritation de leurs organes si puissamment agités
par ces chants et ce mouvement, ne sont trop souvent que les
avant-coureurs des accidents que nous n'avons que trop d'occasions de
déplorer dans l'île.
Cette explication suffit pour me faire trouver _le Bamboula_ encore plus
infernal que je ne l'avais vu.
Mais neuf heures sonnèrent à la paroisse du mouillage; les sons
lamentables de la cloche se répandirent dans l'air, qui, dans ce pays,
semble retentir d'une manière plus lugubre encore qu'en Europe, des
percussions qui l'ébranlent. Une grosse pluie tiède et sulfureuse
commençait à tomber à la lueur pâlissante des éclairs. _Le Bamboula_
allait finir: c'était dommage, car il était dans toute sa fleur et son
éclat sauvage. Les danseurs semblaient redoubler de rage, comme pour
mettre les derniers instants à profit. Les cymbaliers se pâmaient en
rugissant sur leurs tambours, qu'ils ne frappaient plus que par
intervalles, et lorsqu'ils paraissaient sortir de leurs névralgiques
accès de léthargie. Comment finira tout cela? pensais-je: qui viendra
mettre un terme à cette scène d'exaltation et de sinistres jouissances?
Des archers de ville, que je n'avais pas encore aperçus, s'élançent, un
nerf de boeuf à la main; ils se précipitent sur tous les noirs qu'ils
rencontrent. Les nègres qui échappent à leurs coups redoublés, se
jettent dans un coin pour danser encore aux sons des cymbales, que les
sergents de la police arrachent aux cymbaliers frémissants de rage. Les
torches s'éteignent ou disparaissent dans les mains qui les agitent ou
les saisissent. On crie, on frappe, on fuit, on poursuit partout, et
bientôt la foule, pourchassée dans tous les recoins, s'écoule mugissante
sous le fouet, partout où elle trouve une issue.
A neuf heures et quart, la cour était vide, l'obscurité la plus complète
avait succédé au tumulte le plus grand que j'eusse encore vu. Un lugubre
silence régnait seul sous ces grands arbres que de larges gouttes de
pluie venaient mouiller et laver de la poussière dont leurs feuilles
avaient été couvertes pendant la fête. De temps à autre seulement, la
foudre, qui grondait sur Saint-Pierre, venait encore éclairer le lieu
où quelques minutes auparavant j'avais vu cette pompe diabolique,
entendu ce tintamare infernal!...
Le lendemain, en me rappelant cette scène effrayante du soir, il me
sembla avoir eu le cauchemar dans la nuit, et un poids énorme me
paraissait encore comprimer ma poitrine.
Si jamais vous allez aux Antilles, n'oubliez pas d'aller voir _le
Bamboula_: l'Opéra, avec toutes ses pompes factices, est bien loin de
valoir un tel spectacle.