Les aspirants, petits jeunes gens assez rudes et fort espiègles, avaient
en général, à bord des vaisseaux, une répugnance invincible pour toutes
les jolies passagères qui s'avisaient de se plaindre de la migraine. Ces
messieurs prétendaient, dans leur langage figuré, que les femmes qui se
donnaient les airs d'avoir des vapeurs, ressemblaient aux navires qui se
pavoisent avec des pavillons qui ne font partie d'aucune série de
signaux. «C'est joli, mais ça ne sert à rien.» Les migraines, comme
armes de coquetterie, servent cependant souvent à quelque chose.
La femme d'un bel intendant, qui allait s'engraisser administrativement
aux colonies, passait aux Antilles à bord d'un vaisseau de ligne. On
avait eu soin de loger le bureaucrate dans une des chambres de la
dunette, près de celle du capitaine de frégate, la seconde personne du
bord, homme encore galant, qui faisait l'important, parce que ses
fonctions étaient importantes.
Les aspirants de vaisseau détestaient leur capitaine de frégate, qui
cherchait de son côté à humilier les jeunes gens dans lesquels il
entrevoyait un avenir qui devait lui échapper.
Au nombre des vexations qu'il avait plu au capitaine de frégate
d'exercer envers les aspirants, il en était une à laquelle ceux-ci se
montraient fort sensibles. Le soir, quand ceux de ces petits officiers
en herbe, qui n'étaient pas de quart, voulaient se promener sur la
dunette, M. le capitaine leur ordonnait d'aller prendre ailleurs leurs
ébats. Il voulait que l'espace lui fût seul réservé. Aussi les aspirants
nommaient-ils leur chef bourru, _le roi de la dunette_, et, en effet, de
dix heures du soir à minuit, il régnait seul sur cette partie du
vaisseau.
On cherchait à bord à s'expliquer la raison pour laquelle le capitaine
de frégate tenait si singulièrement, depuis le départ du vaisseau, à
s'approprier exclusivement le privilége de se carrer sur la dunette.
Cette prétention donna lieu aux questions suivantes parmi les aspirants:
Pourquoi le capitaine se promène-t-il seul jusqu'à minuit sur la
dunette?
Pourquoi cesse-t-il, une fois M. l'intendant et madame l'intendante
endormis, de faire de grands pas sur cette partie privilégiée du
vaisseau?
Pourquoi madame l'intendante couche-t-elle seule, depuis qu'elle se dit
malade, dans la chambre où elle couchait auparavant avec son mari près
de la cabane du capitaine?
Pourquoi enfin le capitaine fait-il sa cour à madame l'intendante et
prend-il avec elle cet air de courtoisie qui va si mal avec la face de
fer qu'il nous montre dans le service?
Ces questions, ainsi posées, donnèrent lieu à une gaie délibération à la
suite de laquelle on résolut de tirer toute cette affaire à clair. On
chargea les deux plus mauvais petits sujets d'entre les aspirants, de
procéder aux moyens qui pourraient faire découvrir le plus promptement
possible, ce que chacun se croyait intéressé à apprendre par désir de
vengeance. Toute liberté fut accordée aux investigateurs.
Les deux commissaires chargés de l'enquête procédèrent pendant le jour
avec calme et impartialité. L'un d'eux crut remarquer, en rôdant autour
de la dunette, qu'il était assez facile de se glisser la nuit dans la
chambre de madame l'intendante, par la petite fenêtre extérieure de
l'appartement où elle se couchait chaque soir toute seule, toujours
souffrante, toujours accablée de sa migraine....
Une gouttière en plomb se trouvait placée tout près de cette
bienheureuse fenêtre, et il fallait, pour s'introduire dans la chambre,
mettre les pieds et les mains dans la gouttière et se blottir comme un
chat.... Mais le capitaine de frégate avait les articulations
très-souples. Les aspirants l'avaient remarqué plus d'une fois,
lorsqu'ils l'avaient vu faire le matin ses trois ou quatre flexibles
saluts au commandant, en lui demandant comment il avait passé la nuit.
La gouttière et la fenêtre de la chambre de l'intendante fixèrent donc
particulièrement l'impartiale et grave attention des commissaires de
l'enquête. Ils arrêtèrent leur plan, et ils songèrent, sans en révéler
tout-à-fait le but, à s'assurer les moyens de l'exécuter.
On mit à contribution, parmi les aspirants seulement, toutes les
bouteilles d'encre dont on pouvait disposer pour le bien et le succès de
_la chose_.
A neuf heures du soir, les deux exécuteurs de la vengeance des jeunes
espiègles, se transportent sur la dunette, munis de cinq à six topettes
d'encre de la petite-vertu. Ils bouchent la gouttière et répandent à
flots le noir liquide dont ils se sont pourvus.
Cette fois-là le capitaine de frégate, en se promenant à l'heure
accoutumée sur la dunette, n'eut pas besoin d'employer son autorité pour
forcer les aspirants à le laisser seul; il put, avant dix heures du
soir, jouir exclusivement et tout à son aise du domaine sur lequel il se
livrait à ses promenades méditatives.
Mais pour être resté seul sur sa dunette chérie, tous ses pas n'en
furent pas moins surveillés avec la plus scrupuleuse exactitude. Nichés
dès neuf heures du soir dans les grands porte-haubans, une demi-douzaine
d'aspirants guettaient, en retenant leur haleine, les moindres
mouvements de leur capitaine de frégate. Il tombait ce jour-là une
petite pluie fine qui traversait tous les vêtements de gens de quart;
mais malgré l'incommodité de leur position et le désagrément de se
sentir mouillés jusqu'aux os, nos guetteurs nichés dans leurs
porte-haubans ne perdirent pas un seul des pas de leur capitaine.
Enfin, vers onze heures du soir, on n'entend plus rien, et l'on voit
l'amoureux capitaine, se croyant favorisé par l'ombre de cette nuit
qu'il appelait sans doute de tous ses voeux, enjamber le bastingage, se
coucher, barbotter un peu dans la gouttière et disparaître aux yeux
fixes et perçants de nos aspirants de marine.
--La farce est jouée, s'écria l'un d'eux, le renard est pris au piége;
nous pouvons aller nous coucher. Cette nuit produira son fruit.
Allons nous coucher en attendant le joyeux dénouement de notre petite
comédie, répétèrent tous les joyeux jeunes gens, et ils regagnèrent
leurs cadres en cachant une partie de leur joie et en comptant beaucoup
sur le lendemain.
Le lendemain, comme ils l'avaient prévu, leur apporta la vengeance
qu'ils s'étaient promise. A cinq heures du matin, on fit laver le pont,
et les timonniers en jetant de l'eau sur la dunette firent remarquer au
lieutenant de quart, qui n'y fit aucune attention, les traces d'encre
dont la gouttière en plomb portait encore les traces accusatrices.
A neuf heures du matin le commandant sortit de sa chambre pour jouir du
beau temps, et M. le capitaine de frégate ne manqua pas d'aller lui
faire ses trois saluts d'usage. Oui, fais bien le beau, se dirent entre
les dents les aspirants, tu as dû arranger proprement la couverture de
ce pauvre intendant et de madame son épouse.
L'intendant arriva bientôt aussi, mais l'air tout affairé et suivi d'un
domestique qui portait, en faisant des embarras, une couverture et une
paire de draps tout tachés d'encre.
--Mais qu'allez-vous donc faire avec toute cette friperie-là, monsieur
l'intendant? demanda le commandant au bureaucrate.
--Commandant, je vais faire mettre ce bagage-là à l'air sur la dunette,
avec la permission de M. l'officier de quart. C'est toute une histoire
que ces taches d'encre que vous voyez sur la couverture et les draps de
ma femme.
Imaginez-vous, commandant, que ce matin en me réveillant j'aperçois
toute l'encre de mon bureau répandue sur mes papiers que j'avais eu
l'imprudence de ne pas remettre dans le tiroir. Madame l'intendante
était bien venue fureter de bonne heure dans ma chambre, mais elle
n'avait pas remarqué ce désordre. C'est ce matin seulement qu'en entrant
dans l'appartement de madame, j'ai trouvé le mot de l'énigme écrit en
griffes de chat sur la couverture du lit.
--Quoi! c'est un chat qui, après s'être barbouillé les pattes dans votre
encrier, a été s'introduire chez madame?
--En douteriez-vous, commandant, à ces marques du bout des pattes encore
empreintes sur les draps? Oh! c'est bien là le cachet d'un de ces
messieurs-là! Il n'y a pas à s'y méprendre.
Un aspirant crut devoir faire remarquer que l'empreinte était un peu
large pour des pattes de chat. Le capitaine de frégate lui lança un
regard foudroyant, et le commentateur fut forcé de se taire, mais il
n'en pensa pas moins.
La couverture et les draps furent étalés au soleil, et bientôt chacun
passa près des objets de cette nouvelle exposition, en faisant la
critique que la forme et le caractère des traces d'encre lui
inspiraient. Il fallut bien que le capitaine de frégate supportât
jusqu'au soir toute cette bordée de quolibets.
Le capitaine de frégate envoya ce jour-là, sous trois ou quatre
prétextes différents, trois ou quatre aspirants à la fosse aux lions. Il
ne se lassait pas d'enrager, et ses victimes ne se fatiguaient pas de
rire beaucoup. Mais le secret que les aspirants avaient gardé pendant
quelques heures ne pouvait long-temps se renfermer dans leur poste
d'entrepont. De l'entrepont l'aventure courut au poste des chirurgiens,
qui la firent parvenir à la chambre des officiers; de la chambre des
officiers, elle passa sur le gaillard d'arrière; du gaillard d'arrière
elle vola au gaillard d'avant, et une fois là elle courut partout. Les
matelots, gens à qui l'épithète caractéristique arrive toute mâchée, ne
furent pas long-temps à baptiser leur capitaine de frégate, d'un de ces
noms de bord qui ne s'en vont jamais. Il l'appelèrent _Patte-de-Chat_,
et _Patte-de-Chat_ ne put jamais pardonner aux aspirants, pour qui sa
haine augmenta d'année en année, le tour qu'on lui avait joué. Cet
officier mourut aux Antilles, dans la grâce de Dieu et la haine finale
des aspirants de marine.