Incendie en Mer.
Comme il cingle avec grâce et avec vitesse, ce navire si bien espalmé
qui vient de quitter le port et qui déjà sillonne la haute mer, cette
mer sans fond et sans rivage! Quel calme règne à bord et quelle
confiance se peint sur les figures de ces marins et de ces passagers!
Sous les larges tentes qui couvrent si élégamment ces gaillards si
propres que brûlerait un soleil ardent, voyez la nonchalance des hôtes
du bâtiment dont la proue avide est tournée vers l'Europe. Quelques
matelots, perchés dans les haubans, fredonnent un chant monotone en
réparant les enfléchures. Auprès des jeunes passagères assises sur des
nattes africaines languissent leurs élégants compagnons de voyage, qui
causent avec mystère, comme s'ils parlaient d'amour. De riches
marchands, qui vingt fois ont parcouru ces mers, que les marins ont vues
peut-être moins souvent qu'eux, s'entretiennent de leurs projets de
fortune, de leurs rêves d'or. Près d'eux le capitaine, chef temporaire
de cette famille nomade, se promène grave et fier, jetant à chaque
tournée, sur le compas, des yeux vifs et pénétrants, qu'il reporte sur
le _penneau_[1] que raidit le vent ou sur la voilure qu'enfle la brise
frémissante.
[Note 1: Penneau, plumasseau abandonné au vent pour faire connaître
de quel côté vient la brise qui le soulève.]
Comment concevoir, quand le temps est si beau, que le navire est si
bon, qu'un événement inattendu puisse venir troubler, d'une manière
terrible, cette scène paisible, cette sécurité parfaite, cette harmonie
délicieuse! Quand le ciel semble sourire aux flots, et que les flots
caressent le bâtiment qui porte les rois de la mer, devrait-il y avoir
dans la nature quelque chose de plus redoutable que les éléments dont le
génie de l'homme a su triompher avec tant d'habileté!
Tout-à-coup cependant le calme qui règne à bord vient d'être troublé.
L'effroi a succédé à la confiance, la terreur à l'espérance. Le second
est venu dire un mot, un seul mot à l'oreille du capitaine, qui de
suite, sans laisser remarquer aucune émotion, est descendu dans la
chambre; et ce seul mot a suffi pour répandre la consternation sur
toutes les physionomies, auparavant si gaies, si satisfaites. Le
capitaine est remonté sur le pont. Il paraît tranquille, mais il
commande avec plus de vivacité; mais chacun sait avec quel art les
marins se composent le visage à force de courage. Personne n'ose
l'interroger, mais on devine déjà la circonstance qui l'a engagé à
faire changer la route du navire. On a vu de la fumée sortir par les
panneaux de l'avant; une odeur de feu s'est fait sentir. L'ordre de
boucher les écoutilles et toutes les issues de la cale a été donné, pour
étouffer l'incendie, qui dévore peut-être déjà les ponts qui
s'échauffent sous les pieds impatients de l'équipage, plus alerte qu'on
ne l'a jamais vu. Plus de doute, le feu est à bord!
Personne désormais ne descendra dans la chambre; c'est sur le pont qu'il
faudra bivouaquer. On cherche à tout inonder sous la masse d'eau de ces
seaux que l'on remplit sans cesse, et la fumée sort plus épaisse par les
fentes où elle pénètre. On dispose les embarcations pour recevoir au
besoin les hommes que le feu pourra chasser du bord. Un canot mis à la
mer fait le tour du navire, et sous les mains des matelots qui
s'attachent aux bordages qu'on inonde à coups d'écope, le brai des
coutures se fond, le fer des chevilles semble rougir. Un bruit sourd,
comme celui du feu souterrain qui bout dans les veines d'un volcan, se
fait entendre dans la cale, devenue un cratère au milieu des flots. Sur
ces gaillards où, quelques heures auparavant, il n'y avait que joie et
bonheur, s'étendent à demi morts des passagers qui ne veulent plus
prendre de nourriture, et qui à peine songent à se couvrir; eux qu'on
vit le matin si soigneux de leur toilette, si coquets dans leur élégant
négligé. Les marins seuls agissent, mais en silence; les commandements
du capitaine sont devenus plus brefs, ses ordres sont exécutés avec plus
de promptitude. Il fait naître encore l'espérance dans des coeurs qui
sans lui n'auraient plus rien à espérer: «Demain, répète-t-il en
regardant sa montre, nous serons à terre à cette heure-ci.» On ose à
peine croire à cette prophétie, et pourtant tous les yeux ne se raniment
que lorsque la voix du chef, que le péril grandit, a redit cent fois la
promesse qui console et qui fait espérer encore.
Oh! que la nuit va être cruelle, et qu'elle semblera longue! Chaque
minute semble rapprocher d'une lieue le navire du port, et chaque minute
aussi peut faire éclater l'incendie qui couve, qui craque, qui va
peut-être s'élancer sur sa proie. Que le jour sera long à venir! et que
la brise est faible pour pousser ce bâtiment, qui paraît se traîner et
ne plus marcher! Il viendra cependant ce jour si désiré! si désiré
surtout des matelots placés sur les barres pour découvrir la terre ou un
navire.... Le soleil s'élève enfin sur cet horizon, qui jamais n'a paru
si vaste.... Des nuages, fantômes trompeurs, présentent la forme
décevante de la côte que l'on cherche.... On a crié _terre_! le bâtiment
approche avec le fléau qu'il recèle dans ses flancs à moitié consumés;
mais cette côte fantastique, sur laquelle tous les yeux se fixent comme
pour la dévorer, a disparu avec le vent, qui se joue si cruellement dans
le ciel et sur les flots....
Le pont est devenu plus brûlant encore sous les pieds des hommes qui le
parcourent pour manoeuvrer, et qui ne peuvent plus supporter sa chaleur.
Un terrible craquement se fait entendre: la fumée plus noire s'échappe
avec plus de force, des panneaux que le feu a gagnés. Le capitaine a
ordonné de faire embarquer dans les canots, les femmes d'abord, les
passagers ensuite. Chaque officier fait exécuter l'ordre et se place
dans une embarcation avec le nombre de matelots et de passagers qu'elle
peut contenir. Quant au capitaine, il reste le dernier; c'est en vain
que les cris de ses passagers, les prières de son second et de ses
matelots, l'appellent dans la chaloupe: il veut parcourir encore de
l'arrière à l'avant le bâtiment qu'il n'a pu arracher à l'incendie, et
qu'il va abandonner à la fureur des flammes. Il jette avec douleur, et
sans proférer un mot, un dernier regard sur cette mâture, sur ces voiles
qui vont devenir la proie du fléau. Une explosion se fait entendre: un
cri de terreur s'échappe des embarcations, et les flammes mugissantes
qui s'élancent des panneaux, serpentent dans les voiles qu'elles
consument en s'élevant comme dans les capricieux contours d'un feu
d'artifice. A travers l'incendie, et au milieu des nuages de fumée qui
enveloppent cette masse flottante, le capitaine paraît encore, et il est
reçu dans la chaloupe amarrée le long du bord embrasé. Les embarcations
s'éloignent, la mâture et la voilure enflammées tombent, et le navire
s'abîme comme un vaste brasier dans le sein des mers, qu'il fait
bouillonner en s'engloutissant pour jamais dans son immense tombeau.
C'est en vain qu'au bout de quelques heures, les naufragés ont crié avec
délire: _La terre! la terre! devant nous_. Le capitaine détourne à peine
ses yeux du point où il a vu disparaître son bâtiment. La terre, c'est
la vie pour les passagers, mais sa vie à lui, c'est son beau trois-mâts
_le Kent_, dont le nom depuis dix ans avait été toujours lié au sien,
comme les noms de deux amis que le ciel semblait avoir faits pour ne
jamais su quitter!