PAR ÉDOUARD CORBIÈRE

Auteur des Pilotes de l'Iroise et du Négrier.

IMPRIMERIE DE PLASSAN ET COMPAGNIE

RUE DE VAUGIRARD, N. 15

PARIS.

JULES BRÉAUTÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR,

RUE DE CHOISEUL, 8 BIS,

ET MÊME MAISON, PASSAGE CHOISEUL, 60

1833.

De tous les actes produits par la raison humaine, la navigation est,

sans contredit, le plus difficile, et celui qui a exigé le plus

d'audace. La nature a mis chaque être au milieu de ses rapports

nécessaires; elle lui a affecté une place qu'il ne peut changer, elle

lui a donné des organes propres aux éléments qu'il habite, et dont la

disposition sert à l'exercice de certaines inclinations innées; aussi,

ne voit-on jamais les animaux contrarier ses vues. Chez eux, l'individu

respecte toute sa vie les lois qui gouvernent l'espèce entière. L'homme

seul, qui fonde toute sa prééminence sur une faculté pour ainsi dire

artificielle, l'homme, qui a tout tiré de son industrie pour assurer son

empire sur la terre, a eu besoin d'une industrie plus puissante encore

quand il a voulu établir sa domination sur un élément auquel la nature

ne l'avait point destiné. Sur la terre, en effet, son industrie a pu le

mettre aux prises avec quelques dangers; mais, sur la mer, il a eu à

lutter contre tous. La terre était son domaine, et il n'a eu, pour

l'assujettir, qu'à obéir à une inclination naturelle; ici, au contraire,

il a fallu que cette inclination cédât à une volonté qui la contrariait.

Sans doute, le caractère de la raison est non-seulement de tirer parti

de tout, mais encore d'abuser de tout. L'art de la navigation mérite les

mêmes blâmes que tous les autres. En étendant l'empire de l'homme sur un

élément qui ne lui avait pas été donné, il a fait servir cet élément de

théâtre à nos fureurs, et il n'est pas aujourd'hui un rivage si ignoré

qu'il fut jadis, qui n'ait été souillé du sang des hommes. Ainsi, si ce

n'est pas, rigoureusement parlant, le plus utile des arts, c'est

toujours le plus sublime de tous.

Mais ce n'est ni par ses brillants accessoires, ni par ses résultats

plus brillants encore, et qui ont été cent fois examinés, que la

navigation présente à nos regards un spectacle si différent des autres

sciences, c'est par les sensations mêmes dont elle remplit l'âme de

celui qui lui a consacré sa vie. Quelles sensations que celles de

l'homme qui, jeune encore, quitte pour la première fois cette famille

dans laquelle jusqu'ici se sont concentrées toutes ses affections; ces

amis, qui ont été les confidents de toutes ses pensées; les objets

insensibles eux-mêmes, qui, n'ayant pas vieilli comme nous, retracent,

par leur aspect, des souvenirs toujours vivants. Une autre existence,

d'autres liens à contracter, d'autres hommes à fréquenter, d'autres

lieux à visiter, mais rien à aimer sans cesse, rien qu'on puisse revoir

tous les jours! Quel changement dans l'esprit! quel vide même dans

l'âme!

Et quelle existence monotone! toujours la mer, calme ou irritée sans

doute, mais du moins toujours devant nous, comme si le navire était

immobile. Changer à chaque instant d'horizon sans s'en apercevoir,

continuer sa route sans autres points de remarque que ceux que donne le

calcul; avancer ou rester sans que l'impatience puisse se prendre à rien

autre chose qu'à des vents qui ne dépendent pas de nous, qu'à une

planche légère que les vagues soulèvent, malgré tous nos efforts;

redouter toutes les horreurs du besoin, considérer d'un oeil morne le

navire qui fuit à la lame dans les tempêtes, comme si, en l'abandonnant

aux flots, il n'y avait plus d'espoir que dans le hasard, quelles

situations diverses, et comment celui qui a vécu un seul jour de cette

vie, la regrette-t-il toujours!

Ce sont précisément ces situations qui modifient l'âme de telle manière

qu'elle n'y peut plus renoncer. Qui de nous n'a pas éprouvé, qu'à

l'aspect d'un horizon sans bornes, l'âme s'étendait en quelque sorte

avec l'espace? Nous n'avons pas encore appliqué l'analyse aux sensations

que nous communique la nature muette; mais le coeur, qui n'attend pas

pour être ému l'assentiment de la raison, nous a fait tressaillir cent

fois en contemplant l'étendue immense qui se développe devant nous pour

la première fois. Actuellement encore, le souvenir de ces heures trop

rapides où nous restions plongés dans une extase muette à la vue de

l'Océan, nous fait éprouver une sensation délicieuse; le plaisir de la

grandeur, physiquement parlant, est un des premiers auxquels nous soyons

sensibles, et c'est un de ceux que l'habitude, qui émousse tous les

autres, nous rend le plus nécessaires. Quel est l'homme, jeté au milieu

des mers, qui, ne voyant que soi dans la nature, ne conçoive une espèce

de sentiment de fierté, qui lui persuade, en quelque sorte, que tout

est fait pour lui? Dans les pays habités, les monuments de l'homme nous

avertissent à chaque instant d'une puissance égale ou supérieure à la

nôtre; dans un désert, au contraire, la grandeur factice de l'homme

disparaît, celle de la nature se montre, et rien ne donne à l'homme une

plus haute idée de lui-même que celui d'un espace dont il n'y a que lui

pour spectateur. Je ne crois pas qu'il faille chercher dans les

institutions changeantes, la cause de la fierté naturelle des Arabes ou

des Scythes: elle est tout entière dans le désert qu'ils habitent; ce

désert, qu'un homme fameux appelait un océan de pied ferme, et dont les

tribus nomades se disent aussi les rois.

Ce sont là les deux sensations dominantes du navigateur; son âme

s'assimile avec cette nature imposante qui l'environne, et elle croit à

sa grandeur, comme elle croit à celle des éléments; accoutumée à lutter

contre les flots, elle apprend à se raidir contre les obstacles, et elle

croit à sa volonté comme à une puissance.

Notre âme a besoin de mouvement, elle a besoin, pour jouir, d'éprouver

des émotions qui lui fassent craindre pour ses jouissances, et quels

mouvements plus impétueux que ceux que produit cette vie errante!

quelles craintes plus vives que celles que donnent ces dangers toujours

renaissants! Le marin est franc, parce qu'il vit, pour ainsi dire, hors

des conventions sociales; il est insouciant sur l'avenir, parce qu'une

vie semée de mille périls lui apprend à ne s'appuyer que sur le présent;

il est prodigue, parce que la conviction qu'il a acquise de la fragilité

de la vie, l'invite à en jouir à tout prix; exempt des préjugés de sa

nature, on dirait que c'est un véritable cosmopolite, parce que celui

qui a beaucoup vu n'est jamais exclusif, et que ce qu'il oublie le plus

promptement dans les solitudes immenses qui se déploient devant lui, ce

sont les petites passions et les froids intérêts des hommes; il est

brusque, parce que son rude métier l'exige en quelque sorte, mais il est

souvent humain, parce que la brusquerie ne s'allie jamais avec

l'hypocrisie.

Enfin, et ce qui paraît un problème insoluble, il court tous les

dangers; cent fois il jure, qu'échappé du naufrage, il n'ira plus

s'exposer à de nouveaux périls: il n'attend plus que l'instant de

recommencer une carrière qu'il a maudite si souvent. C'est encore

l'étude du coeur humain qui explique cette apparente contradiction;

l'homme, comme on l'a remarqué avec raison, tient plus à la vie par le

sentiment de ses peines que par celui des plaisirs. Le plaisir rassasie

et dégoûte aussitôt; la peine nous force à courber le front, mais elle

laisse au fond des coeurs l'espérance de moments plus heureux, et c'est

toujours cette espérance-là qui nous porte en avant dans la vie.

L'homme, engourdi dans le plaisir, se réveille pour ainsi dire dans le

malheur; les plus vives jouissances morales sont toujours celles qui ont

été achetées par quelques peines. Sa joie enfin effleure agréablement;

mais le malheur nous blesse, et c'est des blessures du coeur qu'il sort

un baume qui les guérit.

On peut ajouter à cela que le besoin de se risquer est comme un noble

instinct qui se réfugie au fond de l'âme pour triompher de ses penchants

bas et égoïstes, qui, en rattachant l'homme à la terre, le rapetissent

toujours.

Après tant de motifs d'aimer sa vie errante, comment s'étonnerait-on que

les dangers qui l'accompagnent soient capables d'en dégoûter le marin?

Rien ne peut déprendre l'âme d'un mouvement qui fait sa vie. Le repos

qu'on substitue aux passions violentes n'est point un repos véritable;

c'est presque toujours un ennui profond. Aussi, le marin qui a quitté sa

profession n'existe-t-il plus que par le regret; dans sa vieillesse,

tourmenté du besoin de s'agiter encore, on dirait qu'il ne s'attache

plus à l'existence que par les souvenirs; le murmure étourdissant des

vagues plaît à son oreille; combien de fois, durant de longs jours, il

contemple, assis sur un rocher, la voile qui s'efface à l'horizon, ou la

mouette rapide qui rase de son blanc plumage l'écume éblouissante des

vagues! Son imagination s'élance avec le dernier rayon du soleil

couchant, et aborde avec lui sur les côtes de l'autre hémisphère; la vue

de la tempête elle-même ne peut l'arracher au spectacle des flots. Les

dangers qu'il a courus sont affaiblis par le souvenir; l'émotion

puissante qu'il éprouvait après les avoir affrontés est encore toute

vive dans son âme; et ces regrets si vifs, cette mélancolie rêveuse

attestent toujours qu'après avoir vécu d'une vie de son choix, il ne

fait plus désormais que traîner des jours inutiles sur un élément qui

n'est pas le sien.

Ce tableau fidèle des _sensations_ dans la vie maritime, tracé par un

des compatriotes de M. Corbière (Ed. RICHER), trouvait ici

naturellement sa place, et devait servir d'introduction à cet ouvrage.

Il resterait à traiter une double question déjà longuement débattue, et

qu'une nouvelle polémique ne ferait peut-être qu'embrouiller, c'est

celle-ci:

Existe-t-il une littérature maritime?

Quel est chez nous le créateur de cette littérature?

Il est incontestable que le premier qui écrivit la relation d'un

naufrage, d'une tempête, d'un accident de mer, fit de la littérature

maritime, si littérature maritime il y a, et le premier qui fit cela est

déjà bien loin de nous. Ainsi créa la _littérature militaire_, le

premier qui décrivit une bataille, une retraite, un campement, un

assaut. Or, voyez combien nous aurons de sortes de littérature, si nous

accolons ce nom à chacun des différents sujets sur lesquels peut

s'exercer la plume et l'esprit d'un littérateur? Nous croyons, nous, que

la littérature est une, et qu'elle enchaîne dans son cadre immense

toutes les créations de la pensée humaine.

Quant aux _scènes_ proprement dites de la _vie maritime_, nous avons la

conviction, et ce livre est la preuve, que M. Ed. Corbière est le

premier, en France, qui leur ait donné véritablement la forme

dramatique, et nous allons citer un fait: En 1829, il fut créé au Havre

un journal spécialement consacré aux grandes catastrophes dont la mer

est le théâtre. M. Corbière s'y essaya dans ce genre difficile:

littérateur, observateur et marin, il avait à offrir aux fondateurs de

ce recueil un triple gage de succès, et ce succès fut complet. _Le

Navigateur_ lui doit ses cinq années d'existence. Il se trouva des

imitateurs qui revendiquèrent hautement la priorité, on les laissa dire;

il eût été trop facile de leur prouver qu'ils n'avaient point _ouvert la

carrière_. Mais l'occasion se présente trop belle de les convaincre

d'assertions erronées, pour que nous la laissions échapper. Or, ce

livre, qui a pour titre _la Mer et les Marins_, contient en partie les

premiers essais de M. Corbière; c'est un fait que la justice d'abord et

la reconnaissance nous fait un devoir de proclamer.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 2 / 77 题