Auteur des Pilotes de l'Iroise et du Négrier.
IMPRIMERIE DE PLASSAN ET COMPAGNIE
RUE DE VAUGIRARD, N. 15
PARIS.
JULES BRÉAUTÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
RUE DE CHOISEUL, 8 BIS,
ET MÊME MAISON, PASSAGE CHOISEUL, 60
1833.
De tous les actes produits par la raison humaine, la navigation est,
sans contredit, le plus difficile, et celui qui a exigé le plus
d'audace. La nature a mis chaque être au milieu de ses rapports
nécessaires; elle lui a affecté une place qu'il ne peut changer, elle
lui a donné des organes propres aux éléments qu'il habite, et dont la
disposition sert à l'exercice de certaines inclinations innées; aussi,
ne voit-on jamais les animaux contrarier ses vues. Chez eux, l'individu
respecte toute sa vie les lois qui gouvernent l'espèce entière. L'homme
seul, qui fonde toute sa prééminence sur une faculté pour ainsi dire
artificielle, l'homme, qui a tout tiré de son industrie pour assurer son
empire sur la terre, a eu besoin d'une industrie plus puissante encore
quand il a voulu établir sa domination sur un élément auquel la nature
ne l'avait point destiné. Sur la terre, en effet, son industrie a pu le
mettre aux prises avec quelques dangers; mais, sur la mer, il a eu à
lutter contre tous. La terre était son domaine, et il n'a eu, pour
l'assujettir, qu'à obéir à une inclination naturelle; ici, au contraire,
il a fallu que cette inclination cédât à une volonté qui la contrariait.
Sans doute, le caractère de la raison est non-seulement de tirer parti
de tout, mais encore d'abuser de tout. L'art de la navigation mérite les
mêmes blâmes que tous les autres. En étendant l'empire de l'homme sur un
élément qui ne lui avait pas été donné, il a fait servir cet élément de
théâtre à nos fureurs, et il n'est pas aujourd'hui un rivage si ignoré
qu'il fut jadis, qui n'ait été souillé du sang des hommes. Ainsi, si ce
n'est pas, rigoureusement parlant, le plus utile des arts, c'est
toujours le plus sublime de tous.
Mais ce n'est ni par ses brillants accessoires, ni par ses résultats
plus brillants encore, et qui ont été cent fois examinés, que la
navigation présente à nos regards un spectacle si différent des autres
sciences, c'est par les sensations mêmes dont elle remplit l'âme de
celui qui lui a consacré sa vie. Quelles sensations que celles de
l'homme qui, jeune encore, quitte pour la première fois cette famille
dans laquelle jusqu'ici se sont concentrées toutes ses affections; ces
amis, qui ont été les confidents de toutes ses pensées; les objets
insensibles eux-mêmes, qui, n'ayant pas vieilli comme nous, retracent,
par leur aspect, des souvenirs toujours vivants. Une autre existence,
d'autres liens à contracter, d'autres hommes à fréquenter, d'autres
lieux à visiter, mais rien à aimer sans cesse, rien qu'on puisse revoir
tous les jours! Quel changement dans l'esprit! quel vide même dans
l'âme!
Et quelle existence monotone! toujours la mer, calme ou irritée sans
doute, mais du moins toujours devant nous, comme si le navire était
immobile. Changer à chaque instant d'horizon sans s'en apercevoir,
continuer sa route sans autres points de remarque que ceux que donne le
calcul; avancer ou rester sans que l'impatience puisse se prendre à rien
autre chose qu'à des vents qui ne dépendent pas de nous, qu'à une
planche légère que les vagues soulèvent, malgré tous nos efforts;
redouter toutes les horreurs du besoin, considérer d'un oeil morne le
navire qui fuit à la lame dans les tempêtes, comme si, en l'abandonnant
aux flots, il n'y avait plus d'espoir que dans le hasard, quelles
situations diverses, et comment celui qui a vécu un seul jour de cette
vie, la regrette-t-il toujours!
Ce sont précisément ces situations qui modifient l'âme de telle manière
qu'elle n'y peut plus renoncer. Qui de nous n'a pas éprouvé, qu'à
l'aspect d'un horizon sans bornes, l'âme s'étendait en quelque sorte
avec l'espace? Nous n'avons pas encore appliqué l'analyse aux sensations
que nous communique la nature muette; mais le coeur, qui n'attend pas
pour être ému l'assentiment de la raison, nous a fait tressaillir cent
fois en contemplant l'étendue immense qui se développe devant nous pour
la première fois. Actuellement encore, le souvenir de ces heures trop
rapides où nous restions plongés dans une extase muette à la vue de
l'Océan, nous fait éprouver une sensation délicieuse; le plaisir de la
grandeur, physiquement parlant, est un des premiers auxquels nous soyons
sensibles, et c'est un de ceux que l'habitude, qui émousse tous les
autres, nous rend le plus nécessaires. Quel est l'homme, jeté au milieu
des mers, qui, ne voyant que soi dans la nature, ne conçoive une espèce
de sentiment de fierté, qui lui persuade, en quelque sorte, que tout
est fait pour lui? Dans les pays habités, les monuments de l'homme nous
avertissent à chaque instant d'une puissance égale ou supérieure à la
nôtre; dans un désert, au contraire, la grandeur factice de l'homme
disparaît, celle de la nature se montre, et rien ne donne à l'homme une
plus haute idée de lui-même que celui d'un espace dont il n'y a que lui
pour spectateur. Je ne crois pas qu'il faille chercher dans les
institutions changeantes, la cause de la fierté naturelle des Arabes ou
des Scythes: elle est tout entière dans le désert qu'ils habitent; ce
désert, qu'un homme fameux appelait un océan de pied ferme, et dont les
tribus nomades se disent aussi les rois.
Ce sont là les deux sensations dominantes du navigateur; son âme
s'assimile avec cette nature imposante qui l'environne, et elle croit à
sa grandeur, comme elle croit à celle des éléments; accoutumée à lutter
contre les flots, elle apprend à se raidir contre les obstacles, et elle
croit à sa volonté comme à une puissance.
Notre âme a besoin de mouvement, elle a besoin, pour jouir, d'éprouver
des émotions qui lui fassent craindre pour ses jouissances, et quels
mouvements plus impétueux que ceux que produit cette vie errante!
quelles craintes plus vives que celles que donnent ces dangers toujours
renaissants! Le marin est franc, parce qu'il vit, pour ainsi dire, hors
des conventions sociales; il est insouciant sur l'avenir, parce qu'une
vie semée de mille périls lui apprend à ne s'appuyer que sur le présent;
il est prodigue, parce que la conviction qu'il a acquise de la fragilité
de la vie, l'invite à en jouir à tout prix; exempt des préjugés de sa
nature, on dirait que c'est un véritable cosmopolite, parce que celui
qui a beaucoup vu n'est jamais exclusif, et que ce qu'il oublie le plus
promptement dans les solitudes immenses qui se déploient devant lui, ce
sont les petites passions et les froids intérêts des hommes; il est
brusque, parce que son rude métier l'exige en quelque sorte, mais il est
souvent humain, parce que la brusquerie ne s'allie jamais avec
l'hypocrisie.
Enfin, et ce qui paraît un problème insoluble, il court tous les
dangers; cent fois il jure, qu'échappé du naufrage, il n'ira plus
s'exposer à de nouveaux périls: il n'attend plus que l'instant de
recommencer une carrière qu'il a maudite si souvent. C'est encore
l'étude du coeur humain qui explique cette apparente contradiction;
l'homme, comme on l'a remarqué avec raison, tient plus à la vie par le
sentiment de ses peines que par celui des plaisirs. Le plaisir rassasie
et dégoûte aussitôt; la peine nous force à courber le front, mais elle
laisse au fond des coeurs l'espérance de moments plus heureux, et c'est
toujours cette espérance-là qui nous porte en avant dans la vie.
L'homme, engourdi dans le plaisir, se réveille pour ainsi dire dans le
malheur; les plus vives jouissances morales sont toujours celles qui ont
été achetées par quelques peines. Sa joie enfin effleure agréablement;
mais le malheur nous blesse, et c'est des blessures du coeur qu'il sort
un baume qui les guérit.
On peut ajouter à cela que le besoin de se risquer est comme un noble
instinct qui se réfugie au fond de l'âme pour triompher de ses penchants
bas et égoïstes, qui, en rattachant l'homme à la terre, le rapetissent
toujours.
Après tant de motifs d'aimer sa vie errante, comment s'étonnerait-on que
les dangers qui l'accompagnent soient capables d'en dégoûter le marin?
Rien ne peut déprendre l'âme d'un mouvement qui fait sa vie. Le repos
qu'on substitue aux passions violentes n'est point un repos véritable;
c'est presque toujours un ennui profond. Aussi, le marin qui a quitté sa
profession n'existe-t-il plus que par le regret; dans sa vieillesse,
tourmenté du besoin de s'agiter encore, on dirait qu'il ne s'attache
plus à l'existence que par les souvenirs; le murmure étourdissant des
vagues plaît à son oreille; combien de fois, durant de longs jours, il
contemple, assis sur un rocher, la voile qui s'efface à l'horizon, ou la
mouette rapide qui rase de son blanc plumage l'écume éblouissante des
vagues! Son imagination s'élance avec le dernier rayon du soleil
couchant, et aborde avec lui sur les côtes de l'autre hémisphère; la vue
de la tempête elle-même ne peut l'arracher au spectacle des flots. Les
dangers qu'il a courus sont affaiblis par le souvenir; l'émotion
puissante qu'il éprouvait après les avoir affrontés est encore toute
vive dans son âme; et ces regrets si vifs, cette mélancolie rêveuse
attestent toujours qu'après avoir vécu d'une vie de son choix, il ne
fait plus désormais que traîner des jours inutiles sur un élément qui
n'est pas le sien.
Ce tableau fidèle des _sensations_ dans la vie maritime, tracé par un
des compatriotes de M. Corbière (Ed. RICHER), trouvait ici
naturellement sa place, et devait servir d'introduction à cet ouvrage.
Il resterait à traiter une double question déjà longuement débattue, et
qu'une nouvelle polémique ne ferait peut-être qu'embrouiller, c'est
celle-ci:
Existe-t-il une littérature maritime?
Quel est chez nous le créateur de cette littérature?
Il est incontestable que le premier qui écrivit la relation d'un
naufrage, d'une tempête, d'un accident de mer, fit de la littérature
maritime, si littérature maritime il y a, et le premier qui fit cela est
déjà bien loin de nous. Ainsi créa la _littérature militaire_, le
premier qui décrivit une bataille, une retraite, un campement, un
assaut. Or, voyez combien nous aurons de sortes de littérature, si nous
accolons ce nom à chacun des différents sujets sur lesquels peut
s'exercer la plume et l'esprit d'un littérateur? Nous croyons, nous, que
la littérature est une, et qu'elle enchaîne dans son cadre immense
toutes les créations de la pensée humaine.
Quant aux _scènes_ proprement dites de la _vie maritime_, nous avons la
conviction, et ce livre est la preuve, que M. Ed. Corbière est le
premier, en France, qui leur ait donné véritablement la forme
dramatique, et nous allons citer un fait: En 1829, il fut créé au Havre
un journal spécialement consacré aux grandes catastrophes dont la mer
est le théâtre. M. Corbière s'y essaya dans ce genre difficile:
littérateur, observateur et marin, il avait à offrir aux fondateurs de
ce recueil un triple gage de succès, et ce succès fut complet. _Le
Navigateur_ lui doit ses cinq années d'existence. Il se trouva des
imitateurs qui revendiquèrent hautement la priorité, on les laissa dire;
il eût été trop facile de leur prouver qu'ils n'avaient point _ouvert la
carrière_. Mais l'occasion se présente trop belle de les convaincre
d'assertions erronées, pour que nous la laissions échapper. Or, ce
livre, qui a pour titre _la Mer et les Marins_, contient en partie les
premiers essais de M. Corbière; c'est un fait que la justice d'abord et
la reconnaissance nous fait un devoir de proclamer.