NUITS D’ORIENT

--O ma Cléopâtre adorée, ma petite esclave, ma reine et ma sœur, surtout

ma sœur, pourquoi m’avez-vous reçu en le palais de votre poitrine? (Je

ne dis pas de votre cœur, car, depuis longtemps, votre poitrine est

vide; il n’y réside plus qu’un distributeur automatique de coups sourds,

de coups de couteau plongeant, soit en vous-même, soit en les autres.)

Pourquoi m’avez-vous laissé aller jusqu’aux mignonnes portes de vos

seins, toucher aux boutons luisants de ces portes, si vous n’aviez pas

l’intention d’ouvrir, et si vous ne désiriez permettre que l’effraction?

Il me paraît bien inutile de vous violer, je ne vous apprendrais rien.

Le viol est, en somme, le temps qu’un homme donne à une femme pour

penser à un autre, et, j’aimerais mieux, ayant le choix, vous voir

penser à moi durant qu’un autre vous violerait. Mais, pourquoi, sans me

repousser brutalement, vous raidissez-vous toute, dans mes bras, avec

une si muette dignité que je m’imagine, quelquefois, tenir bien plus un

sceptre qu’une femme? Si vous me haïssiez, vous ne seriez pas venue chez

moi! Et si vous m’aimiez, vous ne seriez pas tellement triste! Pourquoi

êtes-vous ici, mon Dieu?... Cléopâtre, _l’ancienne_, s’est prostituée

aux soldats-empereurs pour le plaisir de sentir, sous son pied nu,

rouler la perle du monde. (Et aussi pour un plaisir plus direct, moins

sous ses pieds!) Voilà que vous vous serez prostituée à moi pour

simplement dormir... Je ne vous ai pas offert de fortune, je ne vous ai

pas promis de bijou, pas même la perle du monde, et je ne vous aurai pas

donné de plaisir. Alors, pourquoi vous livrez-vous entièrement, dans un

sommeil sans rêves, ô ma coupe d’argent pâle où j’ai versé tout mon

rêve, et que je n’ose pas boire, tellement j’ai peur de n’y plus trouver

aucune ivresse!

Elle est là, étendue, comme morte, dans les coussins de faille jaune;

elle ne parle pas, respire à peine; elle a l’air de dormir en

s’enfonçant dans une autre chair, couleur d’orangé. Elle n’a qu’un

peignoir de tulle noir, un transparent peignoir de fille; et elle montre

sa poitrine, tout son torse où se soulèvent ses petites côtes, un peu

saillantes, glissant doucement sous les allées et venues de sa

respiration lente. On dirait, ses petites côtes un peu saillantes, les

plis onctueux d’une soie épaisse. On dirait qu’il n’y a rien entre le

tulle du peignoir et la faille des coussins!...

--Chérie, tu n’es pas malade? As-tu faim? As-tu soif? Veux-tu lire,

puisque tu aimes tant à paresser sur des livres que tu ne lis pas?

Veux-tu des bonbons, des fleurs, des jouets... la lune?

Ses cheveux noirs semblent ramener sur sa tête, en torsade funèbre, le

deuil de sa robe, et le bandeau d’ombre, avançant sur son front, son

bandeau royal, est plein de paillettes d’or. Elle a voulu de la poudre

d’or...

Ce mauvais goût, parce qu’un soir de carnaval on lui en avait jeté, et

qu’elle avait trouvé cela joli.

--Non, laisse-moi, j’ai sommeil.

Elle parle d’un ton bas qui fait mal tant il est résigné.

Elle étouffe, cette fille, pour ne pas pousser des cris injurieux.

Elle est chez moi depuis une semaine, et elle s’ennuie certainement.

A moins que dormir ne soit sa manière d’être heureuse.

Elle dort, elle s’éveille, boit, mange, et se rendort. Esclave,

vraiment, car elle ne sort jamais, elle est servie par moi qui suis bien

plus esclave qu’elle, puisque j’éprouve une volupté à contempler son

sommeil. Tout lui est indifférent. Elle ne rit ni ne pleure, elle bâille

un peu. Je suis en face d’un objet d’art, d’une statuette d’ivoire qu’un

caprice m’a fait voiler d’une écharpe funéraire, et je me demande si ce

n’est pas sur une tombe que je l’ai étendue pour mieux la regarder.

Je n’ai pas voulu qu’elle pût croire au paiement prochain de mon

hospitalité et j’ai mis la discrétion d’un verrou à sa porte.

Son appartement, deux chambres, communique avec le mien et il a sa

sortie particulière.

Mais elle n’en use pas. C’est une justice à lui rendre.

Elle se repose.

Ou elle attend...

Elle va quelquefois jusqu’à sa fenêtre guetter les passants, si rares,

dans ma rue, derrière un store grillagé de rubans comme un moucharabieh.

Vieille habitude.

Elle marche pieds nus, crispant ses ongles sur un tapis où ils entrent

comme des griffes nerveuses dans de la mousse, et elle fredonne de temps

à autre un air sourd ressemblant au fredon d’une grosse abeille captive.

Elle ne se plaint pas... oui, elle est peut-être heureuse, après tout.

Au-dessus d’elle, j’ai fait voûter les plafonds avec les plis, en forme

de tente, de la faille jaune. On dirait que le soleil égyptien meurt,

sur nos murailles, en longs rayons s’évanouissant.

La chaleur est suffocante, dans cette étroite prison, car nous sommes en

juillet et nous avons _des raisons_ pour ne pas ouvrir nos fenêtres.

Profitant de la chaleur, la petite esclave d’orient erre nue sous sa

robe de tulle, sans vouloir admettre l’usage de la chemise; pas plus, du

reste, qu’elle ne veut admettre le pain comme normal compagnon de la

viande.

Elle mange toujours des biftecks absolument crus, et elle mêle du cognac

à du Porto pour étendre la saveur d’un muscat imaginaire.

Elle erre nue, elle a raison, elle est bien faite, à la fois si frêle et

si forte qu’elle évoque un peu la silhouette d’un garçon de quinze ans,

une bizarre idole androgyne, jadis coupable d’avoir suscité des cultes

pervers et, aujourd’hui, châtrée, épilée, maudite, _enchantée_... et

enchantant ses adorateurs. Une forme de fantôme, un corps de reine

momifié dont les alchimistes de notre époque ont, du bout de leurs

pinces profanes, métallisé le sexe.

Pauvre petite esclave d’orient... qui regrette, sans doute, les

vigoureux matelots nègres des bords du Nil!

Je ne suis nullement ému par le ridicule de ma... de notre situation. Je

vais même avouer que je me trouve, de mon côté, très heureux,

abominablement heureux. Don Juan agonise en la douleur de ne pas être

aimé. Pour la première fois, il entrevoit l’impossible, et cela le rend

fier d’une douleur jusqu’alors non ressentie, mais plus féconde en

voluptés qu’aucune satisfaction d’amour-propre. Je dois arriver au point

de paroxysme si vanté par Jules Hector. Je n’ai plus qu’à fermer les

yeux et à frotter légèrement mes paupières pour obtenir tous les

spasmes. Toucher le fond du désir par l’excessive possession est un

tort; il faut y aller par la seule puissance d’un refus perpétuel. Or la

volonté physique est peu de chose vis-à-vis d’une fille qui, selon

l’expression du policier, abattrait ses douze types en une seule nuit.

Que ce soit _le tigre_ ou moi qu’elle aime, nous ne l’aurons jamais

entièrement.

Il faut avoir le courage d’attendre.

Surtout quand ce courage est l’égoïsme du plaisir.

Elle est féroce.

Je serai plus féroce encore, et si elle s’en va, lasse d’espérer mieux,

je garderai d’elle, la prostituée immonde, le souvenir exquis des roses

blanches de sa peau.

Je vais souvent voir mes jeunes amies, Mme Saint-Clair, Mme Noisey, et,

par un nouvel équilibre des lois sociales, c’est la bourgeoise artiste

et la bourgeoise mariée qui font le métier des filles, tandis que la

fille est en train d’oublier, ô sommeil sans rêve, qu’elle n’est plus

tout à fait une vierge.

Ces dames sont tristes. Aujourd’hui, elles ont pleuré sur moi, qui me

suis laissé aller à la dérive de leurs larmes, parce que j’ai des

secrets pour elles et que cela se voit bien.

Elles sont touchantes et folles, surtout très voraces; elles finiront

par me rendre plus chaste que Mlle Léonie.

Mon Dieu, qu’on s’amuse bêtement dans la vie dès qu’on cesse de faire de

la littérature!

Et mes amis, mes camarades, sont maussades parce que j’ai muré ma porte.

Andrel prétend que j’élève un singe.

Massouard grogne, regrettant la chartreuse verte.

Et Jules Hector se réserve en des opinions prudentes.

Cependant, je voudrais bien montrer mon objet d’art à ce dernier. Je

n’ai pas peur de Jules Hector qui pense _aux Javanaises_.

En tous les cas, la police nous oublie, et je ne reçois pas la visite

des clients.

Nous pouvons dormir tranquilles.

Nous dormons...

--Reine, qu’est-ce que tu as, ce soir? tu es malade?

--Mais non, j’ai sommeil.

--Toujours?

Elle s’est levée, sur son coude, et me regarde fixement.

Sa bouche est rouge, luisante comme tous les piments; elle a pris, sous

le fard, le teint cuivré des véritables orientales qu’on dirait frottées

d’or ou de safran. Ses yeux longs tiennent toute la largeur de sa face,

comme des sangsues gonflées d’un poison noir, et son profil est si pur,

cependant, si arrêté en relief de médaille, que je ne peux pas

m’empêcher de l’admirer. Je suis ensorcelé par ce profil de vieille

reine méchante... car elle a tantôt l’aspect d’une vieille reine, et

tantôt la jeunesse, bien spéciale, d’une toute jeune fille sortie des

marchés du Caire, déjà souillée furieusement par ses vendeurs.

--Oui, tu as l’air d’une médaille, ai-je pensé tout haut.

Elle a paru réfléchir répétant, en écho:

--L’air d’une médaille... _toi aussi_.

En passant son index, lentement, sur mon profil à moi.

C’est la première fois qu’elle me dit quelque chose.

Est-ce qu’elle se réveillerait, enfin?

Je me mets à genoux et je la garde bien serrée contre moi pour que ses

idées ne s’échappent plus.

Elle jette ses mots comme des cailloux inutiles dans une eau profonde,

et cela me navre.

--Explique-toi, chérie; où as-tu vu des médailles?

--Donne de la chartreuse.

Elle boit la chartreuse verte de mes amis du vendredi, et elle en boit

trois fois plus qu’eux trois réunis, mais elle cause moins.

Elle a trouvé un gobelet de vermeil sur une de mes étagères, et s’en

sert pour que je ne juge pas des proportions.

Quand elle a fini, j’essuie ses lèvres, si elle daigne les tendre aux

miennes, sauvage liqueur qui fermente en mon cerveau et me fait tituber

dans les rues de Paris au sortir de mon orient mystérieux.

Je tomberai, un jour, consumé par ma passion pour cet étrange alcool, et

personne ne saura pourquoi.

Morphine, éther, haschich ou opium, je verse tout sur la coupe de corail

de ses lèvres mortes, et cela fait beaucoup de poisons en un seul.

Elle retombe dans les coussins et elle joue avec son pied. Elle est si

souple qu’on peut la tenir toute ployée entre ses bras comme un morceau

de satin, et elle prend, tout-à-coup, la rigidité et la froideur d’un

morceau d’ivoire. Elle devient un objet chinois curieusement poli, comme

un objet chinois qui sent le vétiver, la poussière, le musc, le santal,

les roses blanches, les roses mortes, et elle ne se parfume point.

Elle sent aussi... la sève humaine que tous les hommes lui ont donnée

pour s’en vernir affreusement, et elle en est plus brillante, plus objet

d’art, plus morte.

--Oui, la médaille... (Elle s’étire, la bouche et le geste énervés.) Tu

sais que je suis d’Auvergne? C’est là que j’étais chez des parents

nourriciers, dans la montagne, oui, une grande plaine _sur une

montagne_.

--Voyons, Reine, tu dis des bêtises. Une plaine sur une montagne? Elle

est saoule, la petite Cléopâtre. Tu ferais mieux de m’embrasser.

Elle bâille.

--Ce que tu es collant, tout de même!

--Ah!... Explique la médaille ou embrasse-moi. Je te promets une parure

de sequins très faux, en cuivre d’orient, si tu m’expliques.

Ses yeux s’allument.

--Tu as de la veine! J’ai justement envie de ça depuis que j’ai vu le

collier de la belle Féridjé de la foire aux pains d’épices...

Je pouffe.

--J’en étais sûr! Quand il s’agit de poudre d’or ou de sequins faux,

elle marche, la petite peau-rouge. On t’aura toujours pour des

verroteries ou... un coup de couteau. Mais on ne reçoit guère que du

toc, en échange. Embrasse-moi d’abord.

--Je ne sais pas embrasser... ça m’ennuie. Si tu savais ce que ça me

_rase_.

--Oui, je connais l’histoire... tu es vierge.

Elle m’embrasse comme un oiseau méchant flanquerait son bec dans une

écorce d’arbre.

Elle oublie le métier, complètement.

--Mieux que ça, dis?

C’est l’enfouissement de tout mon être, cette fille, dans un marécage où

des monstres me regardent expirer avec des yeux troubles.

--... Une plaine qui serait sur une montagne. Non. Je ne me trompe pas,

mon petit homme, et je ne suis pas saoule, parce que je ne me saoule

jamais. Une plaine qu’on appelait le plat... le plat... le plateau de

Gergovie.

J’ignore ce qu’elle veut dire et j’ai un singulier frisson.

--Le plateau de Gergovie? Tu as raison, c’est bien en Auvergne, ce

pays-là, et si tu savais ton histoire de France...

--Voilà, je me rappelle pas très bien. J’étais gosse, tu comprends? Je

vois une chambre où des oignons séchaient au plafond. Je me cachais pour

en voler, quand j’avais faim de ça... j’aime beaucoup les oignons crus.

Dans cette chambre, il y avait une armoire à linge, et dans l’armoire,

un tiroir plein de médailles, des espèces de sous tout rouillés. On ne

voyait rien dessus... (Elle s’anime.) Mais il y avait une médaille très

grosse, aussi grosse qu’un oignon coupé, une belle en argent, pas

rouillée parce qu’on l’avait nettoyée avec du sable. Il faut te dire

qu’on trouve de ces affaires-là en labourant dans mon pays. Oui, mon

vieux, je t’assure...

--Et cette médaille en argent?...

Je parle tout bas pour ne pas faire s’envoler son souvenir.

--Sur cette grande médaille en argent, il y avait une tête d’empereur.

Pas Napoléon, l’_autre_, et c’est à l’_autre_ que tu ressembles. Tiens,

en touchant, j’ai tout-à-fait l’idée de la médaille...

--Le profil de César! Vous me flattez, ma reine.

Seulement, au lieu de rire, j’ai peur.

Je suis tellement pris aux moelles par cette femme, que j’en deviens

superstitieux. Je regarde, effaré, derrière moi, et je finis par croire

qu’il plane des choses surnaturelles.

En réalité, elle est très grise, je pense.

Jamais elle ne m’aura parlé si longtemps sans émailler son discours

d’une ou de plusieurs obscénités.

Je suis heureux.

--Dis donc, ce ne serait pas déjà trop mal de marcher sérieusement pour

César.

Elle rêve.

--César... c’est un nom de chien.

Elle se rendort, boudeuse.

Je la regarde dormir et je n’ose remuer mon bras.

Toi, ce que tu te moques de mon empire!

Il faudrait...

Non, il faudrait _le tigre_, n’insistons pas.

Je suis le jouet de la reine, un bouffon d’une espèce bien rare; celui

qui n’exploite pas sa situation de bouffon.

Quand elle se réveillera, elle me demandera de lui raconter des

histoires, à mon tour; elle aime à m’entendre causer comme le serpent

aime la musique. Elle n’y comprend rien; seulement, cela l’étonne et la

charme, la prédispose à de meilleurs sommeils.

Et nous ne pouvons pas sortir ensemble.

Nous ne pouvons pas aller à la campagne, comme tout le monde.

Nous ne pouvons pas ouvrir nos fenêtres pour jouir des vrais couchers de

soleil.

La nature nous est interdite.

Nous demeurons enchaînés l’un à l’autre, comme deux bêtes.

--Je t’adore...

Sa tête est penchée, ses yeux sont clos, sa bouche respire à peine. Elle

est très calme... _c’est une heure unique dans sa vie..._ et là, au coin

de sa bouche dure, impassible, si méprisante, il y a un petit

frisson--oh! presque rien--de l’eau qui se riderait sous le remous d’un

très petit poisson rouge, sa langue, qu’elle laisse tout au bord de ses

lèvres.

Ainsi les chattes s’assoupissant après avoir bu.

Elle boira tout le sang de mon cœur.

Elle dort vraiment. Elle est si lasse de mes tortures.

Que faut-il faire? Cette fille ne me dira plus ce qu’elle rêve. Elle est

retournée ailleurs. Je ne sais plus où elle est!

Aujourd’hui, Jules Hector est venu pour la voir. Il est entré dans mon

bureau et m’a dit, causant bas comme dans une chambre de malade:

--Rogès, vous allez me faire le plaisir de prendre l’air. Vous êtes

pâle, et vous avez la fièvre. C’est idiot.

--Non. Je crains qu’elle ne s’en aille durant mon absence. Je n’ose plus

la quitter. Elle s’en ira ou... me ramènera des hommes.

Jules Hector sourit, imperceptiblement.

--Vous ne pouvez pas vous rendre compte...

--Si, je me rends très bien compte; vous aimez. Enfin, voyons toujours

l’idole. Elle en est peut-être digne. Je vous le souhaite.

Je suis allé chercher Reine. Elle lisait, les yeux fermés, en bâillant.

--Un de tes amis, le type?

--Oui, un Monsieur grave. Sois gentille.

--Est-ce qu’il faut que je marche avec lui?

Elle trouverait cela tout simple, je crois. Un de plus, un de moins...

Je l’ai ramenée dans sa robe transparente de déesse de l’illusion, ma

petite idole en deuil, je l’ai priée seulement de ne point parler.

Elle avait, au cou, un collier d’ambre comme en ont les enfants en

nourrice, et ses cheveux se dressaient sur sa tête, tordus selon

l’actuelle mode ignoble des femmes des boulevards extérieurs, en un

monstrueux phallus d’ébène. Elle ne veut pas abandonner cette coiffure,

pas plus que le fameux peignoir transparent, et le bandeau royal

subsiste, sous le phallus, comme une nuée ténébreuse d’orage d’où il

sortirait plus sinistre.

Elle s’est présentée à Jules Hector, la taille droite, les seins

dressés, crevant le tulle et ses yeux dardés de fureur. Elle a

conscience d’une injure, mais ne sait pas bien quelle injure.

Hector l’a regardée, très respectueusement.

Puis il s’est tourné vers moi et d’une voix nette, cassante:

--Il faut épouser Madame.

Est-ce une ironie ou une pensée jaillie spontanément de son admiration?

Elle n’a pas ri et n’a même pas daigné hausser les épaules, selon sa

coutume.

--Tu peux t’en aller, chérie. Va dormir.

Elle est partie tout de suite, traînant ses voiles funèbres sans un mot.

--Mon pauvre Rogès, m’a dit Jules Hector, vous êtes fichu car... vous ne

l’épouserez pas... cette fille n’est pas à vous, ne sera jamais

entièrement à vous.

--Je sais. Je l’aime... trop.

--Vous êtes devant un mur. Espérons qu’il se passera quelque chose

derrière ce mur.

Mes amies sont venues aussi la voir toutes les deux. Mais je ne les en

avais pas priées.

Elles sont venues, puis sont reparties, scandalisées énormément.

Une idée folle en les voyant:

--Vous me dites que je ne vous aime plus. Si... je vous aime encore dans

une troisième qu’il vous faut aimer autant que moi.

La Saint-Clair s’est formalisée la première:

--Nous ne pouvons consentir à cela, mon cher Louis, parce que nous ne

sommes pas aussi dépravées que vous. Julia est mon amie, c’est vrai,

mais je tolère ses exagérations sentimentales pour lui éviter de

fâcheuses liaisons. Une troisième, dans notre alliance, ce serait _du

vice_.

Et la seconde s’est écriée, blanche de colère:

--Le bruit court que tu élèves un singe! Est-ce que tu nous prends pour

des guenons, par hasard?

Je leur ai montré mon singe.

Je n’ai pas fait venir Cléopâtre. Je les ai toutes deux introduites dans

l’antre sacré.

Reine s’est éveillée, a mis la main sur ses yeux pour mieux regarder les

jeunes femmes, subitement tremblantes.

--Ce sont mes amies, Reine, d’une façon ou d’une autre, je te les offre.

Je suis certain qu’elles seront heureuses de t’apprendre l’amour.

Cléopâtre ne s’est point émue:

--Moi, j’aime pas les femmes, tu es maboul! (Et en se tournant du côté

du mur pour leur exhiber ce qu’elle a certainement de plus admirable,

deux globes d’ivoire un peu plus gros et plus rond que les deux sphères

de ses seins, elle a murmuré:) Oh! là! là! Ces dindes!

Je n’ai pu retenir ces dames qui se sont sauvées en poussant des cris

assez semblables aux gloussements des volatiles évoqués par la reine

d’Égypte.

Je ne chercherai point à les retenir. Elles me vitrioleraient, car elles

en ont vu suffisamment pour établir des comparaisons humiliantes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il est minuit. Je ne dors pas. Je suis dans mon lit comme le prisonnier

qui attend un arrêt.

Elle est fâchée.

Elle n’a pas voulu de mes baisers, ce soir, avant de tirer son verrou.

Elle a dû souffrir, peut-être cruellement.

Comme c’est une sorte de créature végétant au lieu de vivre, un animal

qui serait une fleur (oh! une fleur très vénéneuse), elle ne peut pas se

plaindre, elle ne sait pas se plaindre.

Elle est la mystérieuse idole portant, brodé sur ses voiles, l’emblème

de l’Éros captif, le phallus enchaîné à la terre Isis. Elle est

l’abominable charmeuse qui ne peut se soustraire elle-même au charme

maudit, et il faut qu’on la désenchante.

Puis-je la désenchanter?

Pauvre Don Juan sans force, presque sans croyance. Je n’ai plus ma belle

confiance de jadis. Je ne suis plus César, et j’ai perdu la bataille.

J’ai voulu trop aimer, je me suis grisé de mon amour, et mes pas sont

incertains. Je touche à une précoce vieillesse. J’ai souffert, j’ai

heurté la mort. Il n’y a rien de plus anéantissant que cette pensée

qu’on ne plaît pas, et je me découvre tous les défauts physiques, je

crois que je suis laid, vieux ou usé, maussade, railleur. Elle déteste

mes plaisanteries.

Comment est le tigre, lui?

Il est, simplement.

Moi, je ne suis pas.

J’ai cessé d’être le jour où, devant cette fille, la réalité, j’ai

choisi le rêve.

J’ai désiré cette épreuve, je suis récompensé de ma patience, puisque je

me dégage peu à peu du lien charnel; mais je suis puni parce qu’elle

s’éloigne de plus en plus de ma chair.

Ah! si j’avais su!... Comme j’aurais joyeusement partagé la misère et

les hontes de son sexe.

Je n’ai pas eu le courage d’aimer, d’abord.

On ne peut plus aimer après.

Une heure existe, durant quelle heure il ne faut pas contrarier les

destins.

... J’entends du bruit, un petit bruit de robe frôlante. Mon Dieu, c’est

elle! Et je me dresse du fond de mon lit, pauvre Lazare qui ressuscite;

j’écoute.

Non, plus rien.

Pourtant si... on écarte une draperie et voilà une lumière qui pâlit le

plancher, sa lampe.

--Reine!

J’ouvre les bras. Elle entre de son pas souple, muet, elle a mis le

costume de notre belle journée de campagne. Elle a dépouillé sa livrée

d’esclave orientale, sa robe transparente lui permettant les poses

cyniques et les phrases qui font frémir. Elle est en jeune femme

d’occident, toute simple, toute enfantine, ses yeux sont plus doux et

ses lèvres moins rouges.

Elle va me dire:

--En effet. Pourquoi n’épouserais-tu pas ta sœur, la reine, toi mon

frère, le roi? Il faut sauver la maudite en la gardant éternellement sur

ton cœur.

Ce serait fou. Cependant, l’honneur est une beauté généralement

déchue... comme elle.

--Reine! Reine! Il y a quelque chose?

Elle s’assied sur le bord de mon lit, en tenant haut sa lampe.

--Il n’y a rien. Je m’en vais.

Et le pauvre Lazare ressuscité par sa présence bénie, se sent mourir

encore de sa présence maudite.

C’est le coup de couteau final.

--Pourquoi t’en vas-tu? Que t’ai-je fait, Reine? Tu m’en veux de l’ami

et des femmes? J’ai eu tort de te montrer aux gens, mais tu es si belle.

Ma petite Reine, tu ne vas pas t’en aller, ce serait un crime.

--Non, je ne t’en veux pas pour le type et pour les femmes. Tu es...

maboul. Pas ta faute. (Elle caresse doucement ma poitrine, et je ne l’ai

jamais sentie si douce. Mon Dieu, comme elle me fait mal!) Je suis

obligée de partir. Voyons, du courage, mon petit homme. _L’autre est

sorti de prison._ Tu comprends bien?

Je retombe, le front caché dans mon oreiller.

Oui, je comprends bien. J’avais déjà très bien compris plusieurs fois.

Je ne voulais pas le croire. J’espérais toujours... le vaincre.

--Oh! Reine, est-ce que tu reviendras? Au moins, ne m’abandonne pas

complètement.

Elle me regarde, ses yeux sont fixes, de nouveau, très durs. On dirait

qu’elle ne me voit plus du tout.

--Pauvre petit homme, ça me fait tant de peine... tant de peine.

On ne sait pas si elle parle de lui ou de moi.

--As-tu besoin d’argent, dis?

--J’en ai bien de trop... et il y a le turbin.

--Reine... tais-toi... Je te supplie de te taire.

Je pleure.

Je n’ose plus ni la retenir, ni la chasser, ni la toucher.

Je n’ai pas de volonté devant elle.

Elle me caresse toujours la poitrine, puis se recule; je sens ses yeux

fixes brûler mon pauvre cœur, mis à nu.

Elle s’en va!

Je relève la tête, horrifié.

Sur le seuil, elle s’arrête, s’appuie contre la porte; j’entends comme

un petit bruit d’aile, sa jupe qui frôle... Elle est partie.

Je ne dois pas la retenir, elle reviendra. Elle reviendra parce qu’elle

a hésité, là, sur le seuil de ma chambre. Je l’ai bien vu, dans cette

ombre... ses yeux n’étaient plus si durs... à moins que le reflet de sa

lampe... oui... peut-être, seulement, le reflet...

Elle n’est pas revenue.

Et je suis resté seul, essayant de faire un peu d’art pour me guérir

d’elle, un peu d’art avec toute ma douleur.

_O nuits d’orient!... nuits d’orient!..._

L'heure sexuelle · 第 34 / 35 题