LE GESTE DE BEAUTÉ

Je l’ai suivie.

Selon sa promesse, c’était à deux pas. Une rue mal pavée dégorgeant des

ruisseaux cyniques sur la bourgeoise propreté du boulevard. Elle a

ouvert, dans un angle obscur de cette rue où miaulaient des chats

tristes, une espèce de porte de cave avec une clé qui n’entrait pas

bien. Une chandelle,--il y a donc encore des chandelles?--achevait de

pleurer son suif sur le mur, une chandelle collée d’un coup de pouce

formidable. (Je ne pourrai jamais coller une chandelle comme cela le

long d’un mur! je reste stupéfait d’avoir vu ce simple tour de force et

je n’ai pas osé demander qui...) Un escalier en échelle de meunier, du

vieux bois s’effritant, m’a conduit dans sa chambre.

Là, je me suis senti ridicule.

Je n’aime pas les filles, ni celles de Bullier, quelquefois jeunes, ni

celles de l’Américain, vieilles souvent et plus ruineuses que les

célébrités de meilleures marques. J’ai le dégoût des technicités du

métier, n’en ayant pas besoin. Mon adolescence s’est roulée en des jupes

de femmes honnêtes où elle a pris l’appétit de la passion. J’ai connu

des créatures si chastes que j’en suis devenu pervers à moi tout seul.

N’ayant fait ni droit ni médecine, mais simplement beaucoup d’amour dans

mes livres, j’ai toujours eu les mondaines et les actrices que j’ai

désirées. Je ne crois pas aux voluptés savantes, je crois aux voluptés

ressenties. J’ai toujours tant donné que l’on m’a toujours un peu rendu.

J’ai rencontré quelques bonnes filles parmi le peuple des cabinets

particuliers, mais on n’a risqué, ensemble, que des camaraderies.

Celle qui eut ma virginité d’homme, une fort proche parente, mit à ce

geste de nobles gants... Pourtant, ce ne fut pas le geste de beauté. Je

n’ai pas connu de femme ayant l’à-propos du geste. Elles arrivent ou

trop tôt ou trop tard. Celle-là m’enseignait, en même temps, ma religion

(je suis catholique) et ne m’a guéri... que de sa ferveur.

La fille au corsage rutilant allume une lampe. La chambre s’éclaire.

Cette fois, une lumière discrète, un abat-jour de soie jaune. Les murs

blanchis, et les meubles, en _pitchpin_, prennent des tons d’ivoire

ancien.

De mon aventure, déshonorante à mon point de vue, _et c’est assez_, il

ne peut surgir qu’un ennui, des fatigues, aussi le panache Montépin d’un

revolver braqué, par l’écraseur de chandelle, sur le Monsieur possédant

un collet de fourrure. J’ai l’envie traître de casser la lampe de cette

vierge folle et de fuir. Je suis exactement dans l’état d’un personnage

qui fait une visite de jour de l’an à la meilleure amie de sa mère et

qui s’aperçoit qu’il a oublié la poche de bonbons. Il faut que j’en

finisse ou je vais être odieux.

Elle s’est retournée, demeure immobile, silencieuse, dardant ses

prunelles fixes. La lumière jaillit certainement du blanc ivoirin de ses

yeux, et c’est ce rayon qui éclaire tout, le contraste de ce blanc avec

ce noir intense. Elle va parler. Il faut que je l’empêche de parler.

Ai-je, oui ou non, le droit de ne désirer que les yeux de cette fille?

Clore sa bouche, tout de suite...

Si ce que j’appellerais la force _donjuanique_ existe, il faut que cette

fille sache quel genre d’ivresse m’amène ici, et s’il est nécessaire de

pousser le ridicule jusqu’au crime, je me sens capable de l’étrangler

pour l’empêcher de parler. Je ne tiens pas essentiellement à ce que ce

soit moi qui crève de l’aventure.

Dans quel singulier esprit j’envisage les choses! Je ne suis plus maître

de mes nerfs. Je tremble, je n’ai pas froid (il y a du feu). J’ai mis

mes ongles dans mes paumes. Mon pardessus me gêne et je n’ose pas

l’ôter. Si nous étions trois, je serais tranquille. J’ai envie de tuer.

Cela dure une minute.

Elle vient à moi, sans parler, m’ôte mon pardessus, sans sourire.

Ah! non! Mille fois non, je ne veux pas de la reine Cléopâtre pour

servante!

Et c’est moi qui parle. Qu’est-ce que je dis? je n’en sais rien. Je me

crois en face d’Andrel discutant la valeur du système, en amour.

Elle m’écoute avec une bienveillance insultante. Je lui semble de plus

en plus ivre. Comme je la supplie de se taire, elle se tait, me

regardant fixement, la tête droite. Son fameux corsage me donne des

distractions. Y aurait-il vraiment des dents d’ours? Et des coquillages?

On le jurerait! Au centre de ce dessin de peau-rouge il y a le cœur, le

petit cœur bleuâtre serti de flèches d’argent. Je passe doucement mon

index dessus. Je suis comme quelqu’un qui pousse, avec précaution, un

jeton sur un damier. Elle accompagne mon doigt et enlève une à une les

agrafes. Le corsage tombe, la tente de peau-rouge se replie des deux

côtés, et la sauvagesse apparaît.

J’ai, en dépit de mes raisonnements intérieurs, mis mon bras autour de

sa taille. Elle est toute contre moi, la tête s’incline, ses paupières

se baissent. Elle ne rit pas.

Je suis inquiet. Il m’est impossible, encore maintenant, de m’expliquer

pourquoi. Je me rends compte que ce que je vois est naturel, mais je

n’en suis pas bien sûr.

Elle est maigre, peut avoir vingt-trois ans, ou moins. Son épiderme est

d’une finesse extrême, d’une transparence d’ivoire. Elle est blanche à

la manière d’un objet chinois. Je voudrais d’autres comparaisons, je

n’en _réussirais_ aucune. Un objet chinois poli par des caresses

effroyables. Les seins, très petits, un peu rentrés, ont un pli de satin

qui baigne mes regards dans du lait. (Mon étoile coule-t-elle un nouveau

rayon jusqu’à moi?) La taille est mince, fuyante, une taille de gamine

dressée pour sauter le ruisseau. On voit les côtes, un peu, sous la

chair. Le bras est merveilleusement attaché, ferme, et l’épaule fuit

comme une onde. Du creux de l’estomac au menton, c’est une enfant

triste, anguleuse, souffrante et jolie. Du menton aux cheveux, c’est

toute la royauté d’une vieille reine cruelle qui revient de l’exil. Le

fard ne dissimule pas le ton d’ivoire mort du teint, le bistre ajouté

des yeux ne leur ajoute pas d’ombre, et entre les dents aiguës brille

comme du sang sa lèvre qu’elle ronge impatientée.

--... Il faut me laisser dire, vois-tu, car je suis le plus doux de tous

les hommes. Je n’ai jamais pu avouer ces choses aux autres femmes qui

abuseraient de ma faiblesse. Je me confie à toi que j’ignore. Je me suis

gardé de tes... sœurs, ne leur donnant que le moins bon de ma personne.

Je les aime toutes ici, en une qui a tes yeux. Elle est morte, j’ai mis

des siècles à devenir fou et je n’exige pas que ma folie soit

contagieuse. Je t’ai rencontrée... je suis heureux de t’avoir vue. Non,

pas les petites cuisines... il y manquerait le piment, le seul piment de

ma foi ou de la tienne. Nous ne pouvons pas nous aimer. On ne remonte

pas les marches du trône quand on est descendu jusqu’où tu es! je suis

venu ici pour coucher avec tes yeux... Suppose un voyageur qui aurait la

science de voir par tes prunelles noires la prostitution du monde

entier. Oh! tes yeux! Ne baisse pas ainsi les paupières: on dirait des

jupes qui tombent! Tes yeux divins et sacrilèges, tes yeux qui sont

grands comme des alcôves tendues de tout le velours des nuits de

passion. Quelqu’un t’a-t-il dit que tu avais des yeux? Quelqu’un

t’a-t-il dit que tu étais la reine? Mais, j’y pense: as-tu faim?

Les yeux se rouvrent, immenses, effarés, colères, superbes. La bouche

frémit.

--Tais-toi! Tais-toi! Un louis pour ne rien dire! Tous les louis que tu

voudras à la condition que tu ne prononceras plus un mot. J’en ai trop

entendu, là-bas, sur le boulevard. Remets ce corsage. Il m’amuse; ce

dessin naïf imitant la cuirasse, sa cuirasse bossuée de gemmes

précieuses et reproduisant les hiéroglyphes sacrés me fait plaisir à

toucher. Tu ne sais pas ce que tu as sur la poitrine. Tu portes les

décorations de l’Éros antique, de l’Éros égyptien au monstrueux phallus

doré, à la gorge de bayadère. Et puis, regarde-moi encore de tout tes

yeux. Je ne te ferai point de mal. Pour la première fois et, sans doute,

la dernière, un homme t’aura respectée. C’est un genre de honte que je

veux te faire boire jusqu’à t’en griser. Comprends-tu le français,

étrange fille?

Grâce à son habitude de la soumission, elle ne répond pas. Elle a

compris: plus elle se taira et plus elle ensorcellera _le client_.

J’ai la sensation de tenir serrée contre moi une bête rare et féroce de

qui je ne peux attendre que des morsures si elle ouvre la bouche.

Serrée... et si loin que nous ne pouvons plus mesurer nos terreurs

mutuelles.

Je m’amuse. Elle s’ennuie. Je l’empêche de parler. Elle m’empêche d’agir

et de notre silence, quand je me tais à mon tour, monte tout le

désespoir de ne pas nous entendre. C’est intolérable. Je la contemple

éperdument, je la respire, je la bois, c’est moi qui finis par me griser

pour de bon.

Oh! le masque de Cléopâtre derrière lequel me guettent les véritables

yeux de la véritable reine! Ce nez droit, court, cette bouche sévère et

dure, bouche royale qui ordonne ingénument sans savoir qu’on peut prier.

Des générations d’hommes ont agonisé sur cette bouche sans en obtenir

l’aveu du plaisir. Est-ce bien sur elle qu’on a coupé des têtes qui

l’ont rougie de tout le sang du dernier spasme? Et eut-elle jamais du

plaisir cette bouche volontaire, frémissante de la seule passion de

vaincre ou de tuer, douloureuse à force d’avoir sucé la vie et la

douleur des créatures... _et pure entre toutes parce qu’elle s’ignore_.

La voici, ma Cléopâtre d’ivoire, frêle et puissante de toute la force

aveugle des morts, point dénaturée par les afflux de sève ou la tension

des nerfs. Elle est l’unique, l’objet d’art splendide enfoui sous le

fumier et plus rayonnant d’être immonde.

Je l’aime.

--Je t’aime, entends-tu? je t’ordonne de me répondre, à présent.

Elle lève les yeux.

--Tout ça c’est du chiqué, murmure-t-elle un peu bâillante. Moi, j’ai

sommeil. Il est trois heures du matin. Alors, quoi? Fous le camp ou

casque. J’en ai plein le dos de tes histoires. Tu es maboul.

Mais en disant ces mots, inouïs dans sa bouche de reine, ses yeux, ses

yeux tristes ont proféré d’autres paroles. Un effort de l’esprit

veillant sur elle a dénoué les liens mystérieux qui garrottent sa

souveraineté. Ses yeux ont eu la mélancolie de l’exil et elle détourne

la tête, la bouche mordue, révoltée à la fois contre elle et contre moi

qui me suis permis de lui rappeler sa gloire. Je n’ai jamais éprouvé

rien de pareil. Je devrais rire aux larmes, j’ai presque le désir de

pleurer jusqu’au rire de la folie. Je tiens toujours ce corps souple qui

se détourne et je n’ai jamais eu tant de joie à enlacer la taille de Mme

Saint-Clair qui est une blonde, très élégante de forme, plus ample et

plus moelleuse, ni à respirer les cheveux de la charmante Julia Noisey,

une toison brune, frisée, toujours imprégnée de parfums excitants.

Les cheveux de cette fille sont noirs, fins, tordus et ramenés en un

bandeau large, avançant sur le front: c’est le bandeau des impératrices

et il sent seulement la poussière.

Elle ajoute, fatiguée:

--Je ressemble donc à quelqu’un de mort? Tu en as une santé de vous

raconter ça. Une _ancienne_ ou ta légitime? Non! quel type! Où est ton

argent?

--Tu ne ressembles à personne. Voici mon porte-monnaie et prends

toi-même. Je regrette de ne pas posséder une pièce antique à ton

effigie. Ce serait mieux. Glisser ta couronne dans tes bas... un rêve!

Puisque tu as sommeil, je vais me retirer. Adieu, chérie! Tu es une

chimère; demain, en plein soleil, tu n’existeras plus et je ne te

reconnaîtrai pas si je frôle tes jupes.

J’embrasse longuement ses paupières. Elles sont douces et agitées comme

de petites souris. Elle s’est redressée, essayant de saisir, dans mon

langage _barbare_, ce qui la concerne directement. Je suis certain que

ce qu’elle va dire sera mon arrêt.

--Demain, mon vieux, il fera jour et toi tu pourras te fouiller... j’ai

pas besoin de _marcher_ avec les mabouls pour manger à ma faim.

--Je ne suis pas fou, chérie. Je te vois seulement telle que tu es. Si

nous pouvions tous nous _reconnaître_ en nous abordant, nous serions

tous beaucoup plus heureux.

--Tu me vois comme l’ancienne?

--Oui...

--Une femme chic?

--La reine Cléopâtre.

--C’est crevant... je ressemble à Cléo, moi?

--Non, tu n’as qu’un bandeau et elle en a deux... parce qu’elle est

esclave.

--Si je te prends le demi-louis, est-ce que tu te fâcheras?... Moi ça

m’embête de faire un type qui ne veut pas que je marche. Est-ce que tu

es de la police?

--Prends le louis tout entier. Je ne me fâcherai point, mon pauvre

amour. Nous nous parlons chacun du haut d’une montagne et c’est étonnant

comme nos voix sont sourdes; elles résonnent en nous-mêmes et reviennent

nous frapper au cœur. Cela t’amuserait... de marcher?

Elle me regarde fixement, toujours sans rire.

--Ça ne m’amuse pas du tout. Vaut mieux dormir... ce serait... que

j’aime à payer en nature, t’as compris?

--Admirablement. Tu es honnête.

Elle ricane. Un rire sinistre qui la rend encore plus belle et plus

horrible.

--Et puis... je te ferais un joli cadeau... ça je t’en réponds...

Je suis terrifié à l’idée qu’elle va recommencer la litanie du

boulevard, toutes les propositions de la Saint-Jean.

--Tais-toi, je t’en prie, et donne-moi tes lèvres... closes.

Elle est debout, dans la lueur sulfureuse de sa lampe, et elle a je ne

sais quoi de furieusement méchant au fond des prunelles.

J’ai énervé la panthère et sa griffe royale va me marquer au front.

Tout d’un coup je songe que je suis idiot, non plus seulement ridicule,

mais embêtant.

Que ce soit ma chimère ou une pauvre pierreuse, je n’ai pas le droit

d’être dédaigneux.

Je suis sur la pente de toutes les sottises. Je n’ai pas le désir

charnel de cette fille qui semble m’avoir _enchanté_, mais je vais être

poli. Ce ne sera pas, je crois, très difficile.

Elle ricane toujours.

Je m’avance les bras tendus, les mains folles.

Elle cesse de rire, ses yeux brillent et, brusquement, elle me montre la

porte:

--Non. Va-t’en... Pas toi... Va-t’en... je suis malade... et ce

cadeau-là, je veux pas te le faire, imbécile!

Je vois toujours son bras levé, son poing crispé vers la porte et ses

yeux de reine qui récompense ou qui se venge.

Oui, j’ai vu, cette nuit-là, _le geste de beauté_.

L'heure sexuelle · 第 7 / 35 题