Victoire chèrement achetée! lugubre triomphe! Ce n'est qu'à ce moment,

quand la fureur du combat est refroidie, qu'on sent toute la grandeur de

la perte qu'on a faite, et les cris de joie des vainqueurs expirent dans

un muet et sombre désespoir. Lui, qui les avait menés à la bataille, il

n'est pas revenu avec eux. Il est là, enseveli au milieu de sa victoire,

confondu dans la foule des morts vulgaires. Après une recherche

longtemps inutile, on découvre enfin le cadavre royal, non loin de la

grande pierre, déjà remarquée, un siècle auparavant, entre le canal et

Lützen, mais qui, depuis la mémorable catastrophe de ce jour, s'appelle

la pierre suédoise. Défiguré par le sang et les blessures, jusqu'à être

méconnaissable, foulé par les pieds des chevaux, dépouillé de ses

ornements et de ses habits par la main des pillards, il est tiré d'un

monceau de morts, porté à Weissenfels, et, là, livré aux gémissements de

ses troupes, aux derniers embrassements de son épouse. La vengeance

avait réclamé le premier tribut, et le sang avait dû couler comme

sacrifice expiatoire pour le monarque: maintenant, l'amour entre dans

ses droits, et de tendres pleurs coulent pour l'homme. La douleur

générale absorbe toutes les souffrances particulières. Encore étourdis

du coup qui les accable, les généraux, dans une morne stupeur, entourent

son cercueil, et aucun d'eux n'ose mesurer toute l'étendue de cette

perte.

L'historien Khevenhiller nous rapporte qu'à la vue du pourpoint

sanglant, qu'on avait enlevé au roi dans la bataille et envoyé à Vienne,

l'empereur montra une émotion bienséante, qui vraisemblablement partait

du coeur. «J'aurais volontiers souhaité, s'écria-t-il, une plus longue

vie à cet infortuné et un heureux retour dans son royaume, pourvu que la

paix eût régné en Allemagne!» Mais, lorsqu'un écrivain catholique, plus

moderne, d'un mérite reconnu, trouve digne des plus grands éloges ce

témoignage d'un reste d'humanité, que la seule bienséance réclame, que

le simple amour-propre arrache même au coeur le plus insensible, et dont

le contraire ne peut devenir possible que dans l'âme la plus barbare;

lorsqu'il met cette conduite en parallèle avec la grandeur d'âme

d'Alexandre envers la mémoire de Darius, il éveille chez nous une bien

faible confiance dans les autres mérites de son héros, ou, ce qui serait

pire encore, dans l'idéal qu'il se fait lui-même de la dignité morale.

Mais l'éloge, le simple regret qu'on prête à Ferdinand, est déjà

beaucoup dans la bouche de celui qu'on se trouve forcé de défendre

contre le soupçon de régicide!

On ne pouvait guère s'attendre à ce que le vif penchant des hommes pour

l'extraordinaire laissât au cours commun de la nature la gloire d'avoir

mis fin à l'importante existence d'un Gustave-Adolphe. La mort de ce

redoutable adversaire était pour l'empereur un événement trop

considérable pour ne pas éveiller dans un parti hostile la pensée qui se

présentait si facilement, que ce qui lui profitait avait été suscité par

lui. Mais, pour l'exécution de ce noir attentat, l'empereur avait

besoin d'un bras étranger, et l'on croyait aussi l'avoir trouvé dans la

personne de François-Albert, duc de Saxe-Lauenbourg. Son rang lui

permettait un accès libre et non suspect auprès du monarque, et ce même

rang honorable servait à le mettre au-dessus du soupçon d'une action

infâme. Il resterait donc simplement à prouver que ce prince était

capable d'une pareille abomination et qu'il avait des motifs suffisants

pour l'exécuter en effet.

François-Albert, le plus jeune des quatre fils de François II, duc de

Lauenbourg, et, par sa mère, parent de la famille royale des Wasa, avait

trouvé, dans ses jeunes années, un accueil amical à la cour suédoise.

Une malhonnêteté qu'il se permit dans l'appartement de la reine-mère

envers Gustave-Adolphe fut, dit-on, punie par cet ardent jeune homme

d'un soufflet, qui, regretté, il est vrai, dans l'instant même, et expié

par la plus complète satisfaction, déposa dans l'âme vindicative du duc

le germe d'une implacable inimitié. François-Albert passa dans la suite

au service impérial, où il eut un régiment à commander, forma la plus

étroite liaison avec le duc de Friedland, et se laissa employer pour une

négociation secrète avec la cour de Saxe, qui faisait peu d'honneur à

son rang. Sans pouvoir expliquer sa conduite par un motif solide, il

abandonne à l'improviste les drapeaux de l'Autriche et paraît à

Nuremberg, dans le camp du roi, pour lui offrir ses services comme

volontaire. Par son zèle pour la cause protestante, par des manières

prévenantes et flatteuses, il gagne le coeur de Gustave, qui, malgré les

avis d'Oxenstiern, prodigue sa faveur et son amitié à ce nouveau venu

suspect. Bientôt après se livre la bataille de Lützen, dans laquelle

François-Albert demeure sans cesse aux côtés du roi comme un mauvais

génie, et ne le quitte qu'après qu'il est tombé. Au milieu des balles

ennemies, il reste sain et sauf, parce qu'il porte autour du corps une

écharpe verte, couleur des Impériaux. Il est le premier qui annonce au

duc de Friedland, son ami, la mort du roi. Aussitôt après cette

bataille, il passa du service suédois à celui de Saxe, et, au moment du

meurtre de Wallenstein, arrêté comme complice de ce général, il

n'échappe au glaive du bourreau qu'en abjurant sa croyance. Enfin il

paraît de nouveau, comme chef d'une armée impériale, en Silésie et meurt

de ses blessures devant Schweidnitz. Il faut réellement se faire quelque

violence pour défendre l'innocence d'un homme qui a parcouru une

pareille carrière; mais, si clairement que ressorte des raisons

alléguées la possibilité physique et morale d'un si abominable attentat,

ces raisons cependant, on le voit au premier coup d'oeil, ne permettent

pas de conclure, d'une manière légitime, que le crime ait été réellement

commis. On sait que Gustave-Adolphe s'exposait au danger comme le

dernier soldat de son armée, et, où des milliers d'hommes périssaient,

il pouvait aussi trouver sa fin. Comment l'a-t-il trouvée? C'est ce qui

reste enseveli dans une impénétrable obscurité; mais ici, plus que

partout ailleurs, doit prévaloir cette maxime que, là où le cours

naturel des choses suffit à expliquer l'événement, il ne faut pas

dégrader par une inculpation morale la dignité de la nature humaine.

Mais, sous quelque main que Gustave-Adolphe soit tombé, cet événement

extraordinaire doit nous apparaître comme une dispensation de la grande

Nature. L'histoire, si souvent bornée à la tâche ingrate de développer

le jeu uniforme des passions humaines, se voit de temps en temps

dédommagée par un de ces événements inattendus, qui, comme un coup hardi

sortant de la nue, tombent soudain sur les rouages, les mouvements

calculés, des entreprises humaines, et font remonter les esprits

méditatifs à un ordre de choses supérieur. C'est ainsi que nous saisit

la soudaine disparition de Gustave-Adolphe de la scène du monde,

laquelle arrête subitement tout le jeu de la machine politique et rend

vains tous les calculs de la sagesse humaine. Hier encore, l'esprit

vivifiant, le grand et unique moteur de sa création; aujourd'hui, arrêté

dans son vol d'aigle, impitoyablement précipité, arraché à un monde de

projets, violemment rappelé du champ où mûrissait son espérance, il

laisse derrière lui sans consolation son parti orphelin, et

l'orgueilleux édifice de sa fragile grandeur tombe en ruines. Le monde

protestant se détache avec peine de l'espoir qu'il fondait sur ce chef

invincible, et craint d'ensevelir avec lui tout son bonheur passé. Mais

ce n'était plus le bienfaiteur de l'Allemagne qui tombait à Lützen.

Gustave-Adolphe avait terminé la bienfaisante moitié de sa carrière, et

le plus grand service qu'il pût rendre encore à la liberté de l'Empire

allemand... c'était de mourir. La puissance d'un seul, qui absorbait

tout, se brise, et plusieurs essayent leurs forces; l'appui équivoque

d'un protecteur trop puissant fait place à la défense personnelle, plus

glorieuse, des membres de l'Empire; et, naguère simples instruments de

sa grandeur à lui, ils commencent aujourd'hui seulement à travailler

pour eux-mêmes. Ils vont chercher maintenant dans leur propre courage

les moyens de salut, qu'on ne reçoit pas sans danger de la main du plus

fort, et la puissance suédoise, hors d'état désormais de devenir

oppressive, rentre dans les modestes limites d'une simple alliée.

L'ambition du monarque suédois aspirait incontestablement en Allemagne à

une autorité incompatible avec la liberté des états et à une possession

fixe dans le centre de l'Empire. Son but était le trône impérial, et

cette dignité, soutenue de sa puissance, et qu'il eût fait valoir avec

sa rare activité, donnait lieu, dans sa main à lui, à un bien plus grand

abus que celui qu'on avait à craindre de la maison d'Autriche. Né sur un

sol étranger, élevé dans les maximes du pouvoir absolu, et, par son

pieux fanatisme, ennemi déclaré des catholiques, il n'était guère propre

à garder le trésor sacré de la constitution allemande et à respecter la

liberté des membres de l'Empire. L'hommage choquant que la ville

impériale d'Augsbourg fut amenée à rendre, ainsi que plusieurs autres

cités, à la couronne suédoise, annonçait moins le protecteur de l'Empire

que le conquérant; or cette ville, plus fière du titre de ville royale

que de la prérogative plus glorieuse de sa liberté impériale, se

flattait déjà de devenir la capitale du nouvel empire de

Gustave-Adolphe. Ses vues, mal dissimulées, sur l'archevêché de Mayence,

qu'il destina d'abord à l'électeur de Brandebourg, comme dot de sa

fille Christine, et ensuite à Oxenstiern, son chancelier et son ami,

faisaient paraître clairement tout ce qu'il était capable de se

permettre contre la constitution de l'Empire. Les princes protestants,

ses alliés, avaient à sa reconnaissance des prétentions qui ne pouvaient

être satisfaites qu'aux dépens de leurs co-états et surtout des

bénéfices ecclésiastiques immédiats; et peut-être, à la manière de ces

hordes barbares qui envahirent l'ancien empire romain, avait-il déjà

formé le dessein de partager, comme une proie commune, les provinces

conquises, entre ses compagnons d'armes allemands et suédois. Dans sa

conduite envers le comte palatin Frédéric, il démentit tout à fait la

générosité du héros et le caractère sacré de protecteur. Le Palatinat

était dans ses mains, et les devoirs de la justice aussi bien que de

l'honneur l'obligeaient de rendre, entière et intacte, à son maître

légitime, cette province arrachée aux Espagnols; mais, par une subtilité

indigne d'un grand homme et du titre vénérable de défenseur des

opprimés, il sut éluder cette obligation. Il considérait le Palatinat

comme une conquête, qui avait passé des mains de l'ennemi dans les

siennes, et de là, à ses yeux, découlait pour lui le droit d'en disposer

à son gré. Ce fut donc par grâce, et non par le sentiment du devoir,

qu'il le céda au comte palatin, et seulement comme un fief de la

couronne suédoise, à des conditions qui lui ôtaient la moitié de sa

valeur, et qui abaissaient ce prince à n'être qu'un méprisable vassal de

la Suède. Une de ces conditions, qui prescrit au comte palatin «de

contribuer, après la fin de la guerre, à entretenir une partie de

l'armée suédoise, à l'exemple des autres princes,» nous fait entrevoir

assez clairement le sort qui attendait l'Allemagne, si le bonheur du roi

avait duré. Son brusque départ de ce monde assura à l'Empire allemand la

liberté, et à lui-même sa plus belle gloire, si même il ne lui sauva pas

la mortification de voir ses propres alliés armés contre lui, et de

perdre dans une paix désavantageuse tous les fruits de ses victoires.

Déjà la Saxe penchait à se détacher de son parti; le Danemark observait

sa grandeur avec inquiétude et jalousie; et la France même, son allié le

plus important, alarmée par le formidable accroissement de sa puissance

et le ton plus fier qu'il prenait, cherchait, dès le temps où il passait

le Lech, des alliances étrangères, pour arrêter la marche victorieuse du

Goth et rétablir en Europe l'équilibre des forces.

LIVRE QUATRIÈME

Le faible lien de concorde par lequel Gustave-Adolphe tenait unis à

grand'peine les membres protestants de l'Empire se rompit à sa mort:

chacun des alliés recouvrait sa première liberté, ou bien il fallait

qu'ils s'associassent par une alliance nouvelle. En prenant le premier

parti, ils perdaient tous les avantages qu'ils avaient conquis au prix

de tant de sang et s'exposaient au danger inévitable de devenir la proie

d'un ennemi qu'ils n'avaient pu égaler et vaincre que par leur union. Ni

la Suède, ni aucun membre de l'Empire ne pouvait isolément tenir tête à

la Ligue et à l'empereur, et, dans une paix qu'on eût négociée au milieu

de pareilles circonstances, on aurait été forcé de recevoir des lois de

l'ennemi. L'union était donc la condition nécessaire, aussi bien pour

faire la paix que pour continuer la guerre. Mais une paix recherchée

dans la situation présente ne pouvait guère être conclue qu'au préjudice

des puissances alliées. A la mort de Gustave-Adolphe, l'ennemi conçut de

nouvelles espérances, et, si fâcheuse que pût être sa position après la

bataille de Lützen, cette mort de son plus dangereux adversaire était un

événement trop nuisible aux alliés et trop favorable à l'empereur pour

ne pas lui ouvrir la plus brillante perspective et l'inviter à

poursuivre la guerre. La division des alliés devait être, du moins pour

le moment, la suite inévitable de cette mort: et combien l'empereur,

combien la Ligue ne gagnaient-ils pas à cette division des ennemis!

Ferdinand ne pouvait donc sacrifier d'aussi grands avantages que ceux

que lui promettait le tour actuel des choses, pour une paix dont il

n'aurait pas le principal bénéfice, et une paix semblable, les alliés ne

pouvaient souhaiter de la conclure. Par conséquent, la détermination la

plus naturelle était la continuation de la guerre, de même que l'union

était jugée le moyen le plus indispensable pour la soutenir.

Mais comment renouveler cette union, et où puiser des forces pour

continuer la guerre? Ce n'était pas la puissance du royaume de Suède,

c'était uniquement le génie et l'autorité personnelle qui avaient obtenu

au feu roi une influence prépondérante en Allemagne et un si grand

empire sur les esprits; et lui-même n'avait réussi qu'après des

difficultés infinies à établir entre les états un faible et douteux lien

de concorde. Avec lui disparut tout ce qui n'était devenu possible que

par lui, par ses qualités personnelles, et les obligations des membres

de l'Empire cessèrent en même temps que les espérances sur lesquelles

elles avaient été fondées. Plusieurs d'entre eux secouent avec

impatience le joug qu'ils ne portaient pas sans répugnance; d'autres se

hâtent de saisir eux-mêmes le gouvernail, qu'ils avaient vu avec assez

de déplaisir dans les mains de Gustave, mais qu'ils n'avaient pas eu la

force de lui disputer pendant sa vie. D'autres encore sont tentés, par

les séduisantes promesses de l'empereur, d'abandonner l'alliance

générale; d'autres, enfin, accablés par les calamités d'une guerre de

quatorze ans, appellent de leurs voeux pusillanimes une paix même

désavantageuse. Les généraux des armées, qui sont en partie des princes

allemands, ne reconnaissent aucun chef commun, et nul ne veut s'abaisser

à recevoir les ordres d'un autre. La concorde disparaît du cabinet comme

des camps, et, par cet esprit de division, la chose publique est sur le

penchant de sa ruine.

Gustave n'avait point laissé de successeur mâle au royaume de Suède; sa

fille Christine, âgée de six ans, était l'héritière naturelle de son

trône. Les inconvénients inséparables d'une régence ne s'accordaient

guère avec la vigueur et la résolution que devait montrer la Suède dans

ce moment critique. Le génie supérieur de Gustave-Adolphe avait assigné,

parmi les puissances de l'Europe, à cet État faible et obscur, une place

qu'il pouvait difficilement conserver sans la fortune et le génie de

celui qui la lui avait faite, et d'où cependant il ne pouvait plus

descendre sans que sa chute devînt le plus honteux aveu d'impuissance.

Quoique la guerre allemande eût été principalement soutenue avec les

forces de l'Allemagne, les faibles secours que la Suède fournissait par

ses propres moyens, en hommes et en argent, étaient pourtant déjà un

lourd fardeau pour ce royaume dénué de ressources, et le paysan

succombait sous les charges qu'on était forcé d'accumuler sur lui. Le

butin fait en Allemagne enrichissait seulement quelques nobles et

quelques soldats, et la Suède même restait pauvre comme auparavant. A la

vérité, la gloire nationale, qui flattait le sujet, l'avait consolé

pendant quelque temps de ces vexations, et l'on pouvait considérer les

impôts qu'on payait à cette gloire comme un prêt qui, dans l'heureuse

main de Gustave-Adolphe, rapportait de magnifiques intérêts et serait

remboursé avec usure, par ce monarque reconnaissant, après une glorieuse

paix. Mais cette espérance s'évanouit à la mort du roi, et alors le

peuple abusé demanda, avec une redoutable unanimité, la diminution de

ses charges.

Mais l'esprit de Gustave-Adolphe reposait encore sur les hommes auxquels

il avait confié l'administration du royaume. Si terrible que fût leur

surprise à la nouvelle de sa mort, elle ne brisa point leur mâle

courage, et l'esprit de l'antique Rome, aux temps de Brennus et

d'Annibal, anima cette noble assemblée. Plus était cher le prix auquel

on avait acheté les avantages conquis, moins on pouvait se résoudre à y

renoncer volontairement. On ne veut pas avoir sacrifié un roi

inutilement. Le sénat suédois, forcé de choisir entre les souffrances

d'une guerre incertaine et ruineuse et une paix utile, mais

déshonorante, prit courageusement le parti du danger et de l'honneur, et

l'on voit avec un agréable étonnement ce vénérable conseil se lever avec

toute la vigueur de la jeunesse. Environné, au dedans et au dehors,

d'ennemis vigilants, et assiégé de périls à toutes les frontières du

royaume, il s'arme contre tous avec autant de sagesse que d'héroïsme et

travaille à l'agrandissement du royaume, tandis qu'il peut à grand'peine

en maintenir l'existence.

La mort du roi et la minorité de sa fille Christine éveillèrent de

nouveau les anciennes prétentions de la Pologne au trône de Suède, et le

roi Ladislas, fils de Sigismond, n'épargna pas les négociations pour se

faire un parti dans ce royaume. Par ce motif, les régents ne perdent pas

un moment pour proclamer, à Stockholm, l'avénement de la reine, âgée de

six ans, et organiser l'administration de la tutelle. Tous les

fonctionnaires de l'État sont tenus de prêter serment à la nouvelle

souveraine; toute correspondance avec la Pologne est interdite, et les

décrets des derniers rois contre les héritiers de Sigismond sont

confirmés par un acte solennel. On renouvelle prudemment l'alliance

avec le czar de Moscovie, afin de tenir d'autant mieux en bride par les

armes de ce prince la Pologne ennemie. La mort de Gustave-Adolphe avait

éteint la jalousie du roi de Danemark, et dissipé les inquiétudes qui

s'opposaient à la bonne intelligence entre les deux voisins. Les efforts

des ennemis pour armer Christian IV contre le royaume suédois ne

trouvaient maintenant plus d'accès auprès de lui, et son vif désir de

marier son fils Ulrich avec la jeune reine concourait avec les principes

d'une meilleure politique, pour lui faire garder la neutralité. En même

temps, l'Angleterre, la Hollande et la France viennent au-devant du

sénat suédois avec les assurances les plus satisfaisantes de leur amitié

et de leur appui durable, et l'exhortent, d'une voix unanime, à

poursuivre vivement une guerre conduite avec tant de gloire. Autant on

avait eu de raisons en France pour se féliciter de la mort du conquérant

suédois, autant on sentait la nécessité d'entretenir l'alliance avec la

Suède. On ne pouvait, sans s'exposer soi-même au plus grand péril,

laisser déchoir cette puissance en Allemagne. Le défaut de forces

propres la contraignait à conclure avec l'Autriche une paix précipitée

et désavantageuse, et tous les efforts qu'on avait faits pour affaiblir

ce dangereux adversaire étaient perdus; ou bien la nécessité et le

désespoir réduisaient les armées suédoises à chercher leurs moyens de

subsistance dans les provinces des princes catholiques de l'Empire, et

la France devenait coupable de trahison envers ces États qui s'étaient

soumis à sa puissante protection. La mort de Gustave-Adolphe, bien loin

de rompre les liaisons de la France et de la Suède, les avait au

contraire rendues plus nécessaires aux deux États, et beaucoup plus

utiles à la France. Alors seulement, après la mort de celui qui avait

couvert l'Allemagne de sa main protectrice et assuré ses frontières

contre l'ambition française, la France pouvait poursuivre, sans

obstacle, ses projets sur l'Alsace et vendre aux protestants d'Allemagne

son assistance à plus haut prix.

Fortifiés par ces alliances, garantis au dedans, défendus au dehors par

de bonnes garnisons aux frontières et par des flottes, les régents de

Suède n'hésitent pas un instant à continuer une guerre dans laquelle

leur patrie avait peu à perdre de son bien propre et pouvait, si la

fortune couronnait ses armes, gagner quelque province allemande à titre

de dédommagement ou de conquête. Tranquille au milieu de ses mers, elle

ne risquait pas beaucoup plus si ses armées étaient rejetées hors de

l'Allemagne que si elles s'en retiraient volontairement; et la première

de ces deux fins était aussi honorable que la seconde était

déshonorante. Plus on montrait de courage et plus on inspirait de

confiance aux alliés et de respect aux ennemis, plus on pouvait

attendre, à la paix, des conditions favorables. Se trouvât-on même trop

faible pour les vastes desseins de Gustave, on devait du moins à ce

grand modèle de faire les derniers efforts et de ne céder à aucun

obstacle qu'à la nécessité. Malheureusement, les ressorts de l'intérêt

eurent trop de part à cette glorieuse résolution pour qu'on puisse

l'admirer sans réserve. A ceux qui n'avaient rien à souffrir eux-mêmes

des calamités de la guerre et qui, au contraire, s'y enrichissaient, il

ne coûtait guère de se prononcer pour qu'elle fût continuée; car enfin

c'était l'Empire germanique qui seul payait la guerre, et les provinces

que l'on comptait s'adjuger n'étaient pas chèrement achetées avec le peu

de troupes qu'on y devait employer désormais, avec les généraux qu'on

allait mettre à la tête des armées, la plupart allemandes, et avec

l'honorable mission de diriger les opérations militaires et les

négociations.

Mais cette direction même ne s'accordait pas avec l'éloignement où la

régence suédoise se trouvait du théâtre de la guerre et avec la lenteur

que rend nécessaire l'administration exercée par une assemblée

délibérante. Il fallait remettre à un seul homme, à un vaste esprit, le

pouvoir de soigner, au sein même de l'Allemagne, les intérêts de la

Suède; de prononcer, selon ses propres lumières, sur la guerre et sur la

paix, sur les alliances nécessaires, sur les acquisitions faites. Cet

important magistrat devait être revêtu d'une puissance dictatoriale et

de toute l'autorité de la couronne qu'il représentait, pour en maintenir

la dignité, pour mettre de l'harmonie dans les opérations communes, pour

donner du poids à ses ordres et remplacer ainsi à tous égards le

monarque auquel il succédait. Cet homme se trouva dans la personne du

chancelier Oxenstiern, le premier ministre, et, ce qui veut dire

davantage, l'ami du feu roi. Initié à tous les secrets de son maître,

familiarisé avec les affaires de l'Allemagne, instruit de toutes les

relations politiques de l'Europe, il était, sans contredit, l'instrument

le plus propre à poursuivre dans toute son étendue le plan de

Gustave-Adolphe.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 26 / 36 段