Il se dit en lui-même: «Oh! avec toi, il faut être bien sur ses gardes!»

Un valet apporta un samovar, des tasses à thé, de la crème et des

biscuits sur un grand plateau. Il posa ces choses sur la table entre

Sanine et madame Polosov, et se retira.

La jeune femme servit à Sanine une tasse de thé.

--Vous ne m'en voudrez pas? demanda-t-elle en mettant du bout des doigts

le sucre dans la tasse du jeune homme, bien que les pinces fussent dans

le sucrier.

Sanine se récria:--Madame! d'une si belle main!...

Il n'acheva pas sa phrase et faillit s'étouffer en avalant la première

gorgée de thé.

Madame Polosov le regardait attentivement de son regard clair.

--J'ai dit, reprit Sanine, que je ne demanderais pas un prix élevé pour

ma propriété, parce que vous sachant à l'étranger, je ne suis pas en

droit de supposer que vous ayez avec vous beaucoup d'argent

disponible... Puis je sais que ces conditions de vente ne sont pas

normales... Je dois tenir compte de toutes ces considérations...

Sanine hésitait, s'embrouillait dans ses phrases, tandis que Maria

Nicolaevna, tranquillement renversée contre le dossier de son fauteuil,

le regardait toujours du même regard clair et attentif.

Il se tut enfin.

--Continuez, continuez, dit-elle, d'un ton encourageant... je vous

écoute; j'ai du plaisir à vous écouter; parlez.

Sanine se mit alors à décrire sa propriété, dit combien elle mesurait de

dessiatines, comment elle était située et quels profits on en pouvait

tirer... Il ne manqua pas de mentionner le fait que la maison se

trouvait dans un site pittoresque. Maria Nicolaevna ne détachait pas de

lui son regard toujours plus clair et plus fixe, et ses lèvres remuaient

imperceptiblement sans sourire; elle les mordillait.

Sanine se sentit mal à l'aise; il se tut de nouveau.

--Dmitri Pavlovitch, commença Maria Nicolaevna, puis elle s'interrompit.

--Dmitri Pavlovitch, reprit-elle au bout d'un instant..., savez-vous...,

je suis sûre que l'acquisition de votre propriété sera pour moi une

affaire avantageuse, et que nous nous entendrons sur le prix... Mais il

faut me donner un peu de temps..., deux jours, pour prendre une

décision... Vous pouvez supporter de rester deux jours séparé de votre

fiancée?... Je ne vous retiendrai pas un moment de plus... contre votre

gré... je vous en donne ma parole... Mais si vous avez besoin

immédiatement de cinq ou six mille francs... je vous les avancerai avec

plaisir...

Sanine se leva.

--Je vous remercie d'abord pour votre aimable proposition de me rendre

service, à moi, qui suis presque un inconnu pour vous... Mais puisque

vous y tenez absolument, je préfère attendre votre décision au sujet de

ma propriété... Je peux rester ici encore deux jours.

--Oui, Dmitri Pavlovitch, je le désire... Et cela vous sera pénible,

très pénible? Avouez-le-moi?...

--Mais j'aime ma fiancée... et il ne m'est pas indifférent d'être séparé

d'elle.

--Ah! vous êtes vraiment un homme d'or, s'écria Maria Nicolaevna avec un

soupir... Je vous promets de ne pas traîner l'affaire en longueur...

Vous vous retirez déjà?

--Il est très tard, remarqua Sanine.

--Et vous avez besoin de repos après le voyage... et après votre partie

de _douratchki_ avec mon mari?... Dites-moi, vous êtes un grand ami de

mon mari?

--Nous avons été élevés dans le même pensionnat.

--Et déjà alors il était comme cela?

--Comment «comme cela?» demanda Sanine.

Maria Nicolaevna partit d'un grand éclat de rire, elle rit jusqu'à en

devenir toute rouge, puis elle porta son mouchoir à ses lèvres, se leva,

et se balançant comme si elle était fatiguée, elle s'approcha de Sanine

et lui tendit la main.

Il salua et se dirigea vers la porte.

--Tâchez demain de vous présenter de très bonne heure... Vous

m'entendez? lui cria-t-elle, comme il sortait du salon.

Il se retourna et vit que Maria Nicolaevna s'était renversée de nouveau

dans le fauteuil, les deux mains jointes derrière sa tête.

Les larges manches de sa blouse s'étaient ouvertes jusqu'aux épaules--et

il était impossible de ne pas reconnaître que cette pose et que toute la

personne étaient d'une beauté ensorcelante...

Eaux printanières · 第 40 / 51 题