Le passage du désespoir à la tristesse, et de la tristesse à une douce
résignation s'opéra assez vite chez Frau Lénore, et cette résignation se
transforma bien vite en un sentiment de secret contentement qu'elle
dissimulait par respect des convenances.
Sanine avait pris le cœur de Frau Lénore du premier jour qu'elle l'avait
vu; une fois habituée à l'idée qu'il deviendrait son gendre, elle ne
trouva plus rien de désagréable à cette perspective, bien qu'elle jugeât
nécessaire de montrer un visage offensé ou plus exactement une
expression d'inquiétude.
D'ailleurs tous les événements qui se succédaient depuis quelques jours
étaient plus extraordinaires l'un que l'autre.
Malgré cela, Frau Lénore, en femme pratique, pensa qu'il était de son
devoir de soumettre Sanine à un interrogatoire en règle, et le jeune
homme qui le matin en allant à son rendez-vous avec Gemma ne songeait
pas même à l'épouser,--à vrai dire, à ce moment-là il ne songeait à rien
si ce n'est à sa passion,--entra avec conviction dans son rôle de fiancé
et répondit de bonne grâce avec beaucoup de détails à toutes les
questions de madame Roselli.
Quand Frau Lénore eut acquis la certitude que Sanine appartenait à la
noblesse,--elle s'étonnait un peu qu'il ne fût pas prince--elle prit un
air grave et le «prévint d'avance» qu'elle en userait avec lui en toute
franchise et sans façon parce que tel était son devoir sacré de mère.
Sanine lui répondit que c'était bien ainsi qu'il l'entendait, et qu'il
la priait de ne point se gêner.
Alors Frau Lénore lui dit que M. Kluber--à ce nom elle poussa un léger
soupir, pinça les lèvres et s'interrompit--que M. Kluber, l'ex-fiancé de
Gemma, avait actuellement huit mille gouldens de revenu, et que cette
somme s'arrondissait rapidement chaque année... et pour conclure madame
Roselli ajouta: «Quels sont vos revenus?»
--Huit mille gouldens, répéta Sanine lentement--cela fait environ quinze
mille roubles assignats... Mon revenu est inférieur... Je possède une
petite propriété dans le gouvernement de Toula; bien gérée, cette
propriété pourrait donner cinq, six mille roubles... Puis je demanderai
une charge publique, j'entrerai au service de l'État... j'aurai deux
mille roubles de traitement.
--Au service de l'Etat, en Russie? cria Frau Lénore; je devrai me
séparer de Gemma?
--Je pourrais à la place entrer dans la diplomatie, se hâta d'ajouter
Sanine: je ne manque pas de relations... Alors rien ne m'empêchera de
vivre à l'étranger... Enfin, ce qui vaudrait encore mieux, je vendrai ma
propriété et avec le capital j'entreprendrai quelque chose... pourquoi
pas le perfectionnement de votre confiserie?
Sanine comprenait parfaitement qu'il disait des choses qui n'avaient pas
le sens commun, mais il se sentait un courage qui ne reculerait devant
aucun sacrifice! Il n'avait qu'à jeter un coup d'œil sur Gemma, qui
depuis que sa mère avait entamé une «conversation sur des choses
pratiques» ne cessait d'aller et de venir dans la chambre, se levant et
s'asseyant sans motif, Sanine n'avait qu'à la regarder pour se sentir
prêt à consentir sur l'heure à tout ce qu'on voudrait, pourvu que la
tranquillité de la jeune fille ne fût pas troublée.
--M. Kluber aussi avait l'intention de me donner une certaine somme pour
améliorer la confiserie, dit après un moment d'hésitation Frau Lénore.
--Maman! maman, de grâce, cria Gemma en italien.
--Il faut que ces questions soient réglées d'avance, ma fille, dit Frau
Lénore dans la même langue.
Ensuite madame Roselli demanda à Sanine quelles sont en Russie les lois
sur le mariage, et s'il n'est pas défendu à un Russe d'épouser une
catholique, comme en Prusse?
À cette époque, vers 1840, toute l'Allemagne retentissait encore de la
querelle entre le gouvernement prussien et l'archevêque de Cologne au
sujet des mariages mixtes.
Pourtant, lorsque Frau Lénore apprit que sa fille en épousant un noble
deviendrait noble elle-même, elle manifesta quelque satisfaction.
--Mais avant de vous marier vous devez aller en Russie! s'écria-t-elle.
--Pourquoi donc?
--Pour obtenir l'autorisation de votre souverain.
Sanine assura qu'il n'avait nullement besoin de cette autorisation pour
se marier, mais qu'il serait peut-être obligé de retourner en Russie
pour très peu de temps, afin de vendre sa propriété et de rapporter
l'argent dont il avait besoin.
Rien que de parler de voyage il sentit son cœur se serrer
douloureusement; Gemma en le regardant comprit qu'il souffrait, elle
rougit et resta pensive.
--Je vous prierai de me rapporter de Russie des fourrures d'astrakan,
dit Frau Lénore... J'ai entendu dire que l'astrakan est remarquablement
bon et pas cher du tout.
--Avec le plus grand plaisir, j'en apporterai aussi à Gemma...
--Et à moi un bonnet de cuir de Russie brodé d'argent, dit Emilio en
passant sa tête à la porte de l'autre chambre.
--Très bien... je te l'apporterai, et des pantoufles pour Pantaleone.
--À quoi bon! À quoi bon! reprit Frau Lénore. Mais parlons de choses
sérieuses... Vous dites, ajouta-t-elle, que vous vendrez la propriété...
vous vendrez aussi les paysans?
Sanine sentit comme un aiguillon qui le piquait. Il se souvint que
lorsqu'il avait causé du servage avec madame Roselli et sa fille, il
avait déclaré que cette institution lui semblait coupable et que pour
rien au monde il ne vendrait ses serfs parce qu'il trouvait ce trafic
immoral.
--Je m'efforcerai, dit-il non sans trouble, de vendre ma propriété à
quelqu'un que je connaîtrai bien, et qui sera humain, ou peut-être que
mes moujicks voudront se racheter.
--Ce serait de beaucoup le mieux, dit Frau Lénore, car vendre des êtres
humains!...
--_Barbari!_ murmura Pantaleone qui montrait sa tête derrière Emilio.
Il secoua son toupet et disparut.
«En effet ce n'est pas beau!», pensa Sanine et il regarda à la dérobée
Gemma.
La jeune fille semblait ne pas avoir entendu ses dernières paroles.
«Tant mieux!» se dit Sanine, et la conversation pratique avec Frau
Lénore se prolongea jusqu'au dîner.
Frau Lénore finit par devenir très affectueuse, elle appela Sanine
Dmitri tout court, le menaça gentiment du doigt et promit de le punir de
sa conduite rusée.
Elle le questionna minutieusement sur sa parenté: «Parce que, dit-elle,
c'est une chose très importante», elle se fit décrire la cérémonie
nuptiale selon le rite de l'Église russe, et s'extasia d'avance devant
Gemma en robe blanche de mariée avec la couronne d'or sur la tête.
--C'est que ma fille est belle, comme une reine! ajouta-t-elle avec un
maternel orgueil.
--Il n'y a pas de reine qui soit aussi belle.
--Il n'y a pas deux Gemma au monde! s'écria Sanine.
--C'est pour cela qu'elle s'appelle Gemma! (En italien Gemma veut dire
gemme.)
La jeune fille courut vers sa mère et se mit à l'embrasser.
Elle commençait seulement à se sentir tout à fait allégée de la douleur
qui l'oppressait.
Sanine se sentit tout à coup si heureux; son cœur se remplit d'une telle
joie d'enfant à la pensée que les rêves dont il s'était bercé il n'y a
pas longtemps dans cette maison se réalisaient déjà, un tel besoin
d'activité s'empara de tout son être, qu'il voulut entrer dans la
confiserie et se tenir au comptoir comme il l'avait fait quelques jours
auparavant.
--J'en ai le droit maintenant, se disait-il, je suis ici chez moi!
Il s'assit au comptoir, fit le marchand, vendit à deux fillettes une
livre de bonbons en leur en donnant un kilo, et en demandant la moitié
du prix.
Au dîner, il s'assit à côté de Gemma, comme son fiancé officiel.
Frau Lénore se livrait toujours à ses combinaisons pratiques, tandis
qu'Emilio suppliait Sanine de l'emmener en Russie avec lui.
Il fut décidé que Sanine partirait dans deux semaines.
Seul, Pantaleone restait un peu morose; Frau Lénore jugea même opportun
de lui dire: «Mais c'est vous qui avez servi de témoin.» Pantaleone jeta
un regard en dessous.
Gemma garda presque tout le temps le silence, mais jamais son visage
n'avait été plus beau ni plus lumineux.
Après le dîner elle appela Sanine pour une minute au jardin, et parvenue
au banc où deux jours auparavant elle avait trié les cerises, elle dit
au jeune homme:
--Dmitri, ne te fâche pas, mais je veux encore une fois te rappeler que
tu ne dois pas te croire irrévocablement lié?...
Il ne lui laissa pas achever sa phrase...
Gemma détourna son visage:
--Quant à l'autre chose... quant à la différence de religion dont parle
maman, reprit Gemma en sortant une petite croix de grenat attachée à son
cou par un fin cordon de soie... elle tira fortement le cordon, le
rompit et tendit la croix au jeune homme en disant:
--Puisque je suis à toi, ta religion sera la mienne.
Les yeux de Sanine étaient encore humides lorsqu'il rentra avec Gemma
dans la chambre.
Le soir toute la famille avait repris son train habituel et même on joua
une partie de _tresette_.