La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet de
fourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était le
premier client de la journée.
Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller en
retirant son bras.
--Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basse
au jeune Russe.
Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entra
dans la confiserie.
Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe.
--Combien dois-je lui demander? dit Sanine à voix basse à travers la
porte.
--Six kreutzers, répondit Gemma sur le même ton.
Sanine pesa un quart de livre, trouva du papier pour envelopper la
marchandise, confectionna un cornet, versa dedans les pastilles qu'il
répandit de tous côtés, réussit non sans peine à les faire entrer dans
le sac, et enfin les livra et reçut la monnaie.
L'acheteur le contemplait avec stupéfaction en tournant son chapeau sur
sa poitrine, tandis que dans la chambre à côté Gemma se tenait la bouche
pour étouffer son rire fou.
À peine ce client fut-il sorti qu'il en vint un second, un troisième...
--J'ai de la veine, pensa Sanine.
Le second chaland demanda un verre d'orgeat, le troisième une demi-livre
de bonbons.
Sanine réussit à satisfaire à tous, il tourna énergiquement les cuillers
dans les verres, remua les assiettes et sortit agilement les conserves
et les bonbons des bocaux et des boîtes.
Lorsqu'il fit son compte, il découvrit qu'il avait vendu trop bon marché
l'orgeat, mais qu'il avait pris deux kreutzers de trop pour les bonbons.
Gemma riait toujours sans bruit, et Sanine lui-même était d'une gaieté
inusitée, dans un état d'esprit extraordinairement heureux.
Il lui semblait qu'il resterait volontiers éternellement derrière ce
comptoir à vendre des bonbons et de l'orgeat, pendant que cette belle
jeune fille le regardait avec des yeux amicalement moqueurs, et que le
soleil d'été se frayant un chemin à travers l'épais feuillage des
marronniers, remplissait la chambre de l'or verdâtre des rayons du
couchant, et que le cœur se mourait d'une douce langueur de paresse,
d'insouciance et de jeunesse--de première jeunesse.
Le quatrième client demanda une tasse de café. Cette fois il fut
nécessaire de recourir à Pantaleone, et Sanine vint reprendre sa place
près de Gemma. Frau Lénore dormait toujours, à la vive satisfaction de
sa fille.
--Quand maman peut dormir, sa migraine passe tout de suite! expliqua
Gemma.
Sanine, toujours à mi-voix, parla de nouveau de «son commerce» et
s'informa gravement du prix des marchandises. Gemma lui répondit sur le
même ton. Tous deux, pourtant, en leur for intérieur, sentaient
parfaitement qu'ils jouaient la comédie.
Tout à coup un orgue de Barbarie dans la rue joua l'air du Freischutz:
«À travers les monts, à travers les plaines!»
Les sons criards se répandirent, tremblotants et vibrant dans l'air
immobile.
Gemma tressaillit.
--Cette musique va réveiller maman!
Sanine courut dans la rue, mit une poignée de kreutzers dans la main du
joueur d'orgue et le décida à se retirer.
Lorsqu'il rentra dans la chambre, Gemma le remercia d'un léger signe de
tête, et avec un sourire pensif se mit à fredonner elle-même la belle
mélodie de Weber, dans laquelle Max exprime les doutes du premier amour.
Elle demanda ensuite à Sanine s'il connaissait le _Freischutz_, s'il
aimait Weber, et elle ajouta que, bien qu'elle fût Italienne, elle
préférait cette musique à toute autre.
La conversation passa de Weber à la poésie et au romantisme, puis à
Hoffmann, qui était fort à la mode à cette époque.
Pendant ce temps Frau Lénore dormait toujours, ronflant même quelque
peu, et les rayons du soleil qui glissaient entre les persiennes en
bandes étroites, de plus en plus obliques, se promenaient sans cesse
effleurant le plancher, les meubles, la robe de Gemma, les feuilles et
les pétales des fleurs.