A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury, avril 1877.

Cher frère aimé, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans

notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t'y trouves bien et

que notre tendresse adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne

négligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour.

Je fais souvent la réflexion qu'alors qu'on est si aimé, si chéri, et

qu'on est l'affection et la pensée dominante de tant de coeurs, il n'y a

point de quoi se croire une vie _maudite_ et déshéritée dans ce monde.

Je t'ai écrit à Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans

doute jamais. Je te disais combien je prenais part à tes peines, à tes

douleurs même. Va, j'ai plus d'une fois versé des larmes en songeant à

l'histoire d'Aziyadé.

Je pense, cher petit frère, que ce n'est pas tout à fait ta faute, si tu

laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l'est

bien disputée, cette existence, bien qu'elle ne soit pas longue

encore ... mais tu sais que je crois qu'il y aura bientôt quelqu'un qui

la prendra tout à fait, et que tu t'en trouveras le mieux du monde.

Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton

arrivée; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait

si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gâter.

Adieu; tous nos baisers, et à bientôt!

Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. · 第 178 / 190 题