_Allah illah Allah, vé Mohammed! reçoul Allah_ (Dieu seul est Dieu,
et Mahomet est son prophète!).
Tous les jours, depuis des siècles, à la même heure, sur les mêmes
notes, du haut du minaret de la djiami, la même phrase retentit
au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la
psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique,
une régularité fatale.
Ceux-là qui ne sont déjà plus qu'un peu de cendre l'entendaient à cette
même place, tout comme nous qui sommes nés d'hier. Et sans trêve, depuis
trois cents ans, à l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers
du soleil d'été, la phrase sacramentelle de l'islam éclate dans la
sonorité matinale, mêlée au chant des coqs, aux premiers bruits de la
vie qui s'éveille. Diane lugubre, triste réveil à nos nuits blanches, à
nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, précipitamment nous dire
adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain
quelque révélation subite, quelque vengeance d'un vieillard trompé par
quatre femmes, ne viendra pas nous séparer pour toujours, si demain ne
se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels
toute justice humaine est impuissante, tout secours matériel,
impossible.
Elle s'en va, ma chère petite Aziyadé, affublée comme une femme du bas
peuple d'une grossière robe de laine grise fabriquée dans ma maison,
courbant sa taille flexible,--appuyée sur un bâton quelquefois, et
cachant son visage sous un épais yachmak.
Un caïque l'emmène, là-bas, dans le quartier populeux des bazars, d'où
elle rejoint au grand jour le harem de son maître, après avoir repris
chez Kadidja ses vêtements de cadine. Elle rapporte de sa promenade,
pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant
ressembler à des achats de fleurs ou de rubans ...