Le lendemain soir, ma case était parée et parfumée, pour recevoir la
grande dame qui avait désiré faire, en tout bien tout honneur, une
visite à mon logis solitaire. La belle Séniha arriva très
mystérieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul.
Elle enleva son voile et le _féredjé_ de laine grise qui, par prudence,
la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traîne d'une
toilette française dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un
goût douteux, plus coûteuse que moderne, allait mal à Séniha, qui s'en
aperçut. Ayant manqué son effet, elle s'assit cependant avec aisance et
parla avec volubilité. Sa voix était sans charme et ses yeux se
promenaient avec curiosité sur ma chambre, dont elle louait très fort le
bon air et l'originalité. Elle insistait surtout sur l'étrangeté de ma
vie, et me posait sans réserve une foule de questions auxquelles
j'évitais de répondre.
Et je regardais Séniha-hanum ...
C'était une bien splendide créature, aux chairs fraîches et veloutées,
aux lèvres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tête en
arrière, haute et fière, avec la conscience de sa beauté souveraine.
L'ardente volupté se pâmait dans le sourire de cette bouche, dans le
mouvement lent de ces yeux noirs, à moitié cachés sous la frange de
leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, là, près de moi,
attendant mon bon plaisir, dans la tiède solitude d'une chambre
parfumée; et cependant il se livrait en moi-même une lutte inattendue;
mes sens se débattaient contre ce quelque chose de moins défini qu'on
est convenu d'appeler l'âme, et l'âme se débattait contre les sens.
À ce moment, j'adorais la chère petite que j'avais chassée; mon coeur
débordait pour elle de tendresse et de remords. La belle créature assise
près de moi m'inspirait plus de dégoût que d'amour; je l'avais désirée,
elle était venue; il ne tenait plus qu'à moi de l'avoir; je n'en
demandais pas davantage et sa présence m'était odieuse.
La conversation languissait, et Séniha avait des intonations ironiques.
Je me raidissais contre moi-même, ayant pris une résolution si forte,
que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre.
--Madame, dis-je,--toujours en turc,--quand viendra le moment où
vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment
tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire?
--Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un.
C'était une femme à précautions: un aimable eunuque, habitué sans doute
aux escapades de sa maîtresse, se tenait, à toute éventualité, près de
la porte de ma maison.
La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire
qui me fit monter la colère au visage, et je ne fus pas loin de saisir
son bras rond pour la retenir.
Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'étais nullement dérangé,
et que, des deux rôles que nous avions joué, le plus drôle assurément
n'était pas le mien.