XXXIX

Nous étions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquée du Sultan

Sélim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui

grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumée de nos

chibouks qui montait en spirale dans l'air pur.

La place du Sultan Sélim est entourée d'une antique muraille, dans

laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y

sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cyprès; on est là

en bon quartier turc, et on peut aisément s'y tromper de deux siècles.

--Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai,

Loti, quand tu seras parti: je mènerai joyeuse vie et je me griserai

tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du

matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est égal

(_zarar yok_).Je suis comme Aziyadé, quand tu seras parti, ce sera fini

aussi de ton Achmet.

Et il fallut lui faire jurer d'être sage; ce qui ne fut point une facile

affaire.

--Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras

marié et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai là-bas

ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu'à Stamboul, mais je serai

près de toi, et c'est tout ce que je demande.

Je promis à Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier

mes petits enfants.

Cette perspective d'élever mes bébés et de les coiffer en fez suffit à

le remettre en joie, et nous nous perdîmes toute la soirée en projets

d'éducation, basés sur des méthodes extrêmement originales.

Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. · 第 115 / 190 题