Eyoub, décembre 1876.
Mon cher ami,
Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de
Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, à Eyoub, et vous me feriez grand
plaisir en voulant bien me donner signe de vie.
Vous débarquez à Constantinople, côté de Stamboul; vous enfilez quatre
kilomètres de bazars et de mosquées, vous arrivez au saint faubourg
d'Eyoub, où les enfants prennent pour cible à cailloux votre coiffure
insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique
immédiatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre
sous des amandiers, et ma case est à côté.
J'habite là en compagnie d'Aziyadé, cette jeune femme de Salonique de
laquelle je vous avais autrefois parlé, et que je ne suis pas bien loin
d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du passé et des ingrats.
Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amené dans ce
recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu à adopter pour un temps le
langage et les coutumes de la Turquie--même ses beaux habits de soie
et d'or.
Voici seulement, ce soir 30 décembre, quelle est la situation: Beau
temps froid, clair de lune.--A la cantonade, les derviches psalmodient
d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour à mes
oreilles. Mon chat Kédi-bey et mon domestique Yousouf se sont retirés,
l'un portant l'autre, dans leur appartement commun.
Aziyadé, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de
coussins, est occupée à teindre ses ongles en rouge orange, opération de
la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de
Londres, de toutes nos sottises,--et je vous écris en vous priant de
vouloir bien me répondre.
Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au début de ma
lettre, vous pourriez le supposer; je mène seulement de front deux
personnalités différentes, et suis toujours officiellement, mais le
moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine.
Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, écrivez-moi
sous mon nom véritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique.